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Nouvelles nouvelles de poésie

Par | 2018-05-26T21:50:20+00:00 27 décembre 2012|Catégories : Chroniques|

 

    À l’occasion de la paru­tion, dans la col­lec­tion de poche « folio » (Gallimard) d’une superbe bio­gra­phie de James Douglas Morrison, dit Jim Marrison (1943-1971) par le poète Jean-Yves Reuzeau, par ailleurs direc­teur lit­té­raire de la mai­son d’édition Le Castor Astral, il nous semble évident et juste de saluer le beau tra­vail réus­si sur cet artiste feu-fol­let qui occu­pa la scène rock et se prit sou­vent pour son propre dieu ce qui est bien le propre du mythe.

  Mais ce qui nous a rete­nu le plus dans cet essai com­plet , vivant et bien écrit, c’est le poète Morrison, admi­ra­teur de Jack  Kerouac et de quelques autres auteurs de la Beat Génération comme Allen Ginsberg ou Lawrence Ferlinghetti.  Et le prin­ci­pal mérite de Reuzeau le nos­tal­gique pas­sion­né du « Roi Lézard » et du groupe des Doors, est d’avoir bien su faire entendre tout au long de son récit que Jim Morrison était d’abord et avant tout un vision­naire déjan­té habi­té de William Blake et d’Arthur Rimbaud, un  poète à part entière jusqu’à son over­dose de star déses­pé­ré et fau­ché en plein cirque média­tique. Il ne faut jamais oublier que Morrison écri­vit même dans un poème deve­nu célèbre (Hurricane & Eclipse) : « J’aimerais que la mort vienne à moi, imma­cu­lée ». 

  En France, on le sait, c’est le regret­té Christian Bourgois qui édi­ta les plus émou­vants poèmes de Jim Morrison. Les relire n’est pas sans inté­rêt. On y retrouve cette spon­ta­néi­té déses­pé­rée qui mar­qua à jamais toute une géné­ra­tion.

  Au sur­plus, en même temps que la sor­tie de sa bio­gra­phie ins­pi­rée, Jean-Yves Reuseau a la bonne idée de réédi­ter, cette fois au Castor Astral, sous  son label, Jim Morrison ou les Portes de la per­cep­tion, pré­fa­cé par Michka Assayas. Il s’agit en fait d’une deuxième édi­tion, la pre­mière datant de 1998. Reuzeau, en effet, nous offre une véri­table incan­ta­tion aux années 1960. Il nous explique com­ment Morrison est deve­nu une espèce de phé­no­mène de foire. 

   Et les poèmes ? Le recours au poème de Morrison ? La tra­duc­tion de l’américain est de François Tétreau. Et l’on relève même des strophes hyper-réa­listes. Ainsi :

 

                                               « Un couple s’étreignait comme une onde de silence
                                                  On chas­sait le lapin dans les ténèbres
                                                  Une fille saoule bai­sait la mort
                                                  Et je m’adressais des ser­mons inutiles ».

                       

Mais la grande réus­site pro­pre­ment poé­tique de Jean-Yves Reuzeau est d’avoir su ne faire qu’un avec le mys­tère du « Roi Lézard ».  On le com­prend vite : le poète « aime brouiller les pistes de la fic­tion et du vécu » comme l’écrivait le jour­nal Le Monde en son temps.  Il me l’avouait récem­ment devant une simple table de bis­trot pari­sien, sous la mor­sure des néons. Il n’a jamais ces­sé d’être han­té dans sa jeu­nesse par le per­son­nage de Jim Morrison quand se fait entendre dans la nuit sa voix hal­lu­ci­née. Morrison est à ses yeux  le mythe immor­tel et sédui­sant du désir, de l’animalité et de la musique. Ayant long­temps tra­vaillé pour le label Elektra, celui de Jim Morrison et des Doors,  il a éga­le­ment écrit sur les Rolling Stones.  D’une façon géné­rale, c’est bien l’univers rock qui l’a tou­jours entraî­né entre rêves et fan­tasmes. D’ailleurs,  ça n’est par hasard s’il a tra­vaillé éga­le­ment  sur une bio­gra­phie de Janis Joplin (tou­jours chez Gallimard) en 2007 déjà. La poé­sie de Jean-Yves Reuzeau n’a pu, pen­dant long­temps,  se pas­ser d’une langue syn­co­pée et pathé­tique qui l’entraîne de l’autre côté du miroir. Et le plus réus­si de cette époque-là demeure sans doute son « texte-poème » sur les portes de la per­cep­tion, jus­te­ment ! Il illustre par­fai­te­ment la phrase de Virginia Woolf « la vraie vie est ima­gi­naire » qui recoupe, bien enten­du, celle de Rimbaud « la vraie vie est ailleurs ». Tout dans son envo­lée lyrique par­ti­cipe de l’exorcisme. Il sait comme per­sonne « pla­cer l’agonie sous les sun­lights  au centre du cirque de l’absurde » (je le cite). Il s’agit bien de déta­cher les cein­tures et de se lais­ser déri­ver dans un éga­re­ment « proche du fan­tasme de la mort ». Les phrases brèves nous emportent jusqu’au ver­tige : « nous voi­ci dans le col­li­ma­teur du déses­poir »… Comment res­ter insen­sible, par exemple, à un para­graphe comme : « Je t’emmène diner chez Cartier. À la table de Max Jacob et de Guillaume Apollinaire. Emmanuel Bove déplie sa ser­viette. Ombre des ombres. Commande un museau vinai­grette. Puis prends des notes sur son car­net à petits car­reaux. Sens du détail tou­chant. Où est le crime de contem­pler le monde ? D’opérer à cœur-visage décou­vert ? Où est le crime de dis­sé­quer les manies ? Les failles des qui­dams ? La poé­sie des ciné­ma­tons. (…/​…) Café amer. Je n’émets aucune objec­tion. Croissant frais. Café brû­lant. Revue de presse. Fin cigare. Paris m’attend. ». 

   Qui est qui ? Je ne sais plus très bien… Reuzeau devient Morrison. Morrison crie : « L’ivresse est un masque de choix » et Reuzeau écrit : « Un uni­vers dans chaque corps. ». Morrison reprend : « Comment sai­sir la mort au pro­gramme du matin ». Reuzeau lui répond : « Mais que peuvent-ils com­prendre à l’homme-oiseau débor­dé par les mots ? ». Jusqu’à l’identification.

  Au fond, ce qui touche le plus dans une légende qui ne meurt jamais, c’est cette façon d’attendre sans cesse le soleil. 

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