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Petites notes d’amertume (1)

Par |2018-10-23T05:17:11+00:00 19 avril 2013|Catégories : Chroniques|

 

 

L’accumulation des connais­sances peut rendre  le monde incom­pré­hen­sible, car il nous manque l’aptitude à leur don­ner sens.

 

On prie quand on ne peut plus pen­ser.

 

L’art actuel fonc­tionne en cir­cuit fer­mé, sans pen­sée sur le monde. Il n’est plus fon­dé que par un dis­cours sur lui-même et sur l’opportunisme qui élève le scan­dale au rang d’œuvre.

 

Deux tableaux, en appa­rence mêmes cou­leurs, même geste tech­nique, même orga­ni­sa­tion de l’espace. Pourtant dans l’un, quelque chose vibre et nous happe, nous habite, quand l’autre n’est qu’une com­po­si­tion labo­rieuse et muette. C’est cette cap­ta­tion à l’œuvre de l’œil et de l’émotion qui donne sens à   l’art.

 

L’art est la maté­ria­li­sa­tion de notre besoin de sacré.

 

La volon­té de cho­quer, très à la mode aujourd’hui, que l’on retrouve aus­si bien en poé­sie que dans tous les arts, est le pen­dant de l’idolâtrie d’une ado­les­cence qui per­dure. Il y a là une com­plai­sance nom­bri­liste qui fait peur.

 

Toute jux­ta­po­si­tion hété­ro­clite et aléa­toire ne relève plus de nos jours du Surréalisme, mais d’un exer­cice vain et futile, à visée déco­ra­tive. D’ailleurs du Surréalisme les exé­cu­tants  de ce pénible fatras  connaissent à peine le nom.

 

Devant le Centre des Arts Vivants du quar­tier de la Bastille à Paris, je m’interroge sur le pléo­nasme de l’appellation.

 

Toutes les époques ont eu leur art offi­ciel, qui a dis­pa­ru sans trace, mais pas sans des­cen­dance, puisque la nôtre a aus­si son art pom­pier, ses bouf­fons et ses poètes en cour.

 

« Ils se croient poètes, ils ne sont qu’écrivains » écrit Jimmy Gladiator. Je ren­ché­ris  volon­tiers : ils ne sont au mieux qu’écrivains, au pire des impos­teurs.

 

Il est symp­to­ma­tique que notre époque pré­fère les livres ano­dins, sans mys­tère,  et leur glu de bana­li­tés tra­ves­tis en jeux de lan­gage et gri­maces mon­daines. Porteurs d’oubli, ils agissent comme un effi­cace som­ni­fère.

 

Seules comptent à pré­sent l’efficacité et la rapi­di­té. Nous vivons cultu­rel­le­ment dans un temps atta­ché à l’immédiat et au refus ludique de la mémoire. C’est pour­quoi notre époque n’est pas récep­tive à la poé­sie et se contente des facé­ties nar­cis­siques qu’elle prend pour de la poé­sie.

 

Je ne m’aventure guère dans ces lieux pri­sés à forte den­si­té d’égos au mètre car­ré, où l’on prend la pose der­rière sa pile de livres en toi­sant le voi­sin. Je leur pré­fère quelques endroits soi­gneu­se­ment choi­sis pour leur convi­via­li­té et leur sim­pli­ci­té.

 

Dans le milieu fer­mé des « poètes », la médi­sance et l’indiscrétion sont des cala­mi­tés.

 

A entendre untel mau­dire ses pairs, je me dis qu’il doit se haïr en tous ceux qu’il hait. Seul son fiel par­vient à le main­te­nir vivant.

 

Dans mes années ado­les­centes, j’avais doté mon for inté­rieur d’un t vigou­reux.  Dans ce fort, je m’imaginais à l’abri entou­rée de solides rem­parts. Quand j’ai réa­li­sé mon erreur ortho­gra­phique, je me suis aus­si­tôt sen­tie fra­gile, vul­né­rable.

 

Ce que je recherche chez un auteur, c’est un uni­vers sin­gu­lier, une inté­rio­ri­té qui lui soit propre, une façon recon­nais­sable.

 

Bien sûr, et heu­reu­se­ment, l’œuvre dépasse son auteur. Cela n’exonère pas l’auteur de se pas­ser d’un mini­mum de qua­li­tés humaines. J’attends d’un auteur qu’il soit en accord avec son œuvre, qu’il « s’efforce à ce que la vie et l’écriture soient le moins pos­sible dis­so­ciées »,  ain­si que le for­mule avec per­ti­nence Michel Baglin.

 

La poé­sie affronte toutes les ques­tions qui bous­culent les cer­ti­tudes. Elle porte ain­si en elle l’essence de la vie.

 

La poé­sie a pour domaine le réel et bien au-delà.

 

Le réel est bien plus que la réa­li­té obser­vée.

 

Le réel est ce qui nous entoure, tel qu’il est convo­qué et com­pris par notre corps et nos sens, notre intel­li­gence, notre intui­tion et notre ima­gi­na­tion la plus per­çante.

 

Par le pay­sage, nous pou­vons accé­der au réel.

 

La poé­sie n’a pas pour but d’expliquer le monde mais de le vivre inten­sé­ment, et par là espé­rer le com­prendre.

 

Si un poème ne tient que par quelques arti­fices, il n’a aucune rai­son d’être.

 

La poé­sie est ce qui fait sens avec nos sens, avec fer­veur.

 

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