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Poétique de la collection poésie

Par |2018-08-21T04:56:16+00:00 5 mars 2016|Catégories : Chroniques|

 

Dès le début tes livres furent beaux. On te dit de poche : le prendre au sens pra­tique, pour ce plai­sir de gar­der par devers soi un volume de vers, et mar­cher jusqu’à un ren­dez-vous, — par­fois avec soi-même —, cou­rir unir les bat­te­ments d’une lec­ture et d’une retrou­vaille, une ren­contre, un lieu, une lumière. Combien de tes volumes ai-je ain­si pro­me­nés ! Vers ce jar­din au bout d’une gale­rie d’art, sus­pen­du au des­sus des échap­pe­ments (Paris ne cir­cu­lait pas encore à vélo), en remon­tant les rues de Clermont sur les traces éblouies de la R16 de Trintignant, ou encore dans le dédale de murs pan­sus qui mène au cloître gothique de Bayonne. Là, sim­ple­ment s’asseoir et, avant de lire, sen­tir tes pages, savou­rer leur exact gram­mage et la sou­plesse pro­tec­trice de ta cou­ver­ture (à la dif­fé­rence d’une col­lec­tion concur­rente, pour­vue de textes aus­si remar­quables mais qui avait fait l’erreur d’un papier trop fort et d’un indomp­table bro­chage). Dès le départ, tu as été confor­table, ton papier a mieux vieilli que bien d’autres poches, il s’est juste par­che­mi­né mais a gar­dé comme une dou­ceur, une finesse et, disons-le, une noblesse.

Certes, tu as eu ta mau­vaise période, vers 1981, un papier acide et une colle à bro­cher cas­sante qui au bout de trois ans réduit un livre en un port­fo­lio bistre et rugueux. Mais on ne jette pas, peut-être à cause du visage : qui aurait cœur d’envoyer au conte­neur Reverdy avec sa clope au bec, ou la fri­mousse scru­ta­trice d’Ungaretti ? Une fois res­tau­rés avec une reliure plas­tique, ta gueule cas­sée m’a paru encore plus belle.

Tes yeux nous font signe, nous invitent en toute can­deur à feuille­ter, à lire, à repo­ser, à rumi­ner. Ah, com­bien de soi­rées où, natu­rel­le­ment, tu t’es invi­tée ! Tiens, celle-ci : un ami grand lec­teur de Blondin et de Delteil me décla­rait son aver­sion pour Rilke ; et de prendre les poèmes fran­çais, ton 121ème. La légè­re­té de ce fin volume orné d’un por­trait à la plume presque éva­nes­cent sur fond vert d’eau tint-elle un rôle dans sa décou­verte de ces vers trans­pa­rents comme le der­nier Hölderlin ? Je me sou­viens qu’il fut tou­ché, bles­sé même, — aujourd’hui on se conten­te­rait d’être « ému ». Comment dire, loin des dos dorés de cer­taine pho­to offi­cielle, ces regards rouges, bleus, verts, sépia, veillent à la manière d’une humble élite. Parcourir des rayon­nages est grâce à toi une pro­me­nade le long de la vie des poètes, égrai­nant les che­veux noirs, les che­veux gris et la blanche toi­son : Guillevic depuis Terraqué jusqu’à l’Art poé­tique… Ou les sveltes Travaux d’approche du jeune Butor (1972) jusqu’à la plé­tho­rique Anthologie nomade de l’auteur aux deux mille opus.

Tes dos ont bla­son­né toutes les bonnes biblio­thèques, des che­nues jusqu’aux deux planches d’une chambre d’étudiant, semant des regards entre les titres cre­vas­sées et pâlis ! Réunie ou dis­per­sée, quand je te vois quelque part, je me sens en com­pa­gnie. D’un lec­teur ? mieux : un taste-mots, un rêveur, un arpen­teur musi­cal. Il suf­fit d’en remar­quer cinq, douze, et ils sont tous là, les Cinq cents et quelques, un pan­théon au grand air. Car d’annexe de la nrf, te voi­ci vaste et dis­pa­rate aca­dé­mie, ouverte aux douze vents.

Ironie de l’histoire : si Warhol laisse une trace durable, ce sera grâce à toi et non l’inverse. Heureuse union du desi­gn, des beaux-arts et d’ampleur spi­ri­tuelle. De la même manière que la col­lec­tion blanche, deve­nue un monu­ment lit­té­raire, tu n’as même pas le choix de chan­ger d’aspect comme les mai­sons côtières qui servent d’amers. On t’aime aus­si car ton style est daté : un rap­port à l’image cadrée qui coïn­ci­dait à une cer­taine forme de sen­si­bi­li­té au texte. Datée donc, datée d’un temps pas si loin­tain où les poètes inté­res­saient le grand public, où Char était res­pec­té comme héros à défaut d’être par­fai­te­ment com­pris, où des gens simples célé­braient avec une dou­ceur presque domes­tique les yeux d’Elsa ou la Citadelle de la dou­leur.

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