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Les poèmes sont des tapis volants

Par | 2018-02-25T10:49:01+00:00 21 juin 2013|Catégories : Chroniques|

Est-ce le décès de Margaret Thatcher ? J’ai res­sen­ti en avril der­nier le besoin de me plon­ger dans ce livre de Jeanette Winterson édi­té en France en 2012. Au moment de sa sor­tie, le titre Pourquoi être heu­reux quand on peut être nor­mal ? a atti­ré mon regard et mes oreilles. Je savais que je le lirais. Je savais que ce livre me plai­rait. Étrange cer­ti­tude. Le titre, très pro­met­teur à mes yeux, était une rai­son suf­fi­sante. Cette Jeanette Winterson était douée d’une intel­li­gence sin­gu­lière, un brin rebelle. J’ai pen­sé au mor­dant de Lorrie Moore dans Des his­toires pour rien, peut-être parce que ses livres sont défen­dus en France par le même édi­teur. Quelques jours après la mort de l’ex pre­mier ministre anglais, j’ai donc ouvert le récit de Jeanette Winterson et me suis dit immé­dia­te­ment que je fai­sais là une ren­contre impor­tante.

Jeanette Winterson nous raconte le com­bat qui a été le sien pour s’écarter du che­min que sa mère adop­tive – une vraie marâtre de conte – tra­çait à son atten­tion, pour se libé­rer des inter­dits et du manque d’amour. Elle explique à plu­sieurs reprises ce qu’elle doit aux livres : ils ont joué le rôle de tapis volants, lui ont per­mis de s’échapper. Les livres des autres (Jane Austen, Virginia Woolf…), puis les siens. Elle a com­men­cé par les romans. La poé­sie est arri­vée un peu plus tard. Voici ce qu’elle en dit :

[…] quand les gens disent que la poé­sie est un luxe, qu’elle est option­nelle, qu’elle s’adresse aux classes moyennes ins­truites, ou qu’elle ne devrait pas être étu­diée à l’école parce qu’elle n’est pas per­ti­nente ou tout autre argu­ment étrange et stu­pide que l’on entend sur la poé­sie et la place qu’elle occupe dans notre vie, j’imagine que ces gens ont la vie facile. Une vie dif­fi­cile a besoin d’un lan­gage dif­fi­cile – et c’est ce qu’offre la poé­sie. C’est ce que pro­pose la lit­té­ra­ture – un lan­gage assez puis­sant pour la décrire.

Des décen­nies plus tard, la poé­sie sauve Jeanette Winterson alors qu’elle sombre dans une grave dépres­sion ner­veuse.

Les mau­vais jours, je me rac­cro­chais à un fil de plus en plus ténu.

Ce fil était la poé­sie. Toute cette poé­sie que j’avais apprise quand j’avais dû me créer une biblio­thèque inté­rieure me ser­vait à pré­sent de bouée de sau­ve­tage.

Chez elle, lire autre chose que la Bible était for­mel­le­ment inter­dit. Le jour où sa mère adop­tive a décou­vert qu’elle cachait des livres sous son mate­las, elle les a immé­dia­te­ment jetés dans la cour et brû­lés.

Les livres avaient dis­pa­ru, mais ce n’était que des objets ; leur conte­nu ne pou­vait pas être aus­si faci­le­ment détruit. Ce qu’ils ren­fer­maient était déjà en moi et ensemble, nous pren­drions la fuite.

Le livre de Jeanette Winterson est à la fois dou­lou­reux et joyeux. C’est le récit d’une joie dou­lou­reuse. Quand elle n’était pas sur un de ses tapis volants, l’adolescente était soit à l’église – une église évan­gé­lique qui réunis­sait ses fidèles chaque jour – soit punie (dans la réserve à char­bon ou sur le pas de la porte, où elle pou­vait res­ter toute la nuit). Rigidité mala­dive et mor­bide d’un côté, liber­té lumi­neuse de l’autre.

Peut-être Jeanette réa­lise-t-elle ce que Mrs Winterson n’a jamais osé faire quand elle quitte défi­ni­ti­ve­ment la petite ville ouvrière où elle a gran­di, non loin de Manchester, et se lance dans des études à Oxford. Car cette femme, sous son masque de fer, ne dési­rait-elle pas une toute autre vie ? Un désir qu’elle avait enfoui. L’auteure évoque les dis­pa­ri­tions mys­té­rieuses de Mrs Winterson, tou­jours sui­vies d’un retour au ber­cail. Cette liber­té, ou tout au moins ce désir d’être libre, Jeanette, elle, les a lais­sé gran­dir. Et ils ont pris le des­sus.

Après les livres, Jeanette a fait une seconde décou­verte : l’amour – et le pire qui soit aux yeux de Mrs Winterson comme de la petite com­mu­nau­té de fidèles qui l’entoure puisqu’il s’agit de l’amour pour des per­sonnes du même sexe. Tous la croient pos­sé­dée et tente d’exorciser le Mal. En vain. Ils n’ont fait que ren­for­cer le désir, la soif.