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L’ironie christique, un art poétique

Par | 2018-02-26T04:26:43+00:00 15 février 2013|Catégories : Essais|

In memo­riam Gaspard Olgiati

 

Ce livre de jean Grosjean, L’Ironie Christique, est assu­ré­ment l’un des plus dérou­tants de son œuvre, peut-être l’un des plus dif­fi­ciles d’accès éga­le­ment, non pas seule­ment parce qu’il s’agit du com­men­taire d’un évan­gile, mais aus­si parce que Grosjean ne nous livre aucune clé de lec­ture : ni pré­face, ni post­face ; pas même une biblio­gra­phie. Rien, pas une ligne qui éclai­re­rait sa démarche. C’est à croire qu’il s’est empa­ré de cet évan­gile pour en livrer une lec­ture toute per­son­nelle et, en poète, abso­lu­ment libre ! Et c’est bien ce qu’il a fait, tan­dis que l’on sait les mille pré­cau­tions que prennent les exé­gètes lorsqu’ils s’emparent d’un texte biblique… Ce com­men­taire vient trente cinq ans après la publi­ca­tion de sa tra­duc­tion de l’évangile de Jean, trente cinq années de médi­ta­tions que j’imagine quo­ti­diennes tant il aimait cet évan­gile, tant il se sen­tait inti­me­ment proche de Jean. Le com­men­taire qu’il nous livre là est le fruit de cette médi­ta­tion.

D’emblée, c’est le titre qui pose pro­blème : on ne peut s’empêcher d’y déce­ler, entre « iro­nie » d’une part, « chris­tique » d’autre part, quelque oxy­more qui nous aver­ti­rait d’emblée que l’on est davan­tage dans le champ du lit­té­raire que dans celui du théo­lo­gique.

L’ironie — avec la dis­tinc­tion « iro­nie ver­bale » et « iro­nie situa­tion­nelle », est une « figure de rhé­to­rique par laquelle on dit le contraire de ce qu'on veut faire com­prendre. » Créant un déca­lage entre dis­cours et réa­li­té, elle, l’ironie, pro­duit un mal­en­ten­du. Bien sûr, lorsqu’elle est inten­tion­nelle, l'ironie peut ser­vir une inten­tion par­ti­cu­lière, psy­cho­lo­gique voire idéo­lo­gique. Elle peut être pro­duite de dif­fé­rentes manières et cer­taines cor­res­pondent à des figures de style clas­siques : l’antiphrase, l’hyperbole, litote, etc.

Reste que l’ironie, et c’est là que le bât blesse, est sou­vent per­çue, dans son vécu par le prin­ci­pal inté­res­sé, la cible, comme mor­dante, bles­sante. Si elle est consi­dé­rée comme une marque de finesse de l’esprit — il se dit même qu’elle est un trait carac­té­ris­tique de l’esprit fran­çais —, ce n’est pas pour le moins le trait d’esprit le plus ave­nant, le plus sociable qui soit. Il serait donc, a prio­ri, peu conci­liable avec l’esprit chris­tique tel que nous nous le repré­sen­tons, tel sur­tout que le véhi­cule son image d’Epinal. Mais c’est oublier que la révo­lu­tion et le scan­dale que pro­vo­qua le Christ par son avè­ne­ment ne se sont cer­tai­ne­ment pas impo­sés par de douces paroles… Pour éveiller, ne fal­lait-il pas un lan­gage radi­cal et violent ?

Dans la tra­di­tion exé­gé­tique fran­çaise, les réfé­rences à l’ironie du Christ sont raris­simes. Est-ce à dire que les théo­lo­giens fran­çais ont attri­bué ce trait d’esprit au Diable ? Ce n’est pas impos­sible… Alain, qui n’était pas théo­lo­gien, loin s’en faut, n’a-t-il écrit que « l’ironie est le lan­gage du Diable [1] » ! Et Cioran n’affirme-t-il pas dans ses car­nets que « l’ironie est la mort de la méta­phy­sique [2] » ? Essayons donc de com­prendre où Jean Grosjean veut nous ame­ner par ses che­mins de tra­verses, à la lisière de l’orthodoxie.

A lec­ture de L’Ironie chris­tique, trois ques­tions sur­gissent : tout d’abord pour­quoi Jean Grosjean a-t-il choi­si cet évan­gile plu­tôt qu’un des trois autres synop­tiques ? Ensuite, qu’entend-il par « iro­nie » chez le Christ ? — il nous fau­dra ici le confron­ter, ne serait-ce que suc­cinc­te­ment, à la tra­di­tion exé­gé­tique. Et, enfin, quel est le pro­jet véri­table de Grosjean ? Si l’on ne se perd pas en che­min… si l’ironie de Grosjean lui-même n’a pas rai­son de nous, alors nous devrions décou­vrir que Jean Grosjean nous a livré là un véri­table art poé­tique — et plus encore.

 

Pourquoi Jean ?

Pour Jean Grosjean l’évangile de Jean est le plus vivant des quatre. Il s’en explique plus pré­ci­sé­ment au début de son com­men­taire du ver­set Parce que tu m’as aimé avant la fon­da­tion du monde. Il affirme que « la sin­gu­la­ri­té du texte de Jean tient visi­ble­ment moins à des pro­cé­dés de gram­maire et de rhé­to­rique qu’à une fas­ci­na­tion ». Alors que « Matthieu écrit comme un sapien­tial, Marc comme un chro­ni­queur, Luc comme un his­to­rien », on dirait que chez Jean « c’est le sujet de son récit qui façonne le récit lui-même. Sa rédac­tion semble n’être que le calque d’une atti­tude d’âme » (IC p. 24-25) A cela s’ajoute une dimen­sion impal­pable, spi­ri­tuelle, qui par­ti­cipe du style même de Jean, de sa res­pi­ra­tion propre qui est témoi­gnage de sa trans­for­ma­tion inté­rieure opé­rée par le Christ, ce qui fait dire à Jean Grosjean que l’évangéliste a « un goût pour ce que le lan­gage a de meilleur : la vie et la lumière c’est-à-dire la trans­pa­rence du mou­ve­ment et la res­pi­ra­tion de la clar­té. (IC p. 24)

C’est aus­si la « dis­cré­tion » de Jean qui le séduit, ain­si qu’une cer­taine inno­cence, notam­ment lorsque Jean « rap­porte les cir­cons­tances où le Messie parle comme le buis­son ardent de l’Exode ». (IC p 25) « Son texte, nous dit-il, n’a ni la hâte de Marc, ni les pré­cau­tions de Luc ». Alors que Marc accu­mule des faits, « Jean, qui rap­porte moins d’instants, trouve moyen de les éter­ni­ser avec des nota­tions plus sèches et des dia­logues plus abruptes. L’écriture de Jean arrive à la fois à être aiguë et lente ». Cette des­crip­tion du style de Jean s’apparente assez à celle des récits de Jean Grosjean lui-même. C’est sans conteste à l’école de Jean que Grosjean a épu­ré son écri­ture au fil des années, au point que même sa poé­sie en a subi l’effet : elle qui a d’abord été, dans la lignée de Claudel, com­po­sée de stances lyriques renouant avec le déca­syl­labe voire l’alexandrin, est deve­nue avec Austrasie plus conte­nue, inté­rieure, comme si l’amplitude s’était inver­sée pour entrer dans la pro­fon­deur de l’énoncé du vers plu­tôt que dans la matière ver­bale du vers lui-même.

Jean Grosjean fut éga­le­ment sen­sible à la qua­si-absence de réfé­ren­tiel de lieu et de temps dans cet évan­gile. Lorsqu’il y en a, c’est inci­dem­ment, et par­fois même de manière toute poé­tique : « c’était à l’aube », ou bien « il y avait de l’herbe, il fai­sait nuit » (IC p. 25). Là encore, les récits de Grosjean ont repris à leur compte cette carac­té­ris­tique qui per­met de rendre intem­po­rel un texte, tout en fai­sant res­sen­tir le mys­tère de ce qui se pro­duit, mys­tère qui est cepen­dant très concret. Grosjean ajoute : « Pour Jean il n’y a rien de mer­veilleux ailleurs. Ce qui se passe en Dieu, il a vu que cela se pas­sait dans nos jours ordi­naires. » Jean Grosjean a fait sien ce pro­cé­dé : jamais de des­crip­tions du mer­veilleux, mais le res­sen­ti du mer­veilleux divin à tra­vers des situa­tions concrètes, des élé­ments natu­rels, ou par le biais de banals fac­teurs cli­ma­tiques. En l’évangéliste Jean, Grosjean a trou­vé un sens aigu du détail, de la scène, du tableau.

La façon que Jean a de mettre en scène les paroles de Jésus fait qu’on a le sen­ti­ment qu’il « se met à par­ler sans pré­am­bule et se met à se taire avec la même sou­dai­ne­té ». Cela lui confère, nous dit Grosjean un « sur­plomb » qui « donne le ver­tige » (p.125). Ce qui, d’un point de vue apos­to­lique, est plus effi­cace, car, « si les synop­tiques nous rap­portent ce qu’a dit Jésus, c’est en Jean qu’on l’entend par­ler. C’est en Jean qu’on découvre la vie de son lan­gage, cette lim­pi­di­té pro­vo­cante […]. » (p.28)

Grosjean a trou­vé en cet évan­gé­liste un maître du récit. Toute sa vie il est reve­nu y pui­ser comme à une source autant spi­ri­tuelle que lit­té­raire.

 

La puis­sance créa­trice du lan­gage.

A vrai dire, il n’est pas éton­nant qu’un poète se porte sur l’évangile de Jean plu­tôt que sur les autres. N’est-il pas celui qui qui fait appel à la puis­sance créa­trice du lan­gage ? — notons dès à pré­sent que la tra­duc­tion clas­sique évoque le « Verbe », que Grosjean appelle lui « lan­gage », nous y revien­drons.

Dans son com­men­taire du pre­mier ver­set, Grosjean affirme que ce qui importe n’est pas tant « la nais­sance du monde », mais l’« acte créa­teur comme début abso­lu », d’où sa tra­duc­tion : « D’abord il y avait le lan­gage » (p. 11) Ce qui ne signi­fie pas que le lan­gage soit la source de Dieu, qu’il lui pré­existe, car « le lan­gage était chez Dieu ». « C’est la nature de Dieu d’être han­té par le lan­gage » (p. 12) N’est-ce pas aus­si le sort des poètes, du moins les lyriques, d’être han­tés par le lan­gage au point de sans cesse nom­mer le monde jusque dans ses moindres détails et de le célé­brer ?

Le paral­lèle éta­bli entre l’acte créa­teur de Dieu et celui du poète est un pon­cif qui a tra­ver­sé les siècles, mais auquel les poètes — par­fois mal­gré eux — sou­vent même — res­tent atta­chés, me semble-t-il. Cependant, « nom­mer », énu­mé­rer, à la manière de la Genèse n’était qu’une étape (Grosjean affirme là que la pen­sée de Moïse « pla­fonne ») ; avec le Christ, qui est le lan­gage de Dieu fait homme, il y a comme une inté­rio­ri­sa­tion du lan­gage, qui est en fait déjà celle du Père :

« Dieu est Dieu parce qu’il est en conver­sa­tion, parce qu’il y a du lan­gage chez lui. », […] « On dirait qu’avant d’avoir eu la moindre inten­tion de créer quoi que ce soit […] Dieu ait pas­sé son temps, si j’ose dire, à se signi­fier sa propre exis­tence, car le lan­gage de Dieu n’avait que Dieu à dire à Dieu […] Ce lan­gage était l’acte unique de Dieu et il livrait tout Dieu. Il conte­nait l’excellence et l’intensité de sa source. » (p. 12)

 

Le com­men­taire de Grosjean se fait ensuite plus per­son­nel, médi­ta­tif, et peut être lu aus­si comme une extra­po­la­tion de l’acte même d’écrire : « L’univers est our­di, tout le temps, par le mou­ve­ment du lan­gage, c’est-à-dire par une audace. Puisqu’on ne sait jamais où va abou­tir une phrase, on ne sait pas non plus où va l’histoire du monde. Jean nous dit seule­ment qu’elle est vivante, car c’est dans le lan­gage que se trouve la vie » (p. 13)

Si Grosjean pré­fère Jean, c’est parce que celui-ci a com­pris « que le Messie […] était pré­ci­sé­ment le lan­gage qu’il y a en Dieu et par lequel Dieu a fait exis­ter l’univers. » (p. 26) Grosjean com­pare même « l’élan du lan­gage » qui est chez Dieu à un « geste vital » (p. 14), rejoi­gnant peut-être là, incons­ciem­ment, l’hypothèse de Marcel Jousse pour qui à l’origine il n’y a pas le lan­gage mais le geste [3].

Grosjean va plus loin lorsqu’il nous dit que « depuis Adam le lan­gage est à l’œuvre contre l’abrutissement, mais le Nazaréen lui donne sa net­te­té » (p.228) ; et que « le monde est une séquelle d’échos que le lan­gage seul démêle. La créa­tion n’est qu’une ombre de véri­té et le Fils seul l’éclaire ». (p. 228) Le lan­gage qu’est le Christ est la véri­té ; écrire, user du lan­gage humain, faire œuvre poé­tique, c’est se rap­pro­cher autant que pos­sible du lan­gage du Christ, s l’on se place bien sûr du point de vue d’une anthro­po­lo­gie chré­tienne. Si l’on pousse à son terme cet élan mys­tique de Grosjean, en incar­nant la geste chris­tique, le lan­gage (humain), alors, n’est plus indis­pen­sable : le mou­ve­ment du cœur, comme celui du corps suf­fisent. Ce serait là l’incarnation par­faite du lan­gage chris­tique — ce vers quoi il nous fau­drait tendre, peut-être…

Par ailleurs, si l’acte créa­teur demeure un mys­tère, il n’est pas ques­tion pour Grosjean « d’élucider l’indicible par des paroles, de résor­ber le mys­tère par des rai­son­ne­ments. L’élucidation se fera par le mou­ve­ment de vie de cha­cun, la vie res­te­ra infor­mu­lable, mais elle devien­dra le mou­ve­ment même du lan­gage, tan­dis que les for­mules sont des idoles. » (p 15) Grosjean rejoint ici le prin­cipe théo­lo­gique de l’humano-divinité selon lequel l’homme est appe­lé à deve­nir Dieu et est co-créa­teur du monde par ses gestes, sa pen­sée, par sa vie même.

 

Jean Grosjean emploie « lan­gage » dans sa tra­duc­tion, ce qui n’est pas ano­din. Derrière ce mot, l’on ne peut s’empêcher de pen­ser au champ de la lin­guis­tique qui n’est pas sans avoir des­sé­ché et désen­chan­té la langue au cours du XXe siècle. Grosjean, qui n’a donc pas employé « verbe » (trop latin), ni même « langue » ou « parole », se réap­pro­prie ce mot « lan­gage » avec l’intention peut-être de lui rendre sa noblesse en lui confé­rant un souffle, celui du Dieu créa­teur. Car le lan­gage est par excel­lence ce qui est construit, struc­tu­ré gram­ma­ti­ca­le­ment, a for­tio­ri dans le champ lit­té­raire ou poé­tique. Cela rejoint l’un des com­men­taires cou­rants des exé­gètes de l’entame de cet évan­gile dont on dit qu’elle est une « gram­maire du créé », une « gram­maire du monde ».

 

Le souffle, source le lyrisme.

Jean Grosjean a aus­si pui­sé ceci d’essentiel chez Jean et qui lui cor­res­pon­dait par­fai­te­ment, à savoir le souffle. Jean, nous dit-il, a « l’art de nous faire sen­tir com­ment manœuvre le lan­gage », lorsqu’il se fait souffle, « lorsque Jésus semble nous mener sur des falaises pour ne plus nous lais­ser entendre que l’immense mur­mure »(p. 123). La réfé­rence au souffle est omni-pré­sente chez Jean. Dans le dia­logue avec Nicodème, mais aus­si en Jn 6 : C’est le souffle qui fait vivre, la chair ne sert de rien. Les paroles que je vous ai dites sont du souffle, elles sont de la vie. Grosjean com­mente ain­si : « …ne vous fixez pas sur les mots, ne vous fixez pas sur des notions, c’est la res­pi­ra­tion qui per­met de vivre. […] nous ne pou­vons res­pi­rer que par la res­pi­ra­tion divine » Et, plus loin : « Le lan­gage de Jésus nous donne donc moins un uni­vers de signi­fi­ca­tions qu’il ne nous com­mu­nique le va-et-vient vital de son haleine. Ce lan­gage n’illumine que par la conta­gion de son mou­ve­ment » (IC p. 123).

Si l’on peut faire de ce pas­sage une lec­ture mys­tique, je crois qu’il étaye éga­le­ment l’attachement de Jean Grosjean à un cer­tain lyrisme, non pas celui, nar­cis­sique, de l’expression du moi roman­tique, mais celui qui prône une langue por­tée par le souffle et le mou­ve­ment, ce qui carac­té­rise le Christ de Grosjean me semble-t-il. N’écrit-il pas : « Le lan­gage aus­si, à mesure qu’il est dit, ne fait que périr pour que naisse le sens. Si la phrase s’immobilise dog­ma­tique, le lan­gage est mort. Les for­mules sont des idoles, les conclu­sions sont des idoles, mais si les phrases se pré­ci­pitent en bavar­dage c’est aus­si un blas­phème car la volu­bi­li­té n’est pas non plus de la vie ». Mouvement du lan­gage por­té par le souffle, mais avec mesure, modé­ra­tion et pré­ci­sion : un lyrisme conte­nu pour qu’il dure et vive plu­tôt que ne s’essouffle.

 

Jean Grosjean a donc choi­si Jean parce qu’il accorde la pri­mau­té au lan­gage et au souffle, ce qui lui cor­res­pon­dait inti­me­ment, mais aus­si parce que Jean sou­ligne « un trait tout per­son­nel de Jésus que les synop­tiques ne notent qu’en pas­sant : une sin­gu­lière iro­nie qui se mêle à la ten­dresse comme l’hostilité, à l’étonnement comme à la souf­france » (IC p. 28). Ironie, ce trait si humain, per­met en fait à Jean Grosjean de davan­tage incar­ner son Jésus.

 

Le problème de l’Ironie dans la tradition exégétique

Originalité de Grosjean ?

Reste que l’Ironie pose un sérieux pro­blème. En France, dans les der­niers com­men­taires parus de l’évangile de Jean, aucune men­tion n’est faite d’une éven­tuelle iro­nie. Ainsi, Alain Marchadour, dans Venez et vous ver­rez, Nouveau com­men­taire de l’Evangile de Jean [4], non seule­ment ne consacre pas une ligne à ce trait du Christ johan­nique, mais ne cite même pas Jean Grosjean comme tra­duc­teur. Or, Marchadour connaît Grosjean puisqu’il cite un de ses récits, Le Messie. J’imagine donc mal que Marchadour ne connaisse pas L’ironie chris­tique… et j’en conclus que s’il le passe sous silence, c’est volon­tai­re­ment. Et ce n’est là qu’un exemple par­mi d’autres.

En revanche, à l’étranger, en Angleterre [5] ou en Allemagne, plu­sieurs théo­lo­giens pro­tes­tants n’ont pas hési­té à qua­li­fier le Christ, en maintes occa­sions, d’ironique. Mais ne soyons pas injuste : il y a tout de même un théo­lo­gien et pas­teur fran­çais, François Vouga [6], qui évoque l’ironie du Christ, cepen­dant, il exerce son minis­tère en Allemagne, et la plu­part de ses réfé­rences théo­lo­giques appar­tiennent aux champs ger­ma­nique et anglo-saxon… Il est l’auteur d’une somme inti­tu­lée Le cadre his­to­rique et l’intention théo­lo­gique de Jean, paru en 1977. Rappelons ici que L’Ironie Christique date de 1991. On peut donc légi­ti­me­ment émettre l’hypothèse que Grosjean a eu connais­sance de ce livre. Grosjean était un grand lec­teur de théo­lo­gie, c’est d’ailleurs pour cela qu’il s’est per­mis tant de rudesse à leur égard — je pré­cise au pas­sage que Bultman, grand exé­gète de Jean, n’avait abso­lu­ment pas les faveurs de Grosjean qu’il fus­tige dans L’Ironie Christique, au détour d’un com­men­taire, et pour cause : Bultman fut, si j’ose dire, à la théo­lo­gie ce que Jacobson fut à la lit­té­ra­ture !

Mais ce n’est pas le lieu de s’étendre sur les que­relles théo­lo­giques. Relatons sim­ple­ment que les théo­lo­giens pro­tes­tants eux-mêmes ne s’accordent pas entre eux pour déter­mi­ner les pas­sages où appa­raît ce que François Vouga appelle la « tech­nique du mal­en­ten­du », c’est-à-dire de l’ironie. A pro­pos de « mal­en­ten­du » jus­te­ment, il est à noter que Grosjean reprend à plu­sieurs reprises ce mot : « Le mal­en­ten­du est sa manière [à Jésus] de rompre notre dis­cours » (p.75) ; « Le mal­en­ten­du y est comme la base du dia­logue qui est lui-même la base du lan­gage ». (p. 109) Permanence du voca­bu­laire qui me fait croire que Jean Grosjean a bel et bien lu François Vouga.

 

Quelle est l’intention de l’Ironie ?

Pour Grosjean, l’ironie per­met un che­mi­ne­ment d’une « finesse vitale », car « chaque parole sans s’opposer à la pré­cé­dente la prend légè­re­ment à contre-pied » (p. 109) Cette iro­nie peut prendre la forme, avec les mal­veillants, d’une fausse can­deur ; mais elle peut se faire très sar­cas­tique à l’égard des dis­ciples.

Le théo­lo­gien Wead [7], repris par François Vouga, « défi­nit les mal­en­ten­dus johan­niques comme un type d’ironie […] lit­té­raire par lequel l’auteur dis­joint la réa­li­té que connaît le lec­teur et l’apparence que les pro­ta­go­nistes du récit prennent pour la réa­li­té [8] ». Ce type d’ironie joue à deux niveaux : d’une part Jésus pra­tique l’ironie face à ses inter­lo­cu­teurs qui ne le com­prennent pas, c’est pour­quoi il mul­ti­plie les pro­pos pour les ame­ner à mettre en ques­tion leur com­pré­hen­sion de l’existence et leur mode d’être [9] ; d’autre part, le lec­teur n’est pas a prio­ri le des­ti­na­taire, mais le spec­ta­teur de l’ironie : par exemple, si la Samaritaine ne com­prend pas ce qu’est l’eau de vie, le lec­teur lui le sait.

Reprenons la dis­tinc­tion que Wead éta­blit à pro­pos de l’ironie : il y a l’ironie de type socra­tique qui s’en prend aux pré­ten­tions de l’interlocuteur pour mettre en évi­dence son igno­rance, et celle de Sophocle dont l’enjeu est de dévoi­ler la vraie situa­tion dans laquelle se trouvent les par­te­naires afin de les ame­ner à mieux se com­prendre. D’après Vouga, ces deux types d’ironie sont étroi­te­ment liés dans l’argumentation du Jésus de Jean, argu­men­ta­tion qui essaie de trans­for­mer ses inter­lo­cu­teurs, de les faire pas­ser d’une com­pré­hen­sion de soi à une autre, de la non-vie à la vie [10].

L’ironie de Jésus a bien la rudesse de l’ironie socra­tique, puisqu’il s’agit pour lui de dépos­sé­der l’homme des cer­ti­tudes der­rière les­quelles il s’abrite, mais l’intention pro­fonde de Jésus étant d’amener son inter­lo­cu­teur au Fils et, par lui, à Dieu, son iro­nie n’a plus cette néga­ti­vi­té qu’elle avait chez Socrate. L’intention théo­lo­gique qui sous-tend cette iro­nie en adou­cit la cor­ro­si­vi­té. Faut-il par­ler désor­mais d’ironie chré­tienne ?

De même Jean Grosjean pointe dans L’Ironie Christique les moments iro­niques de Jésus, et affirme lui aus­si que les inter­lo­cu­teurs de Jésus ne com­prennent pas réel­le­ment qui il est, et que « lorsque l’homme veut ou doit appré­hen­der la Révélation, il y a néces­sai­re­ment mal­en­ten­du ». Imparfait, nous sommes tou­jours à côté, sourds, atta­chés à nos biens, aux conven­tions sociales etc. L’usage que fait Jean, selon Jean Grosjean, de l’ironie, est donc avant tout péda­go­gique, et, pour se faire, Jean n’hésite pas à en faire un usage violent, avec, en ligne de mire, l’amour-propre. Par ailleurs l’intérêt lit­té­raire de l’ironie est qu’elle est un res­sort dra­ma­tique en même temps qu’elle insuffle de la vie et donne de l’épaisseur, de la chair aux per­son­nages — ce que ne rend pas un récit pure­ment his­to­rique et fac­tuel comme celui de Luc.

Cependant Grosjean ne fait pas que poin­ter les moments iro­niques du Christ, il pra­tique lui-même une iro­nie qui est en quelque sorte une sur­en­chère de l’ironie johan­nique. En fait, je ne pense pas que Grosjean se soit mis à l’école de l’ironie joha­nique, je crois plu­tôt que l’ironie lui était déjà très fami­lière… et que, peut-être, l’intention de cette iro­nie a évo­lué sous l’influence de Jean.

 

Surenchère de l’ironie.

Grosjean se moquait des conve­nances autant que des réfé­rences, des tra­di­tions, des écoles – et nous allons ici le véri­fier. Souvent, cette sur­en­chère de l’ironie ne concerne pas direc­te­ment le Christ, mais, tout en pre­nant place dans le com­men­taire qui se fait là récit, fait écho à sa propre vie — celle de Jean Grosjean. Ainsi ce pas­sage, qui est le début du com­men­taire de Jean VII, 53 :

« Les par­vis étaient jon­chés de cor­nets de frites écra­sés et de bul­le­tins NRF en lam­beaux. Le jour qui se levait n’éclairait pas encore les épaves des cani­veaux, bou­teilles cas­sées, boîtes à sar­dines, écorces d’oranges. »

Au sujet de ce pas­sage, il faut aus­si pré­ci­ser que les « par­vis » étaient un lieu si fon­da­men­tal pour Grosjean qu’il don­na à l’un de ses recueils le titre de « Parvis » : c’est un lieu de vie par excel­lence, en dehors de la sina­gogue — de l’église — puisque devant, un lieu où les hommes parlent et font vivre et cir­cu­ler la parole, un lieu où le Christ aimait par­ler. Quant à la pique contre le NRF, faut-il y voir un règle­ment de compte interne à la mai­son ?…

Par ailleurs, à pro­pos du ver­set Etonnés les Juifs disaient : Comment connaît-il les textes sans avoir étu­dié ? Grosjean com­mente : « Le Messie n’offusque pas seule­ment le cler­gé, mais aus­si le corps pro­fes­so­ral. Certes, il faut apprendre. Les hiron­delles entraînent leurs jeunes à voler en rond dans la cour, puis en zig­zags entre les arbres du ver­ger. Il y a des obs­tacles à contour­ner dans l’écriture et une patience à acqué­rir pour aller d’Avant-lès-Marcilly à Dar-es-Salaam ». Avant-lès-Marcilly est le lieu de la mai­son de cam­pagne de Grosjean ; Dar-es-Salaam : point de réfé­rence ici à cette ville de Tanzanie, bien sûr, mais à ce que cela signi­fie, mot à mot, à savoir « Maison de la Paix ».

Enfin, pour nous fami­lia­ri­ser et nous faci­li­ter l’appropriation de cet évan­gile, Jean Grosjean en trans­pose le contexte dans notre quo­ti­dien, dans notre uni­vers men­tal, et ce sur un ton iro­nique afin d’accentuer l’effet, la pro­fon­deur autant que la radi­ca­li­té du Christ. Ainsi, à pro­pos du ver­set C’est là le pain qui est venu du ciel, non pas ce que les pères ont man­gé et ils sont morts. Quelqu’un qui mâche ce pain va vivre pour tou­jours (Jésus s’en prend ici « à l’auréole des Anciens qui encombre les cœurs »), Grosjean écrit : « Mais on vient leur dire que Napoléon était un imbé­cile, Jeanne d’Arc une men­teuse, Vercingétorix un frous­sard, que la Marne fut une bou­che­rie inutile, etc. […] » Son inten­tion est d’amener le lec­teur à sai­sir « à quelle pro­fon­deur (notre) culture va être dévas­tée par ce maître-là » (IC p. 121) pour peu que l’on se fie à lui tota­le­ment.

Cette liber­té de ton s’exerce aus­si à l’encontre des ins­ti­tu­tions qu’il cri­tique ver­te­ment, avec cette fois-ci une iro­nie plus vio­lente. Quoi qu’il en soit, tout le monde en prend pour son grade, et, en prio­ri­té, ceux qui détiennent le pou­voir : « Les pou­voirs sont vite abu­sifs (même et sur­tout s’ils sont reli­gieux). » ; ou encore :  « Les reli­gions, qu’elles soient des ins­ti­tu­tions ou des spi­ri­tua­li­tés, redoutent le souffle cor­ro­sif de l’inspiration. Le pro­phète n’est uti­li­sable que mort : on l’embaume, on l’interprète. » (p.36) Le Christ de Grosjean est celui qui casse les idoles, les cou­tumes, les idées : « Tous les moyens d’aller à Dieu sont ren­ver­sés pour que ce soit Dieu qui vienne à sa guise, impré­vi­si­ble­ment ». Par ailleurs, à pro­pos de l’expression « Souffle cor­ro­sif de l’inspiration », il y a fort à parier que Grosjean ne pense pas seule­ment aux pro­phètes. Il a for­cé­ment à l’esprit les poètes, du moins ceux qui recon­naissent la par­ti­ci­pa­tion du Souffle dans l’acte créa­teur, et qui s’en remettent à l’inspiration.

Critique des let­trés éga­le­ment : « Les let­trés ne savent pas lire : ils can­tonnent l’écriture dans une auto­no­mie qui la rend sourde-muette » Cette cri­tique, qui s’adresse aux exé­gètes, me semble aus­si valable pour tout un pan de la créa­tion lit­té­raire contem­po­raine, celle héri­tière du tex­tua­lisme, celle qui s’est cou­pé du souffle. Grosjean, au détours de ses com­men­taires, s’inscrit certes dans la lignée des exé­gètes de saint Jean, mais il en pro­fite aus­si pour se poser dans le champ lit­té­raire.

Enfin, la tra­di­tion chré­tienne n’est pas épar­gnée non plus : en guise de com­men­taire du pas­sage « Mon règne n’est pas de ce monde… », il avance que « les Juifs qui ont ligo­té l’écriture par leurs tra­di­tions, ont ligo­tés aus­si le Nazaréen pour le livrer à Rome. Mais les chré­tiens n’ont pas fait mieux. Leurs tra­di­tions ont lié les évan­giles et, de peur que ces liens se rompent, on livre­ra les livres à des sur­veillances romaines. » (p. 239)

 

     Mais l’ironie de Grosjean lui-même n’est qu’une des facettes per­son­nelles du livre. Si elle en rend la lec­ture « joyeuse », alerte, jubi­la­toire même, ses com­men­taires dévoilent par ailleurs les sou­bas­se­ments de ce que j’appellerai son « art poé­tique ».

 

L’Ironie Christique, un art poétique

Grosjean, en poète, se méfie de la dia­lec­tique, de l’analyse. Le lan­gage du Christ nous dit-il, est « comme la nuée lumi­neuse, (…) à la fois clair et obs­cur. L’enrober d’un autre voca­bu­laire pour lui don­ner une sorte de net­te­té intel­lec­tuelle serait mal­hon­nête » (p. 118). Pour Grosjean, « La révé­la­tion nous visite plus par osmose que par logique » (p. 119) « Par osmose », comme le souffle, en somme. Aussi la poé­sie est-elle peut-être le moyen le moins impar­fait pour appré­hen­der le mys­tère divin, car Jésus, lan­gage fait chair, « ne peut pas sans tra­hi­son être ras­sem­blé dans une for­mule » (p.130).

 

La poé­sie en guise de com­men­taire :

On retrouve dans l’IC un Grosjean atten­tif, comme dans sa poé­sie, aux détails, « aux petits riens qui disent tout [11] » de la nature, des gestes du quo­ti­dien. Il rap­pelle par exemple que « la quo­ti­dien­ne­té n’est pas faite pour les chiens. Si on s’y ennuie comme sur le che­min d’Emmanüs (…), c’est pour­tant là que le Messie nous fré­quente » (IC p. 40) A mon sens l’essentiel de l’œuvre de Jean Grosjean peut être lu comme une médi­ta­tion contem­pla­tive de la créa­tion à tra­vers le prisme des Ecritures. D’où le reproche peut-être qui lui fut fait de trop sou­vent « décrire », mais, ain­si qu’il l’a rap­pe­lé à Jacques Réda dans une lettre publiée par la revue Nunc [12] : « Je ne décris pas, j’écris ». Témoignage de sa viva­ci­té d’esprit, et, de l’ironie qu’il réser­vait à ses détrac­teurs.

Cet atta­che­ment poé­tique à ce qui est ténu, infime, est à rap­pro­cher de la poé­sie de Pierre Oster, lui aus­si atten­tif au moindre fétu, au brin d’herbe, à la brise, char­gés de sens pour peu que l’on veuille bien prendre le temps de leur accor­der quelque atten­tion par le regard, l’oreille et le lan­gage dont on use pour les nom­mer et leur don­ner souffle. Tout cela est ques­tion d’angle de vue. A ce pro­pos, lorsque Grosjean com­mente « Viens, tu ver­ras », il dit : « Quittez un peu votre lieu, aban­don­nez votre point de vue et alors vous allez voir ce que vous allez voir ». (p. 47)

C’est aus­si poé­ti­que­ment qu’il appré­hende le temps mes­sia­nique lorsqu’il com­mente le pas­sage de la Pâque. Poésie toute buco­lique qui passe par la per­son­ni­fi­ca­tion de divers élé­ments de la nature :

« Le prin­temps avec ses pri­me­vères qui se cachent dans les touffes d’herbe, ce n’était pas l’année der­nière, c’est cette année, quand le Messie monte à Jérusalem par­mi des col­lines bleues de beau temps. Et les Monts de Moab sont mauves de jalou­sie der­rière la mer Morte parce qu’ils ne peuvent rien voir par-des­sus l’épaule du Mont des Oliviers.[…]

La voix (de Jésus) pou­vait sem­bler tendre par moments, mais d’une ten­dresse plu­tôt railleuse. Quant au vrai prin­temps avec tous ses arbres de para­dis en pleine fleur, toute cette blan­cheur que les mésanges agi­tées épar­pillent comme de la neige sur les vio­lettes timides, il n’est venu que cette année, après les der­niers froids, après des noces où le vin a man­qué » (p. 56)

Superbe frag­ment de récit poé­tique, mais que Grosjean n’hésite pas à court-cir­cui­ter dès la ligne sui­vante en écri­vant que « jusque là, il faut avouer que le mes­sia­nisme était comme un trac­teur arrê­té au milieu d’un champ »… Autodérision… comme s’il se disait : « stop tu com­mences à te prendre au sérieux ».

Quoi qu’il en soit, nous avons là quelques exemples assez typiques de ses com­men­taires poé­tiques, mais qui mêlaient, peut-être pour les rendre moins solen­nels, plu­sieurs niveaux de lan­gage, du plus sou­te­nu au plus fami­lier (cf. p.58). Nous rejoin­drons ici l’analyse de J-Y Debreuille qui explique qu’« indi­vi­dua­li­ser ain­si des espèces, des espaces et des ins­tants dans ce monde si quo­ti­dien que sou­vent on ne le per­çoit plus, c’est le faire pas­ser de l’être-là à l’existence véri­table [13] » J’ajouterai, moins savant, que c’est lui insuf­fler de la vie par un lan­gage ins­pi­ré.

 

Mise en scène : l’usage du récit comme fac­teur de sens spi­ri­tuel.

L’Ironie chris­tique témoigne aus­si de son art du récit : quand il com­mente le pas­sage de la femme adul­tère, Grosjean reprend les termes de l’évangile : « … Personne ne t’a condam­née ? — Personne, mon­sieur. — Eh bien moi non plus. Tu peux t’en aller, mais main­te­nant… » Et Grosjean enchaîne aus­si­tôt avec un nou­veau para­graphe : « Et main­te­nant il fait grand jour. On voit bien qu’il n’y a plus foule au temple. Les pèle­rins sont repar­tis vers leur pro­vince et les ban­lieu­sards sont retour­nés à leur gagne-pain. » (p. 145) Grosjean glisse ici des per­son­nages sup­plé­men­taires, rajoute de la vie, comme pour étof­fer le contexte, des per­son­nages de notre temps qui plus est, créant un choc tem­po­rel, dont le but, nous l’avons vu, est de nous faire réagir, de nous concer­ner, afin que l’on fasse nôtre le lan­gage du Christ. Ce pro­cé­dé n’est pas nou­veau chez Grosjean, j’en veux pour preuve ce pas­sage tiré de La Gloire : « Tel est le soir à Golgotha. Au loin les trains s’enfuient. Le vent sou­lève déjà dans l’ombre des tour­billons blêmes [14]. »

De même, au moment de la fête des tentes, Jésus dit aux apôtres de rejoindre les autres. Fragment de Jean : « Là-des­sus, il (Jésus) est res­té en Galilée », et Grosjean pour­suit la phrase de l’évangile, dans une prose toute poé­tique :

« dans l’amitié du brouillard et des cor­beaux, avec les arbres qui se tiennent debout dans les pre­miers brouillards et qui se couvrent de cor­beaux par ins­tants. […] Alors les arbres écou­taient ces conver­sa­tions de cor­beaux, à mots ouverts, dont les phrases rauques se ponc­tuaient de silences pour lais­ser les larmes du brouillard s’égoutter des ramures sur une terre dont les pierres lui­santes durent plus long­temps que nos amis. » (IC p. 132)

 

Mise en scène sombre qui pré­fi­gure ce que sait Jésus de l’issue tra­gique qui l’attend, un Jésus assom­bri aus­si d’être ain­si aban­don­né de ses dis­ciples. Pour reprendre les mots de la pré­face d’Erasme au Nouveau Testament, mots qui s’appliquent tout par­ti­cu­liè­re­ment à l’Evangile de Jean et à ce que Jean Grosjean n’aura eu de cesse de guet­ter : « c’est le Christ lui-même, par­lant, gué­ris­sant, mou­rant, res­sus­ci­tant, enfin entier, que [ces écrits] rendent pré­sent, de telle sorte que tu le ver­rais moins bien si tu l’avais devant les yeux pour le regar­der [15] ».C’est là l’enjeu du récit qui remet en scène des per­son­nages anciens, et, pour le Christ, de don­ner à entendre et ren­con­trer comme pour la pre­mière fois, celui qui est le lan­gage, avec l’intention de nous ame­ner à l’écouter et le suivre. Grosjean, pour la faire par­ta­ger, quête « la véri­té du dedans d’une scène évan­gé­lique [16] » Et ce qui en fait toute la force, c’est cette ten­sion entre trans­cen­dance et imma­nence qui tra­verse toute son œuvre de poé­sie comme de prose.

Jean Grosjean, en quête d’un rap­port entre les mots et les choses, oscille entre atti­tude pro­phé­tique et atti­tude apo­pha­tique. Tantôt la parole est pro­je­tée sur le monde, tan­tôt elle émane de celui-ci. Dans les deux cas, elle conduit à la révé­la­tion.

 

L’Ironie chris­tique est bien un com­men­taire d’évangile, certes, mais à mille lieues de ce à quoi nous avait habi­tué la tra­di­tion exé­gé­tique. Il s’agit plu­tôt à vrai dire d’une lec­ture intime qui relève de la médi­ta­tion poé­tique et même par­fois mys­tique (on sait l’admiration de Grosjean pour la mys­tique Rhénane), la seule à même d’appréhender le mys­tère chris­tique qui res­te­ra tou­jours pour la rai­son une pierre d’achoppement. Quel Christ nous pré­sente Grosjean à tra­vers l’évangéliste Jean ? Un homme de chair en mou­ve­ment et ani­mé d’un souffle, d’une res­pi­ra­tion qu’il fait siens, en poète. Un Jésus usant de l’ironie, mais à des fins apos­to­liques, ce qui lui per­met, à Jean Grosjean, de renouer avec la radi­ca­li­té et le scan­dale du lan­gage de Jésus.

D’autres écri­vains revi­sitent depuis plu­sieurs décen­nies les Ecritures. Il y a bien sûr le célèbre écri­vain ita­lien Erri De Luca, mais il ne fau­drait pas oublier le Français Claude-Henri Rocquet auteur de plu­sieurs récits bibliques. Par ailleurs, je vou­drais éga­le­ment citer l’américain William Goyen, auteur d’un magni­fique Livre de Jésus, qui n’est autre qu’une ré-écri­ture de l’évangile sous le signe du feu, et qu’il a com­po­sé après sa conver­sion sur­ve­nue à l’issue d’une énième mais déci­sive lec­ture de l’évangile.

Mais Jean Grosjean, en poète, nous parle aus­si de son Christ tel qu’il le vit, du Christ qui l’a accom­pa­gné tout au long de sa vie, bien qu’il ait quit­té l’Eglise : par sa manière de le mettre en scène, de l’entourer de poé­sie, il nous le fait revivre et sen­tir, afin de vive sa parole à tra­vers son écri­ture — n’est-ce pas toute l’œuvre de Jean Grosjean qu’il fau­drait relire à l’aune de cette inten­tion ? Dans le même temps Jean Grosjean se livre et dévoile sa per­son­na­li­té, qui peut être dure, espiègle, iro­nique sou­vent — à moins que… comme l’écrivait José Bergamin, dans La tête aux oiseaux, « la véri­table iro­nie ne [soit] pas celle que l’écrivain met dans son œuvre, mais celle qui s’interpose entre son œuvre et lui »…

 Enfin, j’avancerai l’idée que L’ironie chris­tique est la clé de voûte de l’œuvre de Jean Grosjean,  en même temps qu’une véri­table syn­thèse. Tout y est pré­sent : sa foi (ou plus pré­ci­sé­ment « sa manière de fier »), ses humeurs, ses colères, sa poé­sie, son art du récit poé­tique : en somme, c’est une forme d’auto-biographie lit­té­raire. L’Ironie chris­tique témoigne par­fai­te­ment du pro­jet lit­té­raire qui fut le sien et qu’il a expri­mé ain­si : « Attaché à la langue fran­çaise dans son génie propre et à la Révélation qui a été rédi­gée selon une autre struc­ture men­tale j’ai ten­té de faire pas­ser celle-ci dans celle-là ou de tirer celle-là vers celle-ci [1]. »

 

 


[1] Cité par Jean-Luc Maxence, op. cit., p. 69.

 


[1] Alain, Les Arts et les Dieux, « Définitions », Paris, Gallimard, Bibliothèque de La Pléiade, 1958.

[2] Emil Cioran, Carnets, 1957-1972, 5 nov. 1960.

[3] Marcel Jousse, L’Anthropologie du geste, Gallimard, col. Tel, 2008.

[4] Alain Marchadour, dans « Venez et vous ver­rez, Nouveau com­men­taire de l’Evangile de Jean, Paris, Bayard, 2012.

[5] Citons par exemple le livre de George Johnston inti­tu­lé The Glory of Christ in the New Testament et plus par­ti­cu­liè­re­ment le cha­pitre « Ecce Homo ! Irony in the Christology of the Fourth Evangelist »

[6] François Vouga est un pas­teur et théo­lo­gien fran­çais, mais exer­çant son minis­tère en Allemagne ce qui le range davan­tage dans le champ théo­lo­gique ger­ma­nique et anglo-saxon.

[7] D.W. Wead, The lite­ra­ry Devices in John’s gos­pel, Bâle, 1970, cité par François Vouga.

[8] François Vouga, Le cadre his­to­rique et l’intentionnalité théo­lo­gique de Jean, Paris, Beauchesnes, p. 33

[9] François Vouga, ibid., 1977, p. 33

[10] François Vouga, ibid, p. 34.

[11] Jean-Luc Maxence, Jean Grosjean, ops cit. p. 58.

[12] Nunc n°21, « Dossier Jean Grosjean » p.

[13] Jean-Yves Debreuille, « L’invitation à sourdre de Majestés et pas­sants à Hiver », dans Jean Grosjean poète et pro­sa­teur, L’Harmattan, 1999, Actes du col­loque de Besançon, p. 78-79.

[14] Jean Grosjean, La Gloire, Gallimard, col. NRF/​Poésie, 1969, p. 199.

[15] Cité par Alain Marchadour, « Venez et vous ver­rez », nou­veau com­men­taire de l’Evangile de Jean, Introduction, p. 18.

[16] Jean-Luc Maxence, Jean Grosjean, Seghers, col. « Poète d’aujourd’hui », p. 59.