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Poésie africaine, magie de la langue

Par |2018-08-20T04:47:11+00:00 26 mai 2012|Catégories : Essais|

Heureuse ini­tia­tive du Seuil d'avoir créé cette col­lec­tion poé­sie au for­mat de poche. Après un volume consa­cré aux Haïki et avant l'anthologie algé­rienne récem­ment publiée, c'est à Alain Mabanckou que l'on a confié la tache de com­po­ser cette antho­lo­gie de poèmes d'Afrique fran­co­phone. Et comme il le dit lui-même dans la pré­face, il est bien dif­fi­cile de pro­cé­der à un choix dont l'exercice consiste, par défi­ni­tion, à écar­ter des auteurs et des œuvres au pro­fit d'autres, tout sim­ple­ment pour des rai­sons de contrainte.

Une antho­lo­gie de poèmes afri­cains. C'est suf­fi­sam­ment rare pour que l'on consi­dère la chose comme un sésame. Un sésame ouvrant des voies peu fami­lières au chœur occi­den­tal. D'abord, il y a cette affir­ma­tion de Mabanckou dans la pré­face : "Le poète [ d'Afrique noire] avait une mis­sion de libé­ra­tion, et il n'était alors pas ques­tion de péro­rer sur la rose, d'admirer le ciel bleu : l'art pour l'art étant consi­dé­ré comme une gageure."

Autrement dit, le poème, non pas comme un orne­ment mais comme un enga­ge­ment de l'être humain dans le monde, comme l'outil de sa pos­si­bi­li­té la plus haute, celle d'affirmer sa liber­té par la parole, par l'acte de la parole. Le poème comme le monu­ment civi­li­sa­teur à éle­ver au cœur de l'homme, vis­cé­ra­le­ment consti­tu­tif des évè­ne­ments qui façonnent chaque jour les pays et les peuples. La res­pi­ra­tion pro­fonde de la nature humaine.

Nous nous apprê­tons donc à trou­ver la guerre au centre du recueil, le com­bat, la vio­lence, le sang, mais en guise d'arme, nous voi­ci en pré­sence de la beau­té, de la puis­sance fra­ter­nelle, d'attentions aus­si sin­gu­lières que les six voix chan­tant en ces pages aux êtres, aux choses, au mou­ve­ment invi­sible du vivant.

Senghor d'abord, et cet excep­tion­nel poème d'ouverture inti­tu­lé Femme noire. Chant char­nel, chant spi­ri­tuel, orga­nique, épi­der­mique char­gé du grain des plus hautes tes­si­tures. Chant par lequel nous entrons dans l'anthologie, poème porte, donc, seuil de l'accueil en beau­té, en dou­ceur, la porte de l'Afrique peut-être sym­bo­li­sée.

Puis Neige sur Paris, prière bou­le­ver­sante de Senghor au Seigneur, en laquelle il enve­loppe dans le man­teau de sa souf­france noire, man­teau our­lé de com­pas­sion pour le frère blanc qui cau­sa tant de mal­heurs à son peuple, sa haine deve­nue dou­ceur active. S'ensuivent, pas­sé le seuil de cette figure tuté­laire, les voix de Birago Diop, de Jacques Rabemananjara, de Bernard B. Dadié, de Tchicaya U Tam'Si et Jean-Baptiste Tati Loutard.

Il faut les lire !

Ces poètes convoquent tout l'arsenal de l'art poé­tique fran­çais pour dire l'Afrique, mais sur­tout pour dire le Sénégal, Madagascar, la Côte d'Ivoire, le Congo. Tous ont occu­pé des postes impor­tants au sein des minis­tères de leur pays. Ambassadeurs, Ministres, ils savent le lieu stra­té­gique qu'est la langue, en connaissent la métrique, la rhé­to­rique, savent s'en écar­ter pour dire la néces­si­té d'une éman­ci­pa­tion. Il y a des accents de déses­poir, mais aus­si de l'humour, du grand chant contem­pla­tif, des racines, des ancêtres, des masques, comme en ce poème fabu­leux, Souffles, de Birago Diop.

Merci à Mabanckou pour ce choix enchan­teur. Au Seuil pour avoir ini­tié le cours des voix poé­tiques afri­caines.

Car au sor­tir de ce pré­ci­pi­té, que voyons-nous ? Que les cli­chés s'évanouissent. N'ouvrez pas cette antho­lo­gie si vous y recher­chez la pré­ten­due "magie" que l'Occident en mal de spi­ri­tua­li­té va qué­man­der aux rives afri­caines. Il est de bon ton de voir dans le conti­nent noir l'âme pri­mor­diale qu'aurait per­du l'homme blanc : le sens des rituels, les masques vau­dous, le rap­port ins­tinc­tuel aux esprits, bref, la magie pré­ten­du­ment absente des contrées civi­li­sées. Cette antho­lo­gie dit tout le contraire : que la magie est dans la langue, que la langue, ici, est celle de la fille ainée de l'Eglise, et que l'on peut s'y adres­ser encore direc­te­ment à Dieu. S'il y a leçon, c'est une leçon afri­caine à pro­pos du patri­moine euro­péen. Un concert de voix afri­caines, un chœur fran­co­phone au timbre noir pour décil­ler les yeux ne sachant plus dis­tin­guer dans leur iden­ti­té le haut sur­na­tu­rel qui pré­si­da à la vision inté­rieure de l'Occident.

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