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Poésie et situation

Par |2018-10-22T09:53:47+00:00 19 avril 2013|Catégories : Essais|

 

La poé­sie est un pri­vi­lège. La langue accueille le poète. Le poète atteint l’apothéose. Pour que nous puis­sions par­ler de la poé­sie contem­po­raine aus­si bien que de la situa­tion du monde, il est néces­saire que nous reve­nions, aus­si ennuyeux soit-ils, aux points abso­lu­ment fon­da­men­taux, ceux-là même dont nos yeux et nos oreilles ont tel­le­ment souf­fert. Beaucoup de choses sont dites et écrites à pro­pos de la qua­li­té de la poé­sie actuelle, et tous les cri­tiques ne fondent pas leurs remarques, bien qu’au niveau des défi­ni­tions et des éclair­cis­se­ments nous soyons tous d’accord pour les accep­ter comme une réfé­rence. Néanmoins, nous ne cri­ti­quons pas et nous ne nous confron­tons pas de la même façon à la poé­sie actuelle.

En tour­nant le dos à tous ceux qui s'adonnent au tou­risme phi­lo­lo­gique, nous voi­là en pré­sence de trop peu de cri­tiques créa­tives. Même dans ce contexte limi­té, il cir­cule des appré­cia­tions dif­fé­rentes sur l’écriture poé­tique contem­po­raine. Et il en existe évi­dem­ment d’autres qui ne sont pas suf­fi­sam­ment publiées. Je m'appliquerai, à tra­vers l’une d’entre elles, bien que je ne sois pas du tout atti­ré par l’écriture d’essai, à expo­ser mes idées dans le texte sui­vant en uti­li­sant quelques extraits de deux petits essais que j’ai écrits voi­là des années.

Comment pour­rait-on carac­té­ri­ser le phé­no­mène du lan­gage com­mun (Koinè) ou de l’absence d’initiative concrète des poètes d’une géné­ra­tion, d’une époque ou d'un juge­ment de valeur glo­bal ? Quand les poètes ont à plu­sieurs reprises dépo­sé l’idiome d’une grif­fure d’épine de rose qu’ils ont cueillie, cela ne signi­fie en rien qu’ils ont créé leur propre lan­gage poé­tique, c’est-à-dire qu’ils ont écrit leur propre poé­sie. C’est pour­quoi ils sont sim­ple­ment reve­nus aux concep­tions poé­tiques pré­cé­dentes, en récu­pé­rant dif­fé­rents aca­dé­mismes plus ou moins éli­tistes. Le pro­blème se trouve dans le fait que l’idiome per­son­nel n’est pas  pro­duit. Une langue où le poète mise sur l'impossible. Simplement, le poète ne peut pas avoir, pour créer, une seule et même idée, qui est son lan­gage per­son­nel et il ne peut qu’accepter le ter­ri­toire de l’universalité, rien de plus petit ou de plus limi­té. Si toutes les touches ne sont pas jouées, la poé­sie n’existe pas. La rela­tion du poète avec la Tradition, qui a été men­tion­née plu­sieurs fois est plu­tôt inexis­tante. Apparemment, il existe une confu­sion sérieuse entre le para tex­tuel et la Tradition. Celui qui l’offre appar­tient à la Tradition et pas celui qui l’exploite. C’est exac­te­ment pour cette rai­son que l’écriture poé­tique dépasse chaque conven­tion cultu­relle, poli­tique, esthé­tique, psy­cho­lo­gique ou autre, si bien qu’elle réus­sit à consti­tuer une tra­di­tion. La poé­sie, si on consi­dère d’une cer­taine façon qu’elle agit, ne fait qu’exister comme tra­di­tion dans l’idée qu’elle-même uti­lise pour se baser comme sur-objet. L’expression totale de la poé­sie est le poète lui-même.

En tra­vaillant des œuvres de poètes plus récents, ou des pages à carac­tère d’essai qu’ils publient, le lec­teur remarque ce phé­no­mène : la poé­sie est consi­dé­rée comme une « connais­sance logique » plu­tôt que comme un fait. Mais la poé­sie est avant tout une rela­tion par­ti­cu­lière avec la vie, avec l’existence et une situa­tion de totale expo­si­tion à l’Autre. Une méta­phy­sique nette. Le poète est la forme, le lieu de récep­tion de l’Autre dans lequel le corps et l’esprit du poète se trouvent et pro­gressent. En réa­li­té, lorsque le poète écrit, il échoue, ne réus­sit pas, ne s’éloigne pas mais recule. Il échoue et il revient vers l’impossible.

Ici un sou­rire net est néces­saire, puisque la poé­sie des pos­sibles – comme celle qui est lar­ge­ment répan­due – n’existe pas. Sur ce point se trouve une pre­mière preuve d’art ou une preuve de sa pré­sence. Si l’échec du poète aus­si bien que son recul sont cri­ti­qués sur la base d’une quel­conque connais­sance sta­tique, alors la poé­sie n’est pas pro­duite. D’ailleurs chaque connais­sance comme enfant vrai de la conscience, est une illu­sion de nais­sance, et n’a que trop peu de place pour conte­nir l’art. La poé­sie est conte­nue dans la non-forme. Si l’écriture est une roue (et semble vrai­ment l’être), elle n’arrête jamais de tour­ner. Le bonus pos­sible de la réus­site, quand le taquet arrête la roue au numé­ro gagnant, n’existe que dans l’imagination malade de cer­tains.

Au fond, il s’agit d’un désir inédit de la socié­té de bri­ser les chaînes en essayant de deve­nir une socié­té de « poètes », et non une socié­té d’hommes libres. Évidemment, le fait que le poète ne connaisse ni l’esclavage ni la liber­té se perd ; le poète est un phé­no­mène avan­cé et effi­cace par rap­port à ce qu’on appelle « socié­té ».

Alors il y en a qui pré­tendent que nos poètes sont les publi­ci­taires de nos sou­haits abî­més. Hélas ! Le poète est sur­tout un mode de vie, une natu­ra­li­té qui sans cesse montre, sans se mon­trer. Ce que beau­coup consi­dèrent comme poé­sie est un orne­ment inflexible, qui ne par­ti­cipe pas au flux de la vie, qui ne se reflète pas dans la mémoire. Par consé­quent, on ne parle pas de poé­sie. La poé­sie appar­tient exclu­si­ve­ment à la sphère du deve­nir et pas à la sphère de l’être. Le poète est une per­tur­ba­tion déré­glée entre l’élément per­son­nel et l’élément uni­ver­sel, et cette per­tur­ba­tion – la torche de l’époque – doit par tous les sacri­fices trans­mettre en vivant et en écri­vant. À ce moment-là seule­ment, le tra­vail du poète sera réus­si.

La Muse atta­chée au rocher de Prométhée. Je parle très clai­re­ment de la cruau­té obs­cure que la conscience humaine peut conce­voir. Le poète s’écarte d’une exi­gence dra­co­nienne : celle de la langue vivante qui parle avec la sagesse de la moder­ni­té et de son alté­ra­tion. La poé­sie est celle qui hante la mort, méprise l’espoir et vit avec le sup­plice éter­nel. Même s’il s’agit du strict mini­mum de l’annonce d’un Être Nouveau, l’avenir s’occupera bon gré mal gré de ce désa­van­tage.

La poé­sie ne consti­tue pas une par­tie de l’ornement de l’univers humain et n’est pas non plus la prê­tresse de l’expiation de sa bles­sure. Elle est la der­nière assi­mi­la­tion de sa des­truc­tion et de sa créa­tion. Alors, un obs­tacle prin­ci­pal pour l’obtention de cette assi­mi­la­tion est la lâche­té. Et l’on entend par là la lâche­té de l’esprit à contri­buer au dépas­se­ment de la for­mu­la­tion, pour que le poème soit de la poé­sie et non pas l’arrangement esthé­tique d’une « décla­ra­tion » ; pour qu’il soit de l’Art. Parce qu’une simple décla­ra­tion de « liber­té » du poète est par essence inutile.

Une maté­ria­li­sa­tion créa­tive est exi­gée, d’une cer­taine demande. Cette maté­ria­li­sa­tion est la dif­fé­rence qui, cepen­dant, existe comme une excel­lence et non comme un recul (une conven­tion) comme l’affirment quelques-uns de façon indi­recte, et que bénissent les « Auteurs » dis­tin­gués de l’écriture.

Sur ce point, cer­tains recon­naissent l'arrivée d'une nou­velle géné­ra­tion poé­tique munie d’une pro­blé­ma­tique révi­sée, et d’autres ne la dis­tinguent pas d’autre chose que des cari­ca­tures qui se donnent comme rece­vant « l’onction », en satis­fai­sant leur vani­té insi­pide. Une four­née de nou­veaux poètes, c’est-à-dire des poètes contem­po­rains qui jouent avec les mots, avec les cou­pons de leur retraite pré­caire.

Cette nou­velle géné­ra­tion de poètes, je pense qu’elle n’est pas néces­sai­re­ment comme celle qui est pré­sen­tée. Il y a des poètes sérieux qui ne sont ni recon­nus ni offi­ciel­le­ment appré­ciés et ils se retrouvent écar­tés. Là où les méca­nismes de la lumière arti­fi­cielle des cri­tiques, des aca­dé­mi­ciens et des connais­seurs n’arrivent pas à briller. Par ailleurs, ils n’y sont jamais arri­vés.

Les vrais poètes savent que ce qui est recher­ché est un et indi­vi­sible, une demande d’Existence Absolue, la ques­tion de la croyance au Sacré. Chaque carac­té­ris­tique dif­fé­rente de ce phé­no­mène consti­tue l’habit de l’indifférence. Et toutes ces chutes d’habits sont l’histoire de la poé­sie ; écrite par ceux qui sont dévoués à la mettre à nue, à l’ascension. Éminent est l’imprévu qui appa­rait par la déli­vrance vou­lue du dis­cours poé­tique, par son équi­libre mani­feste et sa stra­té­gie appa­rente.

Mais ici les mains suent et l’ombre se perd sous les pieds car : de quoi se sou­cie une per­sonne qui affirme être poète ? Se sou­cie-t-elle de la pra­tique poé­tique face à l’implacable dis­pa­ri­tion ou à la consé­cra­tion ultime ? Il s’agit du désir ardent « d’autres mondes », « d’oubli puri­fié », du cou­ron­ne­ment sur une pré­oc­cu­pa­tion impor­tante.

Que la posi­tion sui­vante soit enten­due : le poète fonc­tionne comme un maître, comme un esprit, un esprit qui entre­voit et qui prêche ; il amène le monde dans une démarche nou­velle dont il pos­sède les élé­ments, qu’il maî­trise comme un « monarque dans son propre droit » comme le dirait Emerson. Il pro­pose au monde des expé­riences per­cep­tives nou­velles, estime que l’homme doit se décou­vrir, que l’homme ne fait pas de pro­grès, et que même si le poète se mesure aux cir­cons­tances ou par­fois les dépassent, l’homme est dan­ge­reu­se­ment faible en son for inté­rieur pour accep­ter son secours. C’est pour­quoi la res­pon­sa­bi­li­té du poète est de modi­fier le monde et non de pro­gres­ser selon la per­cep­tion éta­blie. Le poète réus­sit à ne pas se sou­mettre à l’humanité en se char­geant de sa chute col­lec­tive. C’est l’homme du futur, et non l’idiot qui dimi­nue l’existence, lequel s’étend entre

l’auto-détermination et l’apparence sociale.

La lumi­neuse mytho­lo­gie de la mort per­son­nelle qui crée pierre à pierre la mosaïque de la poé­sie sor­tie de nous-mêmes se retrouve aux oubliettes. La poé­sie tombe tou­jours plus bas dans la pou­belle du for­ma­lisme du dis­cours ration­nel, sur­tout quand elle est influen­cée par le cha­grin et se trans­forme en simple besoin d’être enre­gis­trée. Combien de jeunes poètes n’écrivent pas la plume dans le char­bon de la « tris­tesse » ? Combien de poètes de « renom­mée », consi­dé­rés depuis long­temps comme les meilleurs d’entre tous ?

La poé­sie, jus­te­ment parce qu’elle est (méta) phy­sique, n’est rien d’autre qu’une pré­sence conti­nue. Son sens est son exis­tence même. La poé­sie s’occupe de quelque chose qui ne peut pas être men­ta­le­ment com­plé­tée. Le vide. Le ques­tion­ne­ment sans fin par rap­port à la véri­té cen­trale des choses et des limites qui sont posées pour être par la suite annu­lées. La poé­sie agit indif­fé­rem­ment ou contre les pos­si­bi­li­tés géné­rales. Elle est une excel­lente spé­cia­li­sa­tion et consti­tue une par­tie de l’hyper-Objet abso­lu et elle ne s’interroge pas sur sa posi­tion puisqu’elle est l’expression abso­lue de celui-ci. Elle s’interroge néan­moins sur ses ver­sions.

C’est pour­quoi le poète n’écrit pas avec le talent (il le dépasse), il écrit avec la répul­sion de la faci­li­té et de l’étiquetage. Le poète marche vers nulle part. Son œuvre poé­tique est déter­mi­née par la com­po­si­tion poé­tique du créa­teur, par la force poé­tique qui le rend poète. Parce que la poé­sie démarre du fait que quelqu’un prend l’initiative de la réa­li­ser et non de son envie de « deve­nir » un poète. La poé­sie est cette force cohé­rente de l’esprit et du corps du poète qui prend fin chaque fois qu’elle est trans­crite sur le papier. L’instrument de la poé­sie n’est pas le poème mais le poète. En réa­li­té les poèmes sont les para­sites de la réa­li­sa­tion. Quand la poé­sie passe sous la forme impri­mée elle est déjà morte. Dorénavant le poème est un faire-part de décès ; par ailleurs il dit beau­coup. Le lec­teur et le poète novice doivent s’affranchir de leur capa­ci­té poé­tique par l’annonce de la mort, en rece­vant des connais­sances tant du fait de l’affichage que de tout ce qui a été écrit sur le papier.

Le vrai dis­cours poé­tique est indif­fé­rent à la « résur­rec­tion » bien connue, c’est-à-dire dans notre cas, à la preuve d’une appa­rence poé­tique car rien n’est mort sauf le poète. Le poète (ou autre­ment la poé­sie) est le Mort Réapparu. L’inaudible et per­pé­tuelle capa­ci­té À Être.

 

[Athènes 2008]

 

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