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Pour Joë Bousquet

Par | 2018-05-20T16:00:11+00:00 29 novembre 2014|Catégories : Chroniques|

 

                « Un des plus grands secrets peut-être pour la poé­sie, c’est de ne point s’isoler du mou­ve­ment géné­ral au sein duquel elle se pro­duit, sans sacri­fier néan­moins son indé­pen­dance aux pas­sions du moment qui s’agitent, sans se jeter en aven­tu­rière dans la mêlée des opi­nions et des inté­rêts qui se choquent. Il ne faut point, pen­dant que le monde souffre, qu’elle se livre à de pré­ten­tieux et sté­riles jeux d’imagination, et il ne faut point qu’elle se fasse l’auxiliaire des par­tis. Il y a un point, une limite où l’expression de l’immortelle véri­té humaine prend dans la poé­sie un inté­rêt actuel, sai­sis­sant et utile. »

 

                                                  Charles de Mazade       (Revue des Deux Mondes T. 11, 1851)

 

I.

 

         D'emblée, il faut bien avouer que Joe Bousquet, né à Narbonne (Aude) le 19 mars 1897, mort à Carcassonne le 28 sep­tembre 1950, est dans les trois ou quatre plus grands écri­vains-poètes de la pre­mière moi­tié du XX ème siècle, mais aus­si l'un des plus mécon­nus, pour ne pas dire : igno­rés. Il est de ceux, comme O.V. De L. Milosz, St Pol Roux ou P. de la Tour du Pin, qui se sont retrou­vés, – com­ment dire ? – de gré ou de force, inves­tis dans une aven­ture de l'esprit stric­te­ment per­son­nelle et sin­gu­lière, alors qu'ils n'ambitionnaient pas, lorsqu'ils ont com­men­cé à recou­rir à l'écriture, d'accéder à des sphères qu'on a sou­vent consi­dé­rées comme « mys­tiques ». Si, au départ, ils se sont appro­chés de la lit­té­ra­ture pour des rai­sons propres à cha­cun, on pour­rait qua­li­fier glo­ba­le­ment leurs démarches – celle de Joe Bousquet, en tout cas ! – « d'auto-thérapeutiques ». On enten­dra par là un tra­vail sur soi et sur ce qu'on nom­me­rait aujourd'hui l'interface entre le moi et les choses, des­ti­né à rendre habi­table (Cf. Hölderlin) l'univers où, jetés à la nais­sance « de quelques coups de ser­viette et un sou­pir » comme le dit Joe fort joli­ment, cer­tains êtres, par leur nature ou par les acci­dents du des­tin (en géné­ral les deux), ont la plus grande dif­fi­cul­té à vivre, – plus exac­te­ment de fait à sur­vivre -, tant les agres­sions et les han­di­caps qu'ils subissent leur donnent le sen­ti­ment d'avoir été pro­je­tés sans mode d'emploi en un monde hos­tile, cruel, inex­pli­cable – « En ce monde où rien n'est expli­qué, ce qui manque le moins c'est bien le mys­tère !», remar­quait notre poète – et périlleux. Le sen­ti­ment de ce péril, sorte de ver­tige de la jeu­nesse et par­ti­cu­liè­re­ment de l'adolescence, comme tous les ver­tiges donne envie, à force de se sen­tir constam­ment imbri­qué dans des engre­nages où rôde l'idée de la mort pos­sible, de s'y pré­ci­pi­ter déli­bé­ré­ment, ain­si que le ver­ti­gi­neux se jette dans le vide afin d'en finir avec la peur qui le taraude. Bien enten­du, pour qu'intervienne le pas­sage à l'acte, il faut qu'un évé­ne­ment par­ti­cu­lier concré­tise le mal-être, ras­semble sur lui comme en un sym­bole la somme géné­rale de tout ce qu'a d'insupportable l'environnement auquel la per­sonne souf­frante est en butte.

 

         En ce qui concerne Joe Bousquet, la cir­cons­tance déci­sive, connue des ini­tiés, se pré­sente ain­si : après une nais­sance dif­fi­cile – son père l'ayant cru mort-né dans un pre­mier temps, avait sou­pi­ré « Quel dom­mage, c'était un gar­çon… » – un jeune gar­ne­ment de la jeu­nesse dorée pro­vin­ciale de Carcassone, fils de méde­cin, assez remuant et adu­lé de sa mère comme héri­tier de l'avenir de la famille, achève une ado­les­cence par toutes sortes de frasques amou­reuses, dont la prin­ci­pale est la ren­contre d'une jeune femme (Marthe) un peu plus âgée que lui.

         Né à Narbonne le 19 mars 1897, il a eu, à ce qu'il en a dit, une enfance heu­reuse. Promis à des études à HEC, il doit y entrer en 1915. Cet ave­nir terne et bour­geois n'excite pas le jeune homme, qui aurait plu­tôt l'humeur à l'aventure et de l'énergie à revendre. De plus, il y a eu quelques que­relles entre les amou­reux, car Joe, s'il a des côtés, il l'avoue, quelque peu voyou et volage, est aus­si d'un tem­pé­ra­ment fou­gueux, jusqu'au bou­tiste, et secrè­te­ment idéa­liste. Sa maî­tresse est d'un carac­tère plus « ras­sis » et sinon rai­son­nable, disons plus « réa­liste ». Plus âgée aus­si, et plus ou moins pes­si­miste sur l'avenir avec un aus­si jeune homme. Manifestement, elle n'aura pas beau­coup pris au sérieux l'éventualité d'une liai­son durable avec Joe, et sera res­tée dans le flou éva­sif, si bien que l'amant qui n'a pas vingt ans sent bien que quelque part il y a un « loup »… 

         Bref. Joe, peut-être pour qu'elle le prenne davan­tage au sérieux, s'engage dans l'armée, qui est en guerre. Il a devan­cé l'appel et se retrouve dans le 156 ème régi­ment du 20 ème corps d'Infanterie. Il reçoit la Croix de Guerre dès son bap­tême du feu, rapi­de­ment accède au grade de lieu­te­nant, et après quelques mois, à vingt et un ans se retrouve cou­vert de dis­tinc­tions et déco­ra­tions. Il est risque-tout, auda­cieux, méprise le dan­ger ; car convain­cu qu'il a per­du l'amour de sa vie puisque Marthe, dans un moment de roman­tisme exa­cer­bé sans doute, lui a envoyé sur le front une lettre de sui­cide  (stra­té­gie à court terme pour se débar­ras­ser d'un amant encom­brant), Joe, déses­pé­ré, affronte la pers­pec­tive de mou­rir avec indif­fé­rence. Plus tard il tom­be­ra de haut quand, revoyant Marthe, celle-ci lui avoue­ra la véri­té : elle était en plein divorce,   sa liai­son avec Joe, le cour­rier qu'il lui envoyait, ris­quait de lui com­pli­quer les choses maté­riel­le­ment, alors elle n'avait trou­vé que ce sub­ter­fuge pour qu'il s'efface.

         Après avoir tra­ver­sé les pires com­bats, la vie du futur écri­vain bas­cule et il est mor­tel­le­ment bles­sé, par une iro­nie du sort, le 27 mai 1918, alors que six mois après, le 11 novembre, sera signé l'armistice ! Mortellement ? Non, pas tout à fait. Un cer­tain Joe est mort, certes, mais ses sol­dats ramènent son corps et il est hos­pi­ta­li­sé chez les Américains, à Ris-Orangis, où les méde­cins le sauvent, certes, mais à demi, en quelque sorte. Le jeune homme en pleine vigueur, gué­ri mais le corps para­ly­sé à par­tir de la taille, est rame­né dans sa chambre de la Rue de Verdun à Carcassonne, qu'il ne quit­te­ra guère et où il mour­ra fin sep­tembre 1950 après avoir pas­sé vingt cinq ans à écrire comme un for­ce­né, pour se recons­truire, à tra­vers une démarche men­tale inouïe, une « autre vie ».

 

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II.

 

         Si l'on veut accé­der à ce que les écrits poé­tiques de Joe Bousquet ont à nous trans­mettre d'essentiel, il faut avoir com­pris ce pre­mier moment de son « autre vie ». Il est celui d'un ren­ver­se­ment radi­cal. Le jeune Joe allait vers le monde avec une incons­cience et un enthou­siasme juvé­niles, le bles­sé est désor­mais au centre fixe d'un monde qu'il doit inci­ter à venir jusqu'à lui, et consi­dé­rer autre­ment : « L'homme n'est pas un point dans l'existence de tout, il est l'existence de tout en un point » constate-t-il. Ce qu'il découvre éga­le­ment dans ce ren­ver­se­ment des choses, c'est que si l'effet phy­sique de sa bles­sure est évi­dem­ment radi­cal chez lui, d'une manière ou de l'autre les humains s'illusionnent s'ils croient qu'être dans un corps intact n'est pas une pri­son de même nature que celle qu'a radi­ca­li­sée la balle qui « l'empêche de se mettre debout ». Il découvre que « tous les hommes sont bles­sés comme [lui] ».

         Par cette démarche men­tale de ren­ver­se­ment lucide et méta­phy­sique de l'ordre appa­rent des choses, Bousquet entre­prend de « natu­ra­li­ser », comme il dit, « sa bles­sure ». Écrire devient le jour­nal, en romans, en poèmes, en essais, en articles cri­tiques, en nota­tions quo­ti­diennes, par­fois phi­lo­so­phiques, ou humo­ris­tiques, de cette natu­ra­li­sa­tion. Il ne ces­se­ra plus d'écrire jusqu'à sa mort, qui fini­ra par ache­ver en 1950 une œuvre com­men­cée en 1918.

          Son entre­prise de « natu­ra­li­sa­tion » d'une part tra­vaille à rela­ti­vi­ser sa situa­tion : par exemple il s'appuie sur le lan­gage même pour affir­mer « L'homme immo­bile est le plus rapide de tous. » Afin que ses réflexions gagnent en soli­di­té, il creuse éga­le­ment la ques­tion de la véri­té : « La véri­té, dit-il, est ce qui se passe de preuves… » D'autre part, il réflé­chit sur les mythes, ceux qui révèlent la dif­fi­cul­té onto­lo­gique, pour ain­si dire, de la condi­tion humaine : par exemple celui de l'Androgyne, arra­ché à lui-même et dont les moi­tiés trau­ma­ti­sées cherchent à se rejoindre. Ou encore les consi­dé­ra­tions méta­phy­siques reliées à la doc­trine Cathare sur la Chute et ses degrés, qu'il relie méta­pho­ri­que­ment à des dimen­sions, comme dans le cas de l'éloignement pers­pec­tif. Ainsi, les dino­saures d'aujourd'hui s'étant davan­tage enfon­cés au cours des éons dans cette chute-là, poules, cro­co­diles, lézards, sont minus­cules com­pa­rés à leurs aïeux, les « Terribles Sauriens » du Jurassique.

           Enfin, tout cela que sa bles­sure l'amène à consi­dé­rer, lui a fait décou­vrir, disais-je, que « tous les hommes sont bles­sés comme moi. » Et que « c'est parce que nous sommes bles­sés que nous ne pou­vons aimer qu'en bles­sant. ».

                                     

                                                                  *

         C'est à par­tir de ce constat qu'il explore les phi­lo­so­phies et les mys­tiques, confiant aux capa­ci­tés de l'esprit, et donc du lan­gage, le rôle de com­pen­ser les impuis­sances du corps. Puisque son corps est fixe dans l'espace – ou disons mal­ai­sé­ment dépla­çable -, il devra rayon­ner afin d'attirer le monde à lui, sur le sché­ma de « l'étoile qui naît de son reflet ». La seule limite qu'il s 'accorde est sur le modèle de celle de cette même étoile « qui a sa limite en son centre ».

         L'entreprise qui consiste à rendre inopé­rant, non-per­ti­nent, ce qui sépare l'homme bles­sé de l'homme intact est natu­rel­le­ment mal com­prise au départ, de son entou­rage proche en tout cas. C'est une situa­tion que Jean Cassou, lisant les pre­miers livres de Joe Bousquet édi­tés par Debresse, n'identifiait pas parce qu'il igno­raient encore le sort de celui qui devien­drait un ami : je l'entends encore me dire qu'il avait été intri­gué par cet étrange style qui abou­tis­sait à une « manière retour­née, contour­née, de pré­sen­ter les choses et les évé­ne­ments du roman ». Et l'on peut com­prendre l'effet sur un lec­teur non-pré­ve­nu de l'ambiance étrange et assez dérou­tante de ces récits qui, sans le dire, ont pour pivot un héros qui sys­té­ma­ti­que­ment semble impo­ser au monde, aux acteurs des livres, à la femme aimée, de venir à lui, et qui observe les choses poé­ti­que­ment, pour sub­sti­tuer les charmes de la poé­sie au peu d'action de l'intrigue. Car l'intrigue des récits de Joe Bousquet est qua­si­ment inexis­tante en ce qui concerne les faits et gestes des per­son­nages, excep­té dans les contes ou dans le Médisant par Bonté, où la réa­li­té cette fois est faite des obser­va­tions d'un « écou­teur de rumeurs », d'un « voyeur », qui est friand de ragots locaux aux fins de les trans­fi­gu­rer en comé­die humaine digne d'un La Bruyère médi­ter­ra­néen, ou en contes amu­sés.

 

                                                             *

 

         Et  de fait, dans son lit d'infirme, Joe Bousquet ne fait rien d'autre que s'instruire, lire et écrire comme un for­ce­né, répar­tis­sant les pen­sées ou les nar­ra­tions que lui ins­pirent ses décou­vertes et ses obser­va­tions dans divers cahiers selon les thèmes concer­nés. Il dis­tri­bue­ra ses cahiers aux amis, sur­tout aux femmes qui seront ses confi­dentes ou dont il sera le confi­dent, et qui ne man­que­ront pas autour de lui, avec des sta­tuts cepen­dant très dif­fé­rents en impor­tance, depuis la rela­tion ami­cale jusqu'à la rela­tion éro­tique. En effet, il avoue lui-même qu'un désir intact rési­dait dans son corps qui ne « com­pre­nait plus ce qu'on atten­dait de lui ». C'était donc la parole, prin­ci­pa­le­ment, qui était dans le rôle d'exercer une puis­sance que ne pou­vait plus mani­fes­ter ce corps inca­pable d'obéïr ou de réagir à par­tir de la taille, là où la colonne ver­té­brale avait été atteinte par la balle qui l'avait chan­gé : comme si le bas de son corps avait com­men­cé de quit­ter la vie, sans que la mort ait réus­si à conqué­rir son torse, ses bras, et sa tête.

         Une expé­rience que nous fai­sons, à un degré qua­si-insi­gni­fiant, avec les ongles et les che­veux, insen­sibles et pour­tant reliés au corps. On peut ima­gi­ner quel bou­le­ver­se­ment ce fut, au long de sa vie, que cette expé­rience trau­ma­ti­sante qui  irra­diait au fond de son incons­cient. Il suf­fit de consta­ter com­bien psy­cha­na­ly­ti­que­ment la sym­bo­lique des che­veux ou des ongles, ces choses à la fois mortes et vivantes, paraît dans les cou­tumes des peuples, les œuvres d'art, les mythes plus ou moins sacrés, pour se faire une idée de ce que l'inconscient éprouve à loger en un corps dont les jambes sont insen­sibles, par­fois ani­mées de mou­ve­ment spas­mo­diques incon­trô­lables, comme d'une vie propre, alors que la moi­tié supé­rieure fonc­tionne comme aupa­ra­vant.

         Si par exemple, l'on cherche à com­prendre la rela­tion de Joe avec les objets, on voit bien que sa vision de l'objet est impré­gnée de l'impression, qui déteint sur tout, qu'un corps inerte n'est pas for­cé­ment « inani­mé ». Que l'inertie n'est pas obli­ga­toi­re­ment le signe de l'absence de vie ou de pen­sée. Ainsi, Bousquet se sent il faci­le­ment « regar­dé » par les choses, meubles, bou­quets de fleurs, tableaux, qui l'environnent. Pour lui qui a le rôle de « l'immobile », ce qui l'entoure prend le rôle du « poten­tiel­le­ment mobile ». Sur un rythme tem­po­rel dif­fé­rent de l'être humain, sans doute, qu'on pour­rait appe­ler le « mode de l'attente » auquel par force sa vie va ini­tier le bles­sé : puisqu'il est à la mer­ci de la per­sonne qui le nour­ri­ra, de l'infirmière qui vien­dra com­battre ses escarres, de l'interlocuteur qui lui ren­dra visite pour par­ler art ou phi­lo­so­phie, ou, comme son ami James le fai­sait, pour le prendre en voi­ture de sport déca­po­table afin de lui offrir un moment com­pen­sa­toire de vitesse, une sen­sa­tion de rapi­di­té.

         Ce qui explique aus­si la mul­ti­pli­ci­té des signes-coïn­ci­dences par les­quels le poète, en les détec­tant sys­té­ma­ti­que­ment, pense que d'invisibles liens, d'occultes déci­sions sont prises par le monde en réponse à sa situa­tion vitale. Cela tou­che­ra éga­le­ment son entou­rage et fini­ra par l'influencer : je pense à la pro­fu­sion d'histoires mys­té­rieuses qui se sont racon­tées dans Carcassonne, y com­pris après sa mort, par exemple lorsqu'on a affir­mé que sur le tra­jet sui­vi par son corps vers le cime­tière, toutes les pen­dules se sont arrê­tées. Ou encore que lorsqu'on parle de lui dans une pièce, se répand l'odeur par­ti­cu­lière de la chambre du poète, avec son mélange de par­fum et d'odeur d'opium refroi­di : il était en effet auto­ri­sé par son père méde­cin à uti­li­ser cette sub­stance (aujourd'hui ce serait la mor­phine, peu employée alors, dans son cas), lorsque cer­taines crises de dou­leur deve­naient impos­sibles à maî­tri­ser par la méde­cine clas­sique.

        

                                                        *

 

         Cette vision de la réa­li­té, à tra­vers les dif­fé­rentes com­po­santes psy­cho­lo­giques que je viens briè­ve­ment d'évoquer, psy­ché­dé­lisme, trau­ma­tisme de l'inconscient, réflexions à tra­vers l'écriture (entre autres), et dont le concours a conduit à ce que cer­tains disent de Joe Bousquet qu'il était un « mys­tique sans dieu », l'a pous­sé à tra­vailler sur la puis­sance poé­tique de la parole. À par­tir d'une parole qui informe, et ne change le réel que par l'intervention de cette infor­ma­tion, il a rêvé de par­ve­nir à ce que la parole soit davan­tage « per­for­ma­tive », qu'elle soit l'équi­valent d'un acte résul­tant d'une volon­té. Restituer en quelque sorte la force mythi­que­ment divine de la parole : ce qu'il appe­lait « assu­rer son salut ». Si l'homme était per­du, sa parole, elle, serait sau­vée par l'écriture, la poé­sie, la pen­sée, et impo­se­rait son exis­tence « intacte », alors même que le corps dont elle éma­nait ne le serait plus jamais… En cette parole sin­gu­lière, la pen­sée qui a sus­ci­té le chif­frage signi­fiant (la phrase écrite), chif­frage qui a pré­ci­pi­té, au sens chi­mique du mot, en une for­mu­la­tion de cette parole, demeure et reprend une autre vie en celui qui lisant cette for­mule en res­sus­cite, à tra­vers son propre esprit de lec­teur, la pen­sée. La seule condi­tion est que cette parole soit suf­fi­sam­ment inté­res­sante pour deve­nir inou­bliable dans l'esprit du plus de lec­teurs pos­sible. À tra­vers le lan­gage, l'astre Bousquet ten­tait d'ensemencer de la forme de véri­té dont il se sen­tait décou­vreur et dépo­si­taire, sinon toute l'humanité, du moins le plus d'humains pos­sible. Tel était le « salut d'une parole » que Joe Bousquet rêvait d'assurer…

                                                                                                           (À suivre.)

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