> Note sur l’univers poétique de Didier Manyach.

Note sur l’univers poétique de Didier Manyach.

Par | 2018-02-22T02:17:24+00:00 27 avril 2015|Catégories : Essais|

Au bas des ombres, une lueur veille… 

   Pourquoi un tel poète reste-t-il sur sa réserve d’ombre ? Pourquoi se pré­sente-t-il comme habi­tant exi­lé de la mor­sure des villes ? Pourquoi est-il témoin d’hommes figés dans une vie qui ne leur appa­rait plus ? C’est que pour Didier Manyach écrire consiste à regar­der le monde depuis l’abîme afin de dire l’agressivité des hommes et l’angoisse qu’ils sus­citent, afin d’éviter les sou­rires cal­ci­nés, les corps fanés, les traces fan­to­ma­tiques, puis cher­cher néan­moins dans cette déses­pé­rances les régions nomades de la mémoire. Ainsi Manyach car­to­gra­phie un monde d’individus sou­mis, aveu­glés et éper­dus que son geste poé­tique ins­crit entre lyrisme impé­tueux et révolte lucide, non pas en effu­sions per­son­nelles et enga­gées, mais à contre-sens des habi­tudes, en contre-plon­gée du monde, donc para­doxa­le­ment en hau­teur de ton et de vue :

 

Se rap­pro­cher de l’abîme, de la putré­fac­tion, du marasme
comme une conscience dévas­tée
enfer­mé dans le laby­rinthe.
S’avancer les mains clouées aux lin­teaux de chaque porte
en pié­ti­nant la pour­ri­ture.
Accéder au chaos
péné­trer dans le calme, le défer­le­ment loin­tain et régu­lier
des fleuves.
Offrir l’aurore englou­tie devant des éclats de vitre
Être trans­fixé au sein des mille-voiles.
Apparaître dans le blanc d’une pen­sée
vécue au monde autre
se croi­ser d’un rêve et rendre à l’espace
la terre lunaire ter­mi­nale.
S’échapper des mou­roirs, mon­ter dans la lumière
tra­ver­ser les espèces
& vivre face au vide, face à l’Inconnu
qui va naître…

extrait d'Impacts de Foudre.

 

   On com­prend alors qu’Expérience Blockhaus ait accueilli en son antre sul­fu­reuse le dia­mant noire du poète, cette écri­ture toute de déchi­rures, d’explosions, de chaos, de lignes de failles, d’instants fis­su­rés et d’élans que l’on brise ; la parole du poète due à un phra­sé indi­vi­sible -chaque recueil étant l’écho d’un autre-  trouble la quié­tude des lieux com­muns, il n’est pas de paix abso­lue avec Manyach, toute son œuvre au noir est onde de choc dont per­sonne ne peut se gar­der. Et si pour la fra­ter­nelle cause poé­tique qu’est Expérience Blockhaus, la réa­li­té oppresse, qui n’est plus que décom­po­si­tion, cra­que­ments ne lais­sant guère refleu­rir des espoirs de chair sen­sible, aban­don­nant davan­tage des corps muets et pétri­fiés dans les murs de leurs édi­fices, chez Manyach, s’écoule cepen­dant un véri­table sang d’encre arra­ché au cré­pus­cule  -fût-il de bles­sure-  un sang qui finit tou­jours par rejaillir des inter­stices de la vie, sans doute afin d’être au rythme du monde avant d’appartenir aux mots. L’écriture épouse alors les pal­pi­ta­tions vitales des arbres, les flux débor­de­ments des eaux, la poé­sie devient aus­si­tôt “vio­lente nuit de pluies”, non pas un nos­tal­gique miroir avide d’illusions dans un voyage aux contours oni­riques, mais des crues de géo­mé­tries exo­tiques, dési­reuses de s’abreuver à la source du monde ; il faut éga­le­ment accep­ter de décou­vrir les glis­se­ments de ter­rains, les gouffres, les épar­pille­ments, les ravins et ava­lanches, là où tout semble dis­pa­raitre dans l’émerveillement et le désordre du désastre natu­rel :

 

Un che­min déla­vé que mes yeux accom­pagnent dans la
soli­tude
aujourd’hui repris en sens inverse
et qui mène à l’Observatoire : ici j’étudie le chaos
les migra­tions, l’apparition de nou­veaux cli­mats…
C’est sur ce che­min de pous­sière que j’ai vou­lu dis­pa­raître
tout en haut il fal­lait se jeter dans le vide
& tout en bas il n’y avait que le néant

extrait Impacts de Foudre

 

 

 

 Reste cette civi­li­sa­tion por­tée en langue amère, qui blesse l’œil et l’aveugle alors même que l’écriture fuit la vague nau­sée de l’immobilisme et une nature trop contem­pla­tive, Didier Manyach pré­fère en ce sens entrer en com­mu­nion avec la flamme du Commencement, de l’Infans, cette aube brû­lée de nos­tal­gie adulte ; le poète laisse ain­si appa­raitre, au cœur de l’Obscur, la brû­lure de la clair­voyance, délais­sant aus­si  les signes fal­la­cieux d’une langue qui ne serait que rem­part. Voilà donc Manyach tenu à pétrir la mal­léa­bi­li­té des ombres, à cra­cher les mots qui apprennent le décil­le­ment du réel. Terrifié à l’idée de voir coa­gu­ler ses jours, le poète laisse son écri­ture débor­der au rythme des sai­sons les plus vio­lentes, en des poèmes bou­le­ver­sants de puis­sance et de dis­si­dence.  S’élançant, par inter­mit­tences, en cris vibrants puis danses pri­mi­tives, les mots se trouvent déli­vrés de tout orne­ment, mots fré­mis­sants de vie, mots où cir­culent des formes aus­si proches que loin­taines, mots qui retiennent l’instant, mots nés de la terre et de ses élé­ments, des arbres aux « bras d’écorces et de cendres », mots majus­cules qui résonnent des tré­fonds de l’abîme en des construc­tions amples et infa­ti­gables ; sortes de rhi­zomes enfin qui s’enracinent dans le monde car le dedans de l’homme est au dehors. Sous la varia­tion de la prose, la langue donne vie à des ques­tions sans réponse et à des sus­pen­sions éti­rant le quo­ti­dien jusqu’à le faire cla­quer au vent d’allitérations et d’assonances incan­ta­toires, de timbres inat­ten­dus, et cela dans un superbe bat­te­ment de phrases.

    Didier Manyach com­pose certes un grand poème du désar­roi exis­ten­tiel et de la lutte artis­tique, mais l’on retient davan­tage encore « ses mots » qui ont le goût du vent filant, son écri­ture qui ouvre au res­pire des choses les plus sombres, sans jamais perdre de vue la trace sen­sible des visages croi­sés. Sa parole pro­cède, ce fai­sant, par éclats de voix, orches­trant des silences puis de brusques et longs pas­sages vers des ter­ri­toires pro­fonds. Et au cœur de cette marée tumul­tueuse sur­gissent, dans la fonte du réel, des lumières  convul­sées, des figures déjà brouillées par la « vitesse noire » de l’écriture, des pay­sages dépeu­plés au  grand rythme élé­men­taire, par­fois troués obs­cures ou ver­tiges ravi­nés, à moins que le poète ne nous invite à pas­ser à tra­vers des forêts déchi­rées, tor­tueuses, recou­vertes d’encre phos­pho­res­cente. Surgissent alors des noms frap­pés à même la forge qui, dans la pierre mil­lé­naire, ont scel­lé « l’éclair de l’Aigle » et « le galop de l’antilope noire » ; scan­dant ain­si l’obscure clar­té du Verbe et rap­pe­lant l’immensité de pro­vinces ori­gi­nelles. L’ailleurs est en effet un ici, l’extérieur est une inti­mi­té, tout che­min sou­ter­rain révèle l’ensoleillement des pro­fon­deurs per­dues ; voi­ci l’être lié à la marche du temps et seuls les cli­mats donnent la sen­sa­tion de se décli­ner comme des excrois­sances natives de la vie, s’arc-boutant au silence pour faire jaillir un chant pri­mi­tif. C’est ain­si que le poète chante l’invisible, non pas la voie lac­tée mais le pay­sage du vent, léter­ni­té pas­sa­gère, et le che­min sans fin, constel­lé de divers seuils, il balaye les larges rivages de la terre et inter­roge l’unité per­due et  l’arborescente beau­té de l’être-monde :

 

 Nous nais­sons avec le soleil
Mais nous venons des étoiles
Des algues
Et du souffle
Qui ne tient qu’à un fil :
Celui que la lampe tisse
Dans la gram­maire de nos veines
Avec le sang du verbe
Le vent
Qui fait trem­bler la flamme
Et le feu
Ou le silence
Des astres.
Alors toutes les pen­sées cha­virent dans l’impensable
Puis dans l’écume ruis­selle
Le matin du monde …

extrait d'Onde Invisible, Piraterie, Migration et Merveille de Grâce

 

 

    La langue tente sans cesse d’échapper au sol qui pour­rait se déro­ber sous elle, s’engage dans une course afin d’attra­per la vie au vol, chaque pas­sage poé­tique est une hur­le­rie qui cré­pite de vie et de sa sou­daine dis­pa­ri­tion. Didier Manyach sai­sit en ce sens le jaillis­se­ment intense d’une sai­son en enfer ou d’une illu­mi­na­tion ; ses vers se tra­versent en cisailles, en frag­ments du monde, en « alpha­bets de cendre » : on y devine tou­jours l’appel de la mémoire lié au désir  d’enjamber le temps, d’aller vers une pos­sible lumi­nes­cence, vers cette lueur qui veille tou­jours…. Et pour être en par­tie per­çue, cette clar­té a besoin de s’unir à l’ombre, sans quoi l’espace alen­tour serait noyé par un flot de lumière.  

 

 L’olivier dans le champ de pierres sèches :
laves nouées, flammes autour des corps
cre­vasses, huile verte dégou­li­nante au long des branches
des troncs muti­lés
ce feu pétri­fié sur les écorces.
Recouverts de ce qui obs­cu­ré­ment les hante, cru­ci­fiés
cou­chés, abat­tus, sans pou­voir se rési­gner
à s’écrouler tout à fait
une plaie au tra­vers du flanc.
L’eau qu’ils n’ont jamais trou­vée
les olives qu’ils ne pro­duisent plus
cette obs­ti­na­tion pour­tant à durer…
Leurs mains sont bleues comme la nuit :
on dirait qu’ils se dressent
que la lumière de l’Été les trans­fi­gure

extrait d’Impacts de Foudre.

 

    Il n’y a certes pas d’ombre sans lumière, et inver­se­ment. Par-là, l’ombre rend pos­sible la vision du poète, elle fait renaitre des formes et laisse la vie s’y mani­fes­ter, hâti­ve­ment. Mais la lumière doit res­ter lueur chez Manyach, un fais­ceau fra­gile qui n’hésite pas à s’engager dans l’obscurité du réel. Il ne s’agit donc pas d’une lumière qui éblouit, ni de lumière sacrée, ni de plein soleil, le poète pri­vi­lé­gie les levers d’aubes plu­vieuses ou les cou­chants apo­ca­lyp­tiques, c’est là que la vraie lumière est la plus énig­ma­tique et la plus ambi­va­lente. En effet, l’œil cap­ture ain­si le pay­sage à tra­vers une varié­té infi­nie de teintes, de nuances que le poète retrans­crit en mots. Les chan­ge­ments per­çus sont ren­dus visibles grâce aux rap­ports qui s’établissent entre appa­ri­tion et dis­pa­ri­tion de la Vie, glis­se­ments, muta­tions et mou­ve­ments de va-et-vient. Ainsi, les pre­mières lueurs du Poète font que l’Obscur de la nature se relève autant qu’il se délite, comme écar­té par une conscience de l’évanescence des choses. Les branches sont alors nues, la terre prend la cou­leur des forêts et les arbres celles de la pluie. L’écriture devient mou­ve­ment de renais­sance autant que de soli­tude et de désordre :

 

Je vou­drais dire la Cité mythique après sept jours de
marche entre ciel et terre. Puis cette soli­tude dans
la brousse proche, il y a quelques années de cela, en
sui­vant les bao­babs, comme des ponts de lumière, pen-
dant que les femmes reve­naient en cou­rant sur le sen­tier
boueux. Je vou­drais dire le monde de l’Origine comme un
pla­cen­ta enter­ré dans la forêt, là-bas … à quelques mètres
de moi, comme un mari­got sous l’orage.

                                                                                          Extrait de Sous les pluies des mangues

 

     La lueur ori­gi­nelle et scrip­tu­rale du poète révèle donc ce qui n’est pas immé­dia­te­ment per­cep­tible, une fois que toutes les illu­sions sont tom­bées, que l’esprit voit aus­si clair que le monde qui le dépasse ; Manyach tente alors de rete­nir cette lumière sin­gu­lière qu’est la Vie, ain­si que le sen­ti­ment de tra­ver­ser cer­tains jours plus plei­ne­ment que d’autres. Ces moments sont presque tou­jours asso­ciés à une ten­sion, une lueur dans l’impermanence, ce que l’on nomme, à l’instar de Jaccottet, «  l’étincelle de vie ». L’espace du poème est donc le lieu où la parole accueille l’expérience du monde dans son mou­ve­ment per­pé­tuel. En défi­ni­tive, la poé­sie de Manyach parle du monde sans jamais l’expliquer, ce serait le figer et le nier, alors même que le poète lui donne rai­son dans son refus de répondre ; l’éveil pas­sant aus­si  par l’oubli des vies anté­rieures :

 

J’habite la déchi­rure des régions dis­pa­rues
les drailles et les fron­tières
le fleuve tumul­tueux
les cendres encore tièdes…
La Vie revien­dra t’elle ?
Je gis, au milieu du Temps, dans son deve­nir…

Extrait de  L'Ensoleillade. Piraterie, Migration et Merveille de Grâce

 

. Mais L’écriture, ombre par­mi les ombres, per­met de briller, de rete­nir des ins­tants de vie immé­diate, ces moments qui font cra­quer les contours du temps à la lueur d’une veilleuse, une lueur qui fait éga­le­ment trem­bler les appa­rences et montre à l’œil que toute chose vivante de ce monde n’est jamais cir­cons­crite à sa limite visible, mais bien au contraire, qu’il y a tou­jours une part accor­dée à l'insaisissable. Manyach s’inscrit bel et bien dans la lignée, entre autres, de Bonnefoy, de Pierre-Albert Jourdan, dans ce désir éper­du de s’unir à la terre et à ce qui lui est au-delà ….. Cet insai­sis­sable est un souffle qui per­met ne pas arrê­ter sa course, de ne pas être sclé­ro­sé par de fausses assu­rances, de ne pos­sé­der aucune cer­ti­tude, de savoir en bout de course que l’homme ne sait que peu de choses et que la terre en rien ne lui est due !

 

   Alors quoi de mieux que d’apprendre à appri­voi­ser l’étranger, l’inconnu, l’incertain ? Quoi de mieux que d’énumérer le grand foi­son­ne­ment d’une vie enfouie sous les décombres de l’illusion ? Climats  Forêts…..Visages, Didier Manyach se sert du poème comme d’un grand jour­nal de frag­ments, de voyages,  de notes de vies éparses, le poète y dépose en jets de liber­té, comme dans un her­bier vivace, un éclat de la splen­deur du monde. Défilent sous nos yeux éton­nés et ravis les plé­ni­tudes végé­tales, le pas­sage des sai­sons, les trau­ma­tismes et cre­vasses de la terre, les ciels ora­geux aux nuages trans­lu­cides, le pré­cieux secret de toute une vie. L’érotisme vital de la nature est donc la seule reli­gion recon­nue ; cour­bures sen­suelles, géné­reuses ou effrayantes, ces formes apprennent à mieux nous  dépla­cer afin de nous repla­cer hum­ble­ment, dans le  chant et la saveur des mots poé­tiques. Manyach sait cepen­dant s'émanciper de cette saveur, éty­mo­lo­gi­que­ment du savoir, de la rhé­to­rique, il par­vient à s’éloigner de la pesan­teur des idées trop abs­traites qui encombre le monde des vivants. Le poète lucide est aus­si vaste que la marche du ciel, le voi­là donc gla­neur de beau­tés trem­blantes, ras­sem­blées au hasard de cou­rants cli­ma­tiques. En effet, Manyach dit le grand fris­son de l’existence  autant qu’il conjure « le grand Tout » de l’éphémère. Le poète trans­met des ver­tiges au lec­teur qui, avec lui, par­vient à voir l’Etrangeté dans chaque brin d’herbe et se contente de ces royaumes éphé­mères, de ces petites par­celles d’éternités, autres silences éven­trés de beau­té qu’il découvre dans le secret du geste poé­tique. En effet, l’écriture du poète porte toutes ces pré­sences, embras­sant tan­tôt des cou­leurs, tan­tôt des formes, comme si la terre n’avait plus besoin d’aspirer au ciel mais l’aspirait avec elle. Manyach par­vient à mettre en relief l’émanation de la matière, la tex­ture de la glace, la cou­leur des maré­cages, la fron­dai­son des arbres, le par­fum des sai­sons, l’approche de la pluie, le cycle des vents, la dis­pa­ri­tion ou course folle des ani­maux, le chant de la lumière et les der­niers regards étoi­lés :

 

L’instant sur­git
Sur un lit d’étoiles

Et de pierres plates..

Limpide ori­gine per­due
Rendue au lan­gage qui s’y incruste
Pour ouvrir la voie
Du vivant.

Extrait d’Onde invi​sible​.ID

 

        On redé­couvre enfin notre sil­houette d’humain, simple trait dans la magni­tude du pay­sage, là où  « le vent oblige le corps à se sou­ve­nir de la terre ». "Je ne cherche pas un para­dis, mais une terre" écri­vait Le Clézio et Didier Manaych lui emboite le pas, à moins qu’il ne le pré­cède depuis tou­jours, pour affir­mer en de véri­tables épo­pées de mots que « la vie ter­restre est plus sur­pre­nante que n'importe quel rêve" (JML). A tra­vers feuilles et pierres boueuses, les pas du poète sont des orages aigus, chaque enjam­bée ral­lie la pen­sée à la mousse, gan­grène le trop-visible, des­quame toute iden­ti­té et pousse le voya­geur à s’enfoncer au cœur de la sau­va­ge­rie et à lais­ser irré­mé­dia­ble­ment son « empreinte dans le chaos ». Seule compte la voix d’une uni­té retrou­vée, celle qui décline la rumeur des lichens, l’odeur des sai­sons, la pré­sence des ombres ; vivant de cette source d'émerveillement autant que de ver­tige, le poète errant sait qu'il n’est qu’une forme par­mi les autres, son écri­ture est en consé­quence ren­due atten­tive à la quan­ti­té des élé­ments qui le bou­le­versent. En somme,  « le monde » en lui-même est dans l'homme plus humain et bien  plus vivant que lui.

 

 J’étais roche d’étoile, pous­sière du grand-mou­ve­ment
non dis­so­cié, abso­lu­ment vide.
La lumière ruis­se­lait…
Je fer­mais les yeux & la terre inté­rieure m’apparaissait.
J’étais eau et plante dans le fleuve et le sol
j’étais neige et soleil en fusion sur les cîmes
boue et sang, écume avant de naître…Extrait d’Impacts de foudre

 

      Mais Ce monde serait-il d’une espèce autre ? N’est-il pas à la lisière de l’homme ? N’atteint-il  pas, par la poé­tique de Manyach, des strates bien anté­rieures ? L’enfance de la terre en quelque sorte, des époques de rep­ta­tion et de fai­blesses, des époques de proies dis­si­mu­lées dans les sables autant que des périodes de beau­té sau­vage et mys­té­rieuse comme « la vague qui s’élève der­rière l’apparence, s’enroule puis ruis­selle sur le sable » ?  Ou bien ce même monde « poé­tique » n’est-il qu’un par­fum de cette forêt matri­cielle qui peine à le recra­cher de ses entrailles, syn­tagme pri­son­nier d’un texte à la luxu­riance for­mi­dable ? En fait, per­due dans les matrices ori­gi­nelles et liquides de cette nature indomp­table, l’écriture-monde de Manyach relève de tous ces  espaces hété­ro­gènes, riche de mille pièges de ronces, écorces et racines, que de tem­po­ra­li­tés en deve­nir. La lueur nait donc aus­si de ce coin de magie fiché dans le temps qui pré­fi­gure une nais­sance, et à des rites qui marquent le cycle vrai des jours.

   Fouissant la terre, pour cher­cher dans ses entrailles, creu­sant le silence rageur du ciel, exca­vant sa mémoire pour y cher­cher la fron­tière entre nature et huma­ni­té, Manyach livre une écri­ture fou­gueuse,  unis­sant ses pas et son Verbe, expi­rant des phrases hale­tantes d’impatiences. L’auteur dit ain­si son iden­ti­té plu­rielle, sa per­cep­tion de l’épiderme des choses et sa pleine appar­te­nance à un uni­vers infi­ni, espace qui par­fois l’engloutit et finit par le recra­cher, mais espace où le regard se déploie comme une beau­té arach­néenne ; branches inex­tri­cables des­si­nant des lignes laby­rin­thiques, sols jon­chés de feuilles brouillant les pos­sibles che­mins, ciels bouf­fés par les cimes, rivières aux brumes fan­tas­tiques et cou­leurs obs­cures, la vision de Manyach finit par pro­po­ser un hors temps, une mémoire uni­ver­selle en deve­nir ; et voi­ci l’arbre soli­taire qui ouvre sur la trouée d’un œil-flaque, il faut le « receVoir » pour croire à tant de beautés….Et si on finit par ne plus savoir qui, du texte ou de l’image, a, le pre­mier, sur­gi, enva­hi et façon­né ce monde, c’est que telles sont les choses,  il faut prendre par­ti pour elles en por­tant sur cha­cune le regard stu­pé­fait qui la recom­mence.

 

 Les jour­nées sont de plus en plus longues. Dès que la lumière décline, les Formes se recom­posent. Cela com­mence à l'intérieur de cer­taines par­ties du corps : l'Infiniment petit y résonne comme dans un sar­co­phage.

Extrait de Tous les points consti­tuent la figure, par­tie II. Géométrie de la mort

 

    La langue du poète s’épanouit alors entre ombre et lumière, Didier Manyach voit plus loin que le bout d'un monde qui sans cesse pour­tant lui échappe. Entre le regard et les choses, entre les mots comme entre les pierres du tor­rent, le poète recueille des figures éparses du monde, les ren­dant un ins­tant soli­daires. De telle sorte que recou­vert, effa­cé par l’afflux de mots, la vie finit par y renaître, sur­gis­sant de ce mou­ve­ment même qui d’abord l’a annu­lée et qui, main­te­nant lui offre cette viva­ci­té, dont jusque-là elle parais­sait pri­vée. Ecrire ce serait avant tout cela : s’asseoir pour voir se lever le monde dans le jour du lan­gage et offrir au lec­teur une écoute atten­tive des bruits secrets de ce der­nier, une langue capable d’évoquer l’écho du temps, la beau­té secrète et tra­gique de chaque ombre et les lèvres écor­chées par la vision des voyages.

 

Derrière chaque ligne, chaque ombre, chaque
visage, une lumière chi­mé­rique, infi­nie et fra­gile,
pré­cède les voix errantes, blan­chies qui vont se
perdre au milieu du galop des mirages 
puis se dis­soudre sur les pals d'une terre sans mémoire

Extrait de Géométrie de la mort

 

     Témoin d’une pho­to­gra­phie déchi­rée du réel, le poète révèle, dans une langue brû­lée d’images hal­lu­ci­nantes, une nuit qui angoisse autant qu’elle s’irise en lueurs libé­ra­trices, l’auteur des­sine enfin l’homme qui rétré­cit, celui qui retourne à sa place ori­gi­nelle, à l’ombre d’une herbe. Et c’est grâce à cette expé­rience poé­tique que Didier Manyach, arpen­teur des ombres, sait recon­naitre l’étincelle qui fait d’un seul jour, une longue sai­son de migra­tions.

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