> Merci pour la poésie, Michel Houellebecq

Merci pour la poésie, Michel Houellebecq

Par | 2018-05-28T12:04:51+00:00 22 avril 2013|Catégories : Chroniques|

Merci pour la poé­sie – et non « pour les poètes », car on peut ima­gi­ner que la plu­part d’entre eux vous haï­ront plus encore qu’avant (oui, c’est pos­sible), d’ainsi béné­fi­cier de cinq pages pleines dans Libé de lun­di der­nier. Le pré­texte en étant la pro­mo­tion de votre der­nier « petit » recueil de poèmes.

Certes je  sous­cris à la plu­part de vos réponses aux ques­tions posées. Mais je pense sur­tout que le fait même d’accorder une telle place à la créa­tion poé­tique « risque » de faire autant – sinon plus – pour l’élargissement de son audience auprès d’un nou­veau public que quelques années de Printemps des poètes ou de Maison de la poé­sie.

Faire savoir ain­si que la poé­sie peut être le prin­ci­pal car­bu­rant d’un artiste mon­dia­le­ment connu pour ses romans prouve com­bien la poé­sie atteint, à tra­vers les œuvres pro­cé­dant d’autres dis­ci­plines, beau­coup plus de monde que le faible tirage des recueils le laisse entendre.

La poé­sie, ce sont des voix soli­taires à la recherche d’oreilles mul­tiples. Recherche déses­pé­rée le plus sou­vent. Lorsqu’une oppor­tu­ni­té se pré­sente de les faire se ren­con­trer, ne bou­dons pas notre éton­ne­ment.    

Vous savez que je sais que vous êtes poète avant d’être roman­cier (1) depuis qu’en 2011, ma qua­li­té de conseiller lit­té­raire m’a per­mis de vous invi­ter au fes­ti­val de poé­sie Voix de la Méditerranée à Lodève. Vous n’aviez hélas pu vous libé­rer dans les temps vou­lu, et vous en êtes à regret excu­sé.  

On pour­rait dis­cu­ter bien des idées que vous avan­cez. Permettez-moi de réagir sur un point : vous pen­sez appar­te­nir au  XIXème siècle. Certes vous n’êtes pas du XXème (on pour­rait peut-être par­fois s’en réjouir). Je pense pour ma part que vous appar­te­nez au XXIème siècle – n’en déplaise aux puristes de tous bords (j’entends déjà gron­der les injures), en ce sens que votre poé­sie déplace les lignes bien plus qu’il n’y paraît.

Mais la plus sûre façon de faire entendre ce « bous­cu­le­ment des lignes » n’est-il pas de lire ces poèmes, tant ils sont à des années-lumière de ce qui forme le scru­pu­leux quo­ti­dien du monde poé­tique. Monde qui s’apparente de plus en plus (comme tou­jours !?) à un « milieu » sou­cieux de sau­ve­gar­der ses ter­ri­toires de ter­reur où se terrent des atter­rés. Milieu dont les marges ne sont pas for­cé­ment dans les excès (eux-mêmes le plus sou­vent ô com­bien conve­nus !), mais dans cette manière d’insinuer du classique/​classé, du reconnu/​commun, dans un pré­sent « soi-disant « moderne » qui dénie à ces formes poé­tiques appa­rem­ment « sur­an­nées » la capa­ci­té à dire notre réa­li­té. Et pour­tant ! C’est en frap­pant au cœur de l’illusoire « ori­gi­na­li­té » de la com­mune expres­sion poé­tique (dont nul n’a cure par ailleurs) que ces poèmes font explo­ser tout un sys­tème d’auto-reconnaissance que les poètes – du moins ceux qui se gar­ga­risent de cette pâle appel­la­tion – ne sau­raient sup­por­ter.

Je ne crois pas avoir de ma vie tant lu et enten­du glo­ser sur un poète dans les grands médias ! Par bon­heur, ils ne savent pas, eux non plus, ce qu’ils lisent. Au contraire, on peut l’espérer, des « nou­veaux lec­teurs » que ces poèmes inter­pellent.

Marc Delouze, écri­vain, poète, créa­teur des Parvis Poétiques, conseiller lit­té­raire des Voix de la Méditerranée de Lodève.

(1)    Robert Sabatier en fut un bel exemple, lui aus­si. Et com­bien d’autres que le public ignore.

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