> Portraits de poètes russes « méconnus » (1), Vélimir Khlebnikov

Portraits de poètes russes « méconnus » (1), Vélimir Khlebnikov

Par | 2018-05-26T00:28:53+00:00 6 décembre 2014|Catégories : Chroniques|

 

La ver­bo­créa­tion est l’ennemie de la pétri­fi­ca­tion livresque de la langue…

(V. Khlebnikov, « Notre Base », in  Vélimir Khlebnikov, Des nombres et des lettres, tra­duc­tion et pré­face d’Agnès Sola, col­lec­tion Classiques slaves, L’Âge d’Homme, 1986)

 

 

Vélimir Khlebnikov (1885 – 1922) n’est pas tant incon­nu que mécon­nu. Méconnu, mal connu car trop sou­vent l’accent n’est mis que sur un seul des aspects de sa vie poé­tique. Un aspect est accen­tué et vient mas­quer, opaque, l’ensemble. La belle har­mo­nie chao­tique de l’ensemble. L’union sans confu­sion, l’uni-diversité  de la vie poé­tique !

Le masque le plus com­mun va de pair avec la faci­li­té du clas­se­ment en « iste ». Il en va comme pour Tristan Tzara et son enca­ge­ment dans le mou­ve­ment dadaïste. Le ¨ en moins,  Khlebnikov, futu­riste, se limi­te­rait à être le plus inven­tif des inven­teurs du lan­gage « zaoum » (trans­ra­tion­nel). Déjà qu’il convien­drait de spé­ci­fier les dif­fé­rences radi­cales entre futu­ristes ita­liens et russes (ain­si Khlebnikov fut de ceux qui accueillirent Marinetti en le huant), il est encore plus urgent d’en finir avec le camou­flage du « zaoum ». Ce désem­buage per­met­tra, en outre, de déter­mi­ner aus­si tout ce qui poé­ti­que­ment désen­cage Vélimir Khlebnikov de son sup­po­sé futu­risme.

 

Perses, voyez – je viens vers vous
Le long du Sinvat.
Au-des­sous de moi c’est le pont des vents.
Je suis Gouchedar – makh,
je suis Gouchedar – makh – le pro­phète
du siècle pré­sent et je tiens dans ma main
Frachokereti (le monde futur).
Aujourd’hui, si une jeune fille
et un ado­les­cent se baisent aux lèvres,
ils sont – Matia et Matian, pre­miers levés
des cer­cueils de pierre du pas­sé.

(tra­duc­tion Luda Schnitzer,
In Vélimir Khlebnikov, Choix de poèmes, Pierre Jean Oswald édi­teur, 1967, p.199)

 

 

Si à la fin de ce curieux poème, qui appar­tient à son « cycle ira­nien » (La Trompette de Gul-Mullah), le poète pro­met à la Perse qu’elle devien­dra un « pays sovié­tique » c’est que pour lui le sovié­tisme uni­ver­sel devait être le topos de la paix mon­diale, de la réuni­fi­ca­tion et de l’entente. Briser le joug conjoint du temps et de la sépa­ra­tion des langues : « aux lan­gages nous tor­drons le cou, comme aux oisons, leur cacar­dage nous ennuie. »

C’est bien contre le temps, Chronos, le dévo­reur, que Khlebnikov s’élève. Dans un texte théo­rique il écrit que son but ultime fut « de trou­ver une jus­ti­fi­ca­tion aux morts », à tous ceux qui durent se cou­cher dans les cer­cueils de pierre du pas­sé. Ses recherches et ses trou­vailles sont toutes déter­mi­nées par ce but. Trouver et déjouer les lois du lan­gage et du temps. Langage mathé­ma­tique et lan­gage ver­bal sont les deux champs de recherche que Khlebnikov entre­lace sans cesse dans sa quête de l’unité et de la paix : « Qu’est-ce qui vaut mieux la langue uni­ver­selle ou le mas­sacre uni­ver­sel ? »

 

 A son grand poème épique et phi­lo­so­phique, Khlebnikov donne le titre de Ladomir. Et ce mot est le nom du pays à venir, pai­sible et radieux. Forgé sur Lado beau, bien (qui dérive de la grande divi­ni­té fémi­nine Slave Lada) et de mir qui, en russe, signi­fie à la fois monde, uni­vers et paix. Le mot est poly­sé­mique. Que les sens concordent enfin dans la concorde c’est l’espérance que porte cette proxi­mi­té non encore réa­li­sée, non adve­nue. Les pre­mières lignes intro­duc­tives de l’immense Philosophie de la cause com­mune de Nikolas Fedorovitch Fedorov inter­rogent ain­si : « Pourquoi donc les mots paix et monde ne sont-ils pas syno­nymes ? Pourquoi donc la paix, selon cer­tains, n’existe que dans l’autre monde et, selon d’autres, pas plus dans ce monde que dans l’autre. » 

 

Extraits de Ladomir

Là-haut, vers l’universelle san­té
Gorgeons les verbes de soleil.
Comme Péroun le long du Dniepr
Voguent les trônes en dieux déchus.
Envoles toi humaine constel­la­tion
Toujours plus loin dans les vastes espaces,
Fond les dia­lectes ter­res­triels
En une unique langue des mor­tels

La divi­ni­té flu­viale
Tracera la courbe des ver­dures
Toujours, à jamais, ici et là !
Tout à tous, tou­jours et par­tout –
Notre appel file­ra par-delà l’étoile !
La langue d’amour se répand  sur le monde,
Le Cantique des Cantiques demande
à aller au ciel.

(Traduction Jolif-Maïkov)

 

Etrange futu­riste, curieux sovié­tique, qui ne met pas le feu aux « musées » de la mémoire ances­trale, qui ne fait guère du pas­sé table rase. Certes, athée, il l’est. Si le petit Viktor (son pré­nom, qu’il modi­fie­ra dans un sens plus archaïque) fut éle­vé par ses deux parents scien­ti­fiques dans un athéisme par­fait il n’échappera pas au poète Vélimir que la source la plus ancienne de la poé­sie se trouve dans les contes et les légendes popu­laires dans les­quels le natu­rel de la vie quo­ti­dienne la plus ordi­naire est tou­jours irri­gué par le sur­na­tu­rel qu’il soit céleste, fée­rique, divin ou sou­ter­rain, démo­niaque, malé­fique. Et cette ambi­va­lence il la décou­vrit dans la contra­dic­tion interne du  lan­gage qu’il clas­si­fie­ra ain­si  :  domestique/​usuel – libérateur/​créatif (1).

Esprit mathé­ma­tique, brillant, ration­nel, il l’est ; d’une ratio­na­li­té débor­dée par une ins­pi­ra­tion exal­tée. Il aime­ra, par exemple, la Volga de son enfance d’un amour immo­dé­ré et poé­tique à l’excès. La « grande divi­ni­té flu­viale » qu’on peut aus­si rap­pro­cher de la déesse Lada des Slaves, c’est encore elle :

 

Eh quoi ! En mère, en louve farouche jadis,
Volga héris­sait son poil
Quand la mort s’approchait
Du lit de ses enfants.
Maintenant, ses enfants elle les dévore elle-même,
Les lances en fagots dans le four du temps ?
Qui t’a cre­vé les yeux ?
Dis, c’est un men­songe !
Dis, c’est un men­songe
Payé cinq sous la ligne !
Volga, rede­viens Volga !
Hardiment, comme tu sais le faire
Regarde l’univers droit dans les yeux !

(tra­duc­tion  L. Schnitzer, op.cit., p. 209)

 

Ses poèmes ira­niens émanent eux de son aven­ture en terre perse. Parti de Bakou avec l’Armée  Rouge pour la cam­pagne de Téhéran, il s’égare lors de la retraite. Au lieu de suivre les troupes il  se met à diva­guer à la pour­suite d’un « très inté­res­sant cor­beau à une aile blanche ». Son père lui avait trans­mis une forte pas­sion pour l’ornithologie et les réfé­rences anté­rieures à « l’aile » unique sont assez nom­breuses. Il sera recueilli par des pêcheurs ira­niens qui  bap­tisent celui qu’il prenne pour une sorte de « der­viche russe » du nom de Gul-Mullah, « prêtre des fleurs ».

 

Malgré son sou­hait qu’on ne pro­phé­tise plus avec l’écume aux lèvres mais grâce au pur intel­lect seul, le « Derviche russe », le  pèle­rin per­pé­tuel, giro­vague, il fut  fol-en-poé­sie… Sa ratio­na­li­té trans­ra­tion­nelle, à dire le moins. Khlebnikov tou­jours en mou­ve­ment. Comme ses vers ou sa prose. L’unité de la vie poé­tique. Etre sta­tique c’est être mort. C’est être la proie hyp­no­ti­sée du temps. Mais, dans le même temps par son verbe unique, par son verbe qui constam­ment s’élève en spi­rale vers l’imaginal et fond en piqué vers le réel-quo­ti­dien, le poète voit bien que dans cet arrêt, de cet arrêt, il y a la pro­messe d’un mou­ve­ment nou­veau, d’une résur­gence, d’une res­sus­ci­ta­tion (espé­rance qui est le terme à venir de la Cause com­mune tel que défi­nie par N.F. Fedorov)…

 

Futurien… C’est le terme for­gé par les artistes Russes pour se démar­quer des futu­ristes. Et notre poète ce n’est pas le futur qui le fas­cine, le sub­jugue. Le futur c’est encore et tou­jours être sous la coupe du temps. Le futur est tou­jours là. A peine le temps de le dire et le voi­là. A peine le temps de sau­ter une ligne qu’il vous saute à la gorge, affa­mé !

 

Lada, Peroun, les vieux dieux des Slaves. Sinvat, le pont des vents, le pas­sage vers l’autre monde de la cos­mo­go­nie des Guèbres, ado­ra­teurs du feu. Khlebnikov prend à pleine main l’héritage le plus ancien et le pro­jette dans l’ici-maintenant pour lire-dire le pré­sent trans­for­mable … en un ave­nir délié du temps, de la durée, de l’effacement. C’est Ladomir cet à-venir. C’est en per­çant la croûte anes­thé­siante et sclé­ro­sante de ce monde tou­jours ici et actuel qu’on vainc l’assassine dés­union.

En déter­rant les lois pre­mières, camou­flées, des mots et du temps qu’on s’achemine vers la fra­ter­ni­té authen­tique.

 

« Ainsi la langue trans­ra­tion­nelle (zaoum) est l’embryon de la future langue uni­ver­selle. Il n’y a qu’elle pour unir les hommes. Les langues rai­son­nables ne font plus que dés­unir. » (« Notre Base », op.cit.)

 

L’art poé­tique de Khlebnikov est la mise en pra­tique de ses théo­ries lin­guis­tiques et mathé­ma­tiques, ces théo­ries la mise au clair de ses intui­tions poé­tiques. Aussi la langue zaoum est-elle, en effet, à la fois cen­trale et acces­soire. Zaoum est pour trans-ration­nelle (2), qui dépasse, sur­passe la rai­son (razoum). C’est un terme inven­té par une clique de futu­ristes russes. Khlebnikov, par sa connais­sance intime des vieilles cou­tumes russes sait que le peuple n’a jamais hési­té à for­ger des termes pour dési­gner des phé­no­mènes nou­veaux ou inat­ten­dus. Il devait bien savoir aus­si, quoiqu’il n’en fasse pas men­tion, que cette notion de zaoum trou­vait éga­le­ment une racine dans une vieille expres­sion russe dési­gnant la folie : « être pas­sé par-des­sus sa rai­son » i.e avoir per­du la tête, le bon sens…  Et que la pra­tique de la glos­so­la­lie s’était conser­vée dans les strates les plus archaïques du peuple. Au sein même de l’Eglise dis­si­dente des Vieux-croyants, aux­quels se rat­ta­chaient d’ailleurs des poètes contem­po­rains tels que Kliouev ou Essenine…

 

« Le fait que, dans les incan­ta­tions et les conju­ra­tions, la langue trans­ra­tion­nelle pré­do­mine et sup­plante la langue ration­nelle prouve qu’elle a sur la conscience un pou­voir par­ti­cu­lier et qu’elle a un droit par­ti­cu­lier à exis­ter à éga­li­té avec la langue ration­nelle. » (« Notre Base », op.cit.)

 

C’est en appli­quant, entre autre, la théo­rie zaoum à sa poé­sie que Khlebnikov va plus loin et découvre la por­tée ful­gu­rante de la simi­li­tude conso­nan­tique. La semence des mots, les graines de la com­pré­hen­sion mutuelle. Il en déduit que la pre­mière consonne des mots simples oriente entiè­re­ment ces mots, donc tous les mots simples com­men­çant par la même consonne dési­gnent des notions com­munes. V, par exemple, désigne dans les langues d’origine indo-euro­péenne la notion de rota­tion. 

 

Alors se dévoile l’alphabet stel­laire. L’espérance inouïe d’un temps qui, tout en s’écoulant encore, ne bles­se­rait plus, d’un temps unis­sant tous lieux où l’humanité fra­ter­nelle ne serait plus divi­sée « en une série de mar­ché ver­baux » par la divi­sion des langues, une plé­ni­tude de l’archaïque pré­ba­bé­lien s’épanouissant dans  un état poé­tique pro­jec­tif des com­men­ce­ments en com­men­ce­ment par des com­men­ce­ments infi­nis…

 

(1) Gustav Chpet (1879 – 1937) dans sa recherche sur la forme interne du mot dis­tin­gua lui, entre une forme interne logique et une forme interne poé­tique…

(2) Il est inté­res­sant de noter que, dans le domaine phi­lo­so­phique, Semion Frank (1877 – 1950) fit de « trans­ra­tion­nel » l’expression de « l’inconcevabilité objec­tive de toutes les mani­fes­ta­tions de l’être en tant qu’unité du ration­nel et de l’irrationnel… » cf. Dictionnaire de la phi­lo­so­phie russe, p. 893, L’Âge d’Homme, 2012

 

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