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Les greniers de la mémoire : Gilgamesh

Par | 2018-05-25T07:33:31+00:00 17 juin 2016|Catégories : Chroniques|

 

 

On sait com­bien la figure de Gilgamesh nous a fait rêver – et Jung tout le pre­mier, dont on retrouve toutes les traces dans son ouvrage de 1912 – I913 sur la Libido, qui va for­ma­li­ser sa rup­ture d’avec le seul point de vue de Freud, et qui devien­dra des décen­nies plus tard les Métamorphoses de l’âme et ses sym­boles – sans doute parce que, d’origine méso­po­ta­mienne, le texte porte bien des mythes que l’on va retrou­ver dans la Bible après l’exil à Babylone, ou, de toute façon, dûs à la même ori­gine pro­to-sémi­tique…

Ainsi en va-t-il, par exemple, du mythe du Déluge que l’on peut lire dans L’Epopée de Gilgamesh, bien des siècles avant que ce que nous tenons pour des Livres sacrés puissent nous le racon­ter à leur manière.

Nous en avions cepen­dant déjà eu deux tra­duc­tions aux Editions Gallimard et du Cerf. Or, voi­ci qu’Albin Michel nous en offre une « tra­duc­tion- adap­ta­tion » due à l’écrivain, au cho­ré­graphe, au musi­co­logue, au poète syrien Abed Azrié, avec une Introduction due à ce mer­veilleux let­tré qu’est en véri­té Hubert Haddad.                 

On ne dira jamais assez comme cette ini­tia­tive est heu­reuse, tant les manières de s’exprimer ont chan­gé, et tant les habi­tudes modernes de lire sont étran­gères à ce qu’elles étaient voi­ci déjà long­temps…

Toujours est-il qu’à la connais­sance de cette ver­sion, on ne peut s’empêcher de se deman­der si, par hasard, Françoise Gange n’avait pas fina­le­ment rai­son lorsqu’elle posait que les aven­tures de Gilgamesh étaient le plus pur témoi­gnage de la prise de pou­voir mas­cu­line contre la Grande Déesse Inanna qui régnait, on le sait par ailleurs, dans l’antique Sumer.

On y voit en effet Enkidou, le plus puis­sant des hommes de la plaine, s’y faire « dégros­sir » par une cour­ti­sane – autre­ment dit par une sec­ta­trice de la Déesse – puis, après avoir pro­mis de se confron­ter à Gilgamesh, le roi d’Ourouk (Uruk), pré­fé­rer une solide ami­tié mas­cu­line à tous les tré­sors de la sen­sua­li­té fémi­nine. Ainsi, lorqu’Ishara (le visage d’Ishtar comme Déesse de l’amour), s’offre au roi :

« Viens, Gilgamesh, sois mon bien-aimé. /Laisse-moi me réjouir /​ du fruit de ton corps, /​ sois mon époux et je serai ton épouse. (…) »,

celui-ci répond sans sour­ciller :

« Et moi que devrais-je te don­ner /​ si je te prends pour épouse ? /​ Devais-je te don­ner de l’huile /​ et des vête­ments pour ton corps ? /​ (…) /​ Quel bien aurais-je si je te pre­nais pour épouse ? /​ Toi, tu n’es qu’un foyer qui s’éteint en hiver (…) /​ Quel est celui de tes amants /​ que tu as aimé pour tou­jours ? (…) »

Il est vrai qu’Enkidou l’ a empê­ché de répondre à ses envies ( « Le lit était dres­sé pour la déesse Ishara /​ dans la « mai­son nup­tiale ». /​ Lorsque  Gilgamesh, le soir, s’approche /​pour rejoindre la déesse /​ devant lui Enkidou se dresse /​ et lui barre le pas­sage. (… ) »

S’en ensuit une lutte entre Enkidou et le tau­reau, l’ani­mus de la femme, ou, si l’on veut, son côté mas­cu­lin (rap­pe­lons-nous que, dans des textes pos­té­rieurs mais tou­jours sémi­tiques, Ishtar va pro­cla­mer qu’elle est « Mère et Père » de ses ado­ra­teurs), et, lorsque l’homme a triom­phé de son rival, la déesse n’a plus qu’à se lamen­ter :

« Ishtar monte au plus haut des rem­parts d’Ourouk /​ de là elle jette ses malé­dic­tions /​ et s’écrie : /​/​ « Malheur à Gilgamesh qui a souillé mon nom /​ qui m’a humi­liée et a tué le tau­reau céleste. » /​/​ Enkidou entend les paroles d’Ishtar /​ il arrache la cuisse du tau­reau céleste /​ lui lance au visage en disant : /​/​ « Si je te tiens, je ferai de toi /​ ce que j’ai fait de lui /​ je t’attacherai les flancs /​ avec ses entrailles. /​/​/​ Alors, Ishtar réunit les cour­ti­sanes  /​ et les hiérodules/​ /​ les prê­tresses du temple et toutes les pros­ti­tuées /​ et sur la cuisse droite du tau­reau /​ elles font une lamen­ta­tion.  » (/​/​/​)

En se sou­ve­nant de ce qu’Ishtar a vrai­sem­bla­ble­ment pris la place et la suite d’Innana, on don­ne­rait donc rai­son à Françoise Gange si l’on ne savait qu’à peu près à la même époque (et Stanley Kramer l’a vigou­reu­se­ment démon­tré dans son livre sur Le mariage sacré, tra­duit en fran­çais par le regret­té Jean Bottéro), le roi d’Ur, Shulgi, s’unissait à la repré­sen­tante de la Déesse pour assu­rer fécon­di­té et fer­ti­li­té à son royaume, de même que pour assu­rer sa légi­ti­mi­té – d’une façon iden­tique que, nous dit le même auteur, Inanna était, bien avant la civi­li­sa­tion akka­dienne, la Déesse d’Ourouk avec son temple de l’Eanna. Et si l’on ne savait, les tablettes cunéi­formes de ce temps en portent le témoi­gnage, que, dans un poème de cour exal­té, la Déesse se réjouis­sait de ces épou­sailles qua­si divines :

«  Lorsqu’il aura por­té la main sur ma sainte vulve, /​/​ (…) /​/​ Lorsqu’il m’aura cares­sée sur le lit : /​ Alors, je le cares­se­rai (à mon tour), et lui décré­te­rai une des­ti­née heu­reuse ! /​ Oui, je cares­se­rai Shulgi, et lui décré­te­rai une des­ti­née heu­reuse ! /​ Et tout en cares­sant ses lombes, je lui décré­te­rai pour des­tin /​ Le Pastorat uni­ver­sel ! »

Comme nous connais­sons, dans un poème dif­fé­rent, le chant d’une autre  repré­sen­tante de la Déesse à pro­pos du roi Shû-Sin, de la dynas­tie de la même ville d’Ur :

« Et toi, puisque toi tu m’aimes, tu m’aimes, /​ Donne-moi, je t’en prie, tes caresses, ô mon Lion ! /​/​ (…) /​/​ Mon Shû-Sin qui réjouit le cœur d’Enlil, /​ Donne-moi, je t’en prie, tes caresses ! /​/​ Ce recoin doux comme le miel, pose ta main des­sus, s’il te plaît ! /​/​ (…) Et referme des­sus ta main en coupe, comme sur une étoffe de gish­ban shi­kin -. »

 

La « pros­ti­tu­tion sacrée » serait-elle tout à fait autre que ce que nous avons vou­lu en fan­tas­mer ? Il suf­fit de relire Hérodote ou Lucien de Samosate pour en être per­sua­dé, ou cer­taines des pages d’Esther Harding dans Les Mystères de la femme. Il n’en reste pas moins que L’Epopée de Gilgamesh, avec ses héros entiè­re­ment mas­cu­lins, et jusqu’au per­son­nage d’Outa (Ut)-Napishtim qui s’est sau­vé du Déluge, repré­sente à l’évidence le « rêve des hommes » de quand les femmes tenaient les clés du monde, et qu’il faut bien prê­ter atten­tion, dès lors, aux paroles de Sidouri sur « l’humaine condi­tion » :

« Où vas-tu Gilgamesh ? /​ La vie que tu cherches /​ Tu ne la trou­ve­ras pas. /​ Lorsque les grands dieux créèrent les hommes, /​ c’est la mort qu’ils leur des­ti­nèrent /​ et ils ont gar­dé pour eux la vie éter­nelle. (…) /​/​/​

Un  livre, donc, sur lequel rêver et s’interroger à plus-soif…

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