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Petites notes d’amertume (4)

Par | 2018-05-25T03:29:22+00:00 29 juillet 2013|Catégories : Chroniques|

Aujourd’hui on ne meurt plus de vieillesse ou de mort natu­relle. Claude Lévi-Strauss est mort d’un arrêt car­diaque à 101 ans. Même l’architecte bré­si­lien Oscar Niemeyer est décé­dé de com­pli­ca­tions res­pi­ra­toires à la veille de ses 105 ans, ain­si que nous l’ont appris la presse et les médias.

 

J’aspire à mou­rir à l’âge sta­tis­tique moyen de mort natu­relle… ou de mort volon­taire à tout âge.

 

On ne gué­rit jamais de la ten­ta­tion du sui­cide. On la sus­pend juste pro­vi­soi­re­ment mais elle reste à jamais tapie prête à sur­gir.

 

Quand on se sui­cide, on a déjà ces­sé de vivre.

Dès que nous aban­don­nons nos pro­jets, c’est comme si nous enter­rions une par­tie de nous mêmes.

 

Ce qui me main­tient en vie, c’est que je n’ai pas peur de la mort. Pour l’instant !

 

La mort est ma seule cer­ti­tude. Plus d’un demi-siècle après ma  nais­sance, c’est hélas tout ce qu’il me reste de fiable.

 

René Pons : « Un anni­ver­saire c’est un pas de plus vers la mort et je n’ai jamais com­pris que l’on en fit une fête ». Puisse-t-on, à défaut de ma date d’anniversaire, se sou­ve­nir au moins de celle de ma mort.

 

De tous les coups du sort subis, la mala­die est la plus injuste, la plus inac­cep­table. Pour le reste, on peut tou­jours se dire qu’on est en bonne par­tie res­pon­sable du dérou­le­ment de notre vie, par manque de vigi­lance ou de déci­sion.

 

La vie est peut-être une ano­ma­lie et la mort l’état nor­mal.

 

Ce n’est pas parce qu’on est en vie qu’on est vivant !

 

J’ai par­fois l’impression de tra­ver­ser la vie comme un fan­tôme.

 

Il y a dans l’amour effré­né de la vie quelque chose de mor­bide.

 

Au décès d’un auteur,  son œuvre devient extrê­me­ment fra­gile. L’oubli vient très vite, si la mémoire n’est pas entre­te­nue par des ouvrages col­lec­tifs, des hom­mages en revues, des com­men­taires et des études, un site inter­net. Il est néces­saire d’entretenir les braises pour que le feu per­dure.

 

Le pire enne­mi d’un auteur est son ayant-droit. Au mieux il fait preuve d’inertie ou d’incompétence. Au pire sa vora­ci­té lui fait exhu­mer des fonds de tiroirs le moindre manus­crit que l’auteur y avait avec rai­son oublié.  

 

A la décharge des ayants-droits issus du cercle fami­lial, sauf dans les rares cas de ceux qui ont aupa­ra­vant acti­ve­ment col­la­bo­ré à l’édition et à l’étude de l’œuvre qu’ils reçoivent en héri­tage, il est nor­mal qu’ils manquent de clair­voyance et d’initiative. L’auteur était le père, la mère, le frère, la sœur, le com­pa­gnon ou la com­pagne. En aucun cas il n’était pour eux l’auteur tel qu’il est recon­nu par ses pairs. Ils mécon­naissent les méandres de l’édition et ses chausse-trappes. Le poids de la res­pon­sa­bi­li­té d’une œuvre, dont ils ignorent sou­vent tout, est tout sim­ple­ment inhu­main pour les proches déjà acca­blés par l’absence et le cha­grin.

 

Une œuvre ne devrait jamais être sus­pen­due au bon vou­loir d’une seule per­sonne. Les auteurs dont l’œuvre semble s’en sor­tir le mieux sont ceux qui ont eu la clair­voyance de la remettre de leur vivant à un col­lec­tif d’amis et de connais­seurs prêts à veiller sur elle et à  la défendre.

 

Les édi­teurs n’ont aucun inté­rêt à publier un auteur décé­dé, sauf si celui-ci est renom­mé et sus­cite tou­jours un large engoue­ment, puisqu’il ne pour­ra pas par­ti­ci­per à la pro­mo­tion de son ouvrage, incon­tour­nable de nos jours.

 

L’œuvre n’est pas un bien comme un autre pou­vant être trans­mis en héri­tage comme les biens maté­riels.

 

Ceux qui héritent d’une œuvre pour l’unique rai­son qu’ils ont par­ta­gé une inti­mi­té amou­reuse ou un lien héré­di­taire avec un auteur devraient se rendre compte que cette œuvre ne leur appar­tient pas, qu’elle appar­tient à ses lec­teurs.

 

Il est rageant de voir des œuvres à l’abandon, suite à l’inconséquence et à l’imprévoyance de leurs auteurs. Un auteur qui ne pré­voit pas l’avenir de son œuvre nie et renie  tout ce qui a été sa vie.

 

Tout auteur devrait avoir à l’esprit que, sans lec­tures éclai­rées et per­ti­nentes, son œuvre n’existe pas.

 

Suite extraite de Petites notes d’amertume
(à paraître en 2014, Les Editions Sauvages)
 

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