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Nouvelles nouvelles de poésie [1]

Par |2018-08-17T09:53:41+00:00 21 juin 2012|Catégories : Chroniques|

Assez de flat­te­rie, Messieurs du sérail !

 

           Jean-Claude Pirotte, au demeu­rant un poète authen­tique, qui tient une rubrique régu­lière dans le maga­zine men­suel « grand public » Lire, est, on le devine, fort cour­ti­sé par tous ceux et celles qui rêvent fan­tas­ma­ti­que­ment de lais­ser un nom dans le micro­cosme éphé­mère de la créa­tion poé­tique fran­çaise de ce début de siècle…  Tout cela n’a rien de bien  neuf sous le soleil, il est vrai. Mais tout de même ! A l’heure où il est de bon ton de s’indigner pour tout et n’importe quoi (avec la marque dépo­sée de Stéphane Hessel de pré­fé­rence !), il est grand temps aus­si de crier, en se pre­nant pour une nou­velle Catherine de Sienne : « Assez de rhu­barbe Messieurs ! Le monde est pour­ri à force de fla­gor­ne­rie de trois sous ! »

           Ces der­niers temps, en effet, des records de « ren­vois d’ascenseurs » ont été bat­tus, du côté des « jour­na­listes-poètes » (ou poètes-jour­na­listes, qui ose le dire ?).   L’ombre d’Alain Bosquet (lequel fut un impla­cable Saint-Just de la poé­sie de la fin du siècle der­nier) serait-elle donc reve­nue nous han­ter ?  Sans s’attarder sur  tels ou tels cour­ti­sans, depuis long­temps experts  en rep­ta­tions savantes des­ti­nées à rem­por­ter le Prix Apollinaire ou le Prix Max Jacob, ou le Prix des octo­gé­naires en goguettes, osons écrire ici, une fois pour toutes, qu’aucun papier de com­plai­sance (même petit) paru dans la plus petite gazette confi­den­tielle ou dans un grand jour­nal de la presse quo­ti­dienne natio­nale (type Le Monde, Le Figaro ou Libération)  ne pour­ra don­ner jamais, comme par magie, talent et gloire éter­nelle au jour­na­liste-poète (ou au poète-jour­na­liste ?) qui l’a obte­nu, à force de le récla­mer au nom de la fra­ter­ni­té du sérail, comme de bien enten­du !

         Les chro­ni­queurs  de Presse en domaine de poé­sie (ils se comptent hélas sur le doigt d’une seule main !) ont l’habitude de se congra­tu­ler sans rete­nue et entre­tiennent dés­illu­sions et confu­sions des valeurs sous pré­texte de faire plai­sir aux petits cama­rades  de même tran­chée ou de même par­ti poli­tique.   Entre les œuvres com­plètes de Jean-Yves Masson, cri­tique et pape inamo­vible du Magazine Littéraire,  Le Rire des belettes  der­nier recueil mali­cieux de Thierry Clermont, du Figaro lui aus­si Littéraire, et les juge­ments de Jacques Réda, cadre bien ins­tal­lé de la NRF, le juste dis­cer­ne­ment des meilleurs dons demeure bien périlleux !  Qui sont, en défi­ni­tive, dans ce jeu de marion­nettes déri­soires,   les faux pro­phètes à  dénon­cer ? Les mau­vaises consciences de leur époque à annon­cer ? Comment sépa­rer le bon grain de l’ivraie ?  En n’oubliant jamais que « L’horizon ne sera jamais orphe­lin /​ tant que des yeux le cher­che­ront /​ avec ma nos­tal­gie » ( dixit Salah Al Hamdani et Ronny Someck, in Bagdad à la lisière de l’incendie Jérusalem, Éditions Bruno Doucey).

    De quelle bar­ri­cade de la pen­sée sur­gi­ra le nou­veau Gavroche libre qui ser­vi­ra de recours face à  l’actuelle confu­sion des valeurs ?  Quand démas­que­rons-nous enfin  les faux poètes   et les jour­na­listes de l’éphémère,  plus sou­cieux de pré­ser­ver une carte pro­fes­sion­nelle réduc­trice d’impôt que de défendre telles ou telles voix majeures, véri­tables mau­vaises consciences d’une époque malade de n’être guère à hau­teur d’Homme ?

      Avant de véri­ta­ble­ment déci­der d’un che­min sau­vage à emprun­ter pour ouvrir  cette chro­nique qui sou­haite, elle aus­si,  prô­ner le RECOURS AU POÈME,  il m’a sem­blé essen­tiel de jeter les loups déri­soires et d’annoncer les cou­leurs. La poé­sie contem­po­raine que nous aimons « n’exige aucune glose » (ain­si que l’écrivait Roger Caillois), elle ose par­fois se faire com­pré­hen­sible par tous, elle ne craint ni l’aveu, ni le cri, ni l’émotion, ni la reven­di­ca­tion. Elle refuse d’être un jeu de chaises de salon pour femmes du monde. Devant la misère pla­né­taire, elle ne cède pas au renon­ce­ment facile ou à ses appa­rences. Sans avoir le mono­pole de l’anxiété de vivre,  la poé­sie que j’attends avec espé­rance approuve avec joie le cri­tique lit­té­raire Serge Koster quand il nous rap­pelle, dans son beau livre Je ne mour­rai pas tout entier, (Éditions Léo Scheer) l’affirmation d’Anatole France : « Le bon cri­tique est celui qui raconte les aven­tures de son âme au milieu des chefs-d’œuvre ».

      La poé­sie dont nous par­le­rons ici sera, osons-nous l’espérer,  un espace d’indépendance d’esprit, une reven­di­ca­tion d’urgence, un acte poli­tique,  réflexe de sur­vie face à la sour­noise robo­ti­sa­tion géné­rale de notre socié­té occi­den­tale obsé­dée d’économie plus que de pré­oc­cu­pa­tions spi­ri­tuelles et phi­lo­so­phiques.

    On le sait depuis la nuit des temps, « chan­ter pen­dant que Rome brûle » est une lâche­té, une incom­pé­tence poé­tique, une mise hors jeu. En revanche, confondre le poème et le tract « poli­ti­card » rose fon­cé, rose clair ou bleu, pas obli­ga­toi­re­ment marine, reste à mes yeux liber­taires et mys­tiques, une aber­ra­tion.

    Sortant à peine du tren­tième « Marché de la poé­sie » de la Place Saint Sulpice à Paris (14, 15, 16 et 17 juin), où j’ai vou­lu dif­fu­ser les pre­miers textes de quelques jeunes poètes, pour le plai­sir de la décou­verte, j’ai ten­té de défi­nir ce que j’attendais encore de la poé­sie en 2012… Et j’ai répon­du : une nou­velle espé­rance, un renou­vel­le­ment de vigueur de la parole, une manière de prendre de la dis­tance entre la bru­ta­li­té de la vio­lence habi­tuelle des struc­tures d’État qui nous nivellent si sou­vent par le bas, dans notre si peu doux pays de France, notam­ment. Quand j’aime un poème, c’est qu’il réveille en mon for inté­rieur ma part de com­pas­sion, de ten­dresse,  d’ani­ma, en somme. Tant qu’il m’incite au rêve, tant qu’il bous­cule ma léthar­gie, tant qu’il agran­dit ma vision du monde et de ses contra­dic­tions, je le salue et le recon­naît comme à la lisière d’une cer­taine méta­mor­phose de l’âme. Dès qu’il m’ennuie, et qu’il ne sus­cite en moi nul recom­men­ce­ment, ou qu’il a per­du le goût du pain par­ta­gé et qu’il ignore la demeure de la beau­té qui agran­dit, il ne me paraît qu’un rési­du de mots sans impor­tance, une prière pré­ten­tieuse et sté­rile, une terre vide et sèche.    

     Au fond du fond, quand je dis poète, je dis rébel­lion contre le déses­poir de vivre.

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