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Nouvelles nouvelles de poésie (7)

Par | 2018-05-24T15:45:08+00:00 7 octobre 2014|Catégories : Chroniques|

CHRISTIAN BACHELIN SUR UN AIR D’ACCORDÉON

 

Quand un poète ori­gi­nal meurt, les fai­seurs d’anthologies, style cata­logue de « La redoute », confon­dant  énu­mé­ra­tions de noms dans d’ennuyeuses revues tou­jours louan­geuses et mises en valeur d’authentiques auteurs de ce temps (« il vaut mieux avoir l’air de connaître tout le monde, cela pour­rait ser­vir de marche pied pour entrer dans un jury de Prix ! »), j’ai sou­vent envie de me taire. Jusqu’à mon der­nier souffle, je conchie­rai ces visi­teurs de cime­tières qui se main­tiennent  avec habi­li­té dans la louange post-mor­tem  pour flat­ter  leurs nom­brils solaires et affa­més…

Christian Bachelin, qui a eu l’extrême mal­adresse de mou­rir ven­dre­di 29 août 2014 me le disait sou­vent « le micro­cosme de la poé­sie fran­çaise est un miroir aux alouettes ! ». Il avait rai­son. L’homme n’était pas un mon­dain, plu­tôt un lucide, un « bor­de­line » de génie,  et cer­tai­ne­ment pas un « quê­teur » de pos­té­ri­té.

Bachelin, le bala­din taci­turne… C’était au temps de Patrick Rousseau, d’Yves Martin, d’Alain Simon (en voi­là de grands fan­tômes de grands poètes !), d’autres névro­sés excep­tion­nels qui étaient tous édi­tés et défen­dus avec fougue et talent  par Guy Chambelland, quand celui-ci régnait au 23 rue Racine, dans cette librai­rie pari­sienne deve­nue légen­daire et qui fait désor­mais par­tie de notre patri­moine lit­té­raire le plus pré­cieux. 

Né en 1933, à Compiègne, Christian Bachelin savait obser­ver avec finesse et rete­nue le monde de la pau­vre­té et de l’humilité quo­ti­diennes et son art poé­tique nous plon­geait dans un bizarre uni­vers très per­son­nel fait de mélan­co­lie et de bohème, sur fond de blues et de désen­chan­te­ment. Ses vers, d’abord obsé­dés par une cer­taine musique lyrique évo­quant un Moyen-Âge inso­lite, tou­jours lim­pides, lui per­met­taient d’être proche des gens de la rue avec les­quels il aimait  trin­quer « à la san­té du monde ». De Neige exter­mi­na­trice, son pre­mier recueil (Chambelland, 1967), aux plus récents, Bachelin  évo­quait des « amours en mal de sépul­ture », une « neige tuté­laire épouse de la nuit », un roman baroque qui « en nous se déchire », « Où nous serions sur l’impériale d’autobus /​ Dans le temps d’avant-guerre en des jours incon­nus /​ Roulant bas­tringue au vieux désert sen­ti­men­tal ». Jean Rousselot par­lait de musique clas­sique « jouée en jazz, avec des faux accords et des syn­copes », et aus­si de la « pro­fon­deur indi­cible de l’âme moderne impropre à toute règle stricte ». Robert Sabatier évo­quait un navire voguant dans l’ivresse et le métro et pre­nant « des allures de trans­si­bé­rien alors que Duke Ellington joue… ». Serge Brindeau notait dès 1973 « une sorte de délec­ta­tion morose ». Paul Farellier pro­po­sait : « un étrange lyrisme »…

Dans le quo­ti­dien des ren­contres, entre Patrice Delbourg et Patrick Rousseau, notam­ment, le sombre Christian Bachelin était un bon cama­rade de révolte silen­cieuse, atten­tif et excellent lec­teur de poèmes, intro­ver­ti à l’extrême, certes, mais brû­lant du dedans et sans cesse tra­ver­sé de mille inter­ro­ga­tions méta­phy­siques essen­tielles. Il jouait de l’accordéon comme per­sonne et entre­te­nait avec Guy Chambelland le liber­taire une ami­tié pro­fonde faite de confiance par­fois aveugle. S’il avait fal­lu clas­ser tous les petits métiers que Bachelin exer­ça pour vivre, ou plus exac­te­ment pour sur­vivre, même la Société des Gens de Lettres se serait vite fati­guée. Pourtant elle l’engagea comme pré­po­sé à l’administration. Bachelin eut une fin de vie dis­crète et pénible, tra­gique et soli­taire. Peu de gens pre­naient de ses nou­velles. Il méri­tait mieux. L’ingratitude est le remord gluant des poètes.

Dans mon brû­lot Au tour­nant du siècle, Regard cri­tique sur la poé­sie fran­çaise contem­po­raine (Seghers, 2014), j’écrivais de Christian Bachelin qu’il res­te­rait long­temps dans les mémoires et je pre­nais acte d’une recon­nais­sance avouée. Non seule­ment je ne regrette pas un seul mot de ce juge­ment, mais encore  je tiens à remer­cier Recours au poème de m’avoir lais­sé ici expri­mer en termes simples mon ami­tié envers lui.  

                                                  

  

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