> Pour une rencontre avec les poésies Scandinaves [2]

Pour une rencontre avec les poésies Scandinaves [2]

Par |2018-10-23T09:32:27+00:00 3 mai 2013|Catégories : Essais|

 

La Finlande du 20e siècle

Choix per­son­nel éta­bli par Lucia Acquistapace

 

 

La Lune

 

poème de Edith Södergran

Merveille, inef­fable   tout ce qui est mort :
une feuille morte, un homme mort
et le disque de la lune.
Toutes ces fleurs connaissent un secret
et la forêt le garde :
l’orbite de la lune
est la tra­jec­toire de la mort.
Et la lune tisse sa mer­veilleuse toile
que les fleurs adorent,
et la lune jette son fabu­leux filet
sur tout ce qui vit.
Dans les nuits d’automne finis­sant
La fau­cille de la lune fauche les fleurs
Et pal­pi­tant d‘un désir infi­ni
Les fleurs attendent son bai­ser.

 

Au bord de la mer

poème de Arvö Turtiainen

 

Quand je suis arri­vé au bord de la mer,
une volée de sternes a quit­té les pierres,

les rapides cou­teaux de leurs ailes blanches
m’ont aveu­glé

 

les larmes grin­çantes de leurs becs jaunes
m’ont cre­vé les tym­pans,

je n’ai rien vu, rien enten­du, jusqu’à ce que
mon ombre sur la roche m’ait frap­pé au front,

 

alors j’ai sen­ti le vent, le jeune chien du vent
me lécher la main et l’oreille et les yeux de sa
   langue salée.

Quand je suis arri­vé à l’orée de la forêt, voi­sine des
   prés,
à mes pieds une alouette s’est envo­lée,

 

elle est mon­tée, boîte à musique ailée, elle a bon­di,
cloche argen­tée, fil d’or de la chan­son,

et comme je sui­vais son jeu dans le bleu du ciel
l’ombre d’un éper­vier a chan­ce­lé par-des­sus le pré,

 

alors j’ai levé la main comme pour accou­rir,
le fil a crié, la cloche a reten­ti,

dans le bois de sapins l’écureuil a sif­flé dziat, dziat !
le pin­son a lan­cé un appel d’alarme tiou, tiou, tiouuuu !

 

Quand je suis ren­tré chez moi par la lande,
six œufs de poule de bruyère rou­geoyaient au pied
   d’une souche.

Saison en Sibérie

 

poème de Pentti Holappa

Je me pré­pare à par­tir pour la Sibérie. On parle
sur ces terres des langues de notre famille
que je ne com­prends pas.

 

Pour via­tique, je ras­semble de la tris­tesse. J’écris
un poème sur des yeux gris à fond de braise et sur
la nuit qui devient rage.

J’espère, quand le vent se lève­ra sur ces plaines
et que le nuage traî­ne­ra sur la terre, ravi­ver
le feu de la mémoire.

 

Ici, les gens épient dans leurs isbas. Dans le noir
quelqu’un fait le tour de ma tente. Un chien aboie,
la peur s’épaissit.

Rares les syl­labes à l’apparence fami­lière,
mais l’étincelle sous les sour­cils rap­pelle
qu’ils sont hommes.

 

Je charge mon arme, mais bra­ver cette
tris­tesse ! Au pays les amis fes­toyent
et boivent à ma san­té.

Là-bas brillent deux torches, regard
qui sous les cendres s’apaise et me pousse,
fou, vers l’exil.

 

Je me vois sur un traî­neau dans la taï­ga.
har­ce­lés par une meute de loups, bien­tôt
le che­val sera à bout.

Je me suis éveillé trop tard à la vie,
ce droit je vais le défendre comme un fauve
sans faire de phi­lo­so­phie.

 

mais je ne tire­rai pas, je ne suis pas capable
de tuer comme doit pou­voir tuer un homme.
Alors je fuis.

La nuit, je dors dans des bras récal­ci­trants.
Ils s’ouvrent dans mon rêve et un souffle
harasse ma peau.

 

Rien que dans mon rêve car mon fauve est en quête,
mais un ordre ! et le gros chien au poil d’or se couche
aux pieds du maître.

Les rivières lim­pides coulent rapides et froides,
sur leurs rives, dans des cahutes, un peuple
aux yeux chas­sieux.

 

Du pois­son qui pue, de la ver­mine dans les gîtes,
des hommes qui refusent la langue des signes,
ignorent la pitié.

Impitoyables, ils m’observent comme
un mau­vais pré­sage, une pierre, une météo­rite
ou la danse de leurs morts.

 

Je les quitte. Compagnon je croque
la Grande Ourse, je nage dans la Voie Lactée,
j’écoute le néant.

Devenir ice­berg, glis­sant impas­sible
et dur sous l’aurore boréale, blanche
perle de l’océan.

 

Je m’agite. Muette la dou­leur crie.
Je dois aller retrou­ver les che­vaux,
contem­pler leur calme.

Elle est pro­fonde l’âme du che­val ! Je presse l’oreille
contre sa robe brillante et j’entends, au-dedans
il fait du vent.

 

Quand je me retourne, le jeune cocher, – ou bien
serait-ce un geô­lier aux ordres de quelqu’un ? –
à mes côtés, s’étonne.

Il s’étonne peut-être de mes larmes ou que
je sois un homme recher­chant la pré­sence
d’un ani­mal.

 

Je fais un signe, il me suit. À la lumière
du feu, je vois qu’il a les yeux gris
et qu’il est un être pen­sant.

Pour quelques gou­lées, il écoute com­ment
ma souf­france devient lan­gage, me dépouille,
me met à nu.

 

Il se balance et une mélo­die jaillit
de ses lèvres d’enfant. Il chante, je lui en suis
recon­nais­sant.

Je capte au vol une image – celle
qu’il a de moi. Pour lui je suis un oiseau
migra­teur.

 

Et il me plai­rait à moi de faire mon nid en Sibérie
dans un jeune esprit et de geler là, sans espoir de voir
fondre la glace.

Peut-être ce gar­çon est-il celui que je cherche – si
je cherche quelqu’un. C’est une bonne rai­son pour que
sans lui je pour­suive mon voyage.

 

J’ai main­te­nant un atte­lage de chiens.
Sous leurs tentes en peaux les chas­seurs s’imaginent
que je suis un châ­ti­ment du ciel.

Comme ils ne mangent que de la viande, il n’y a
dans leurs cer­velles que peur et méfiance devant
l’innommable.

 

Quand je vois la haine que leur sou­rire cache,
je conclus : elle égale la mienne ! Et je regrette
l’existence.

Consolation des longues soi­rées, la Voie lac­tée
où dans sa barque Vaïnämöinen s’engagea
pour l’ultime voyage.

 

empor­tant avec lui un secret qui peut-être
n’existe pas, en dépit de l’orgueilleuse réfé­rence
du poète.

L’âme qui m’habite aime­rait peut-être une foi
dif­fé­rente de celle que je décrypte sur les os ron­gés
dans les bivouacs.

 

Que ce soit par les vers ou par les mam­mi­fères,
on est tou­jours man­gé. Voilà la véri­té mise à nu que je fuis.
Je ne la tolère que si je fuis encore.

Les Tchouktches savaient qu’une fois vieux, ils seraient
tués par leurs enfants et por­tés sur la toun­dra
pour être le repas des fauves,

 

mais je crois qu’il ima­gi­nèrent un bate­lier, sur la
Voie lac­tée, trans­por­tant quelque chose
qui devien­drait un pêcheur éter­nel.

Dans le détroit de Béring, le des­tin attend encore,
immo­bile, et ses radars se déploient sur
l’apocalypse.

 

Plus toun­dra que toun­dra, deux conti­nents
arra­chés l’un à l’autre, dérivent et deviennent
déserts rayon­nants.

Que traî­neau et cocher demeurent là ! Je reviens de Sibérie,
je me sou­viens des vents arc­tiques, je me sou­viens
de mon api­toie­ment sur moi.

 

Avant de s’éteindre, les étoiles brillent
dans les cendres grises. Matière je suis,
comme matière je me donne.

 

poème de Eeva-Liise Manner

 

Un jour je me sépa­rai de mon corps
        et allai dans une autre pièce regar­der la pen­dule.
Elle fonc­tion­nait comme un cœur méca­nique.
Dans la pre­mière pièce mon corps res­pi­rait tou­jours
         et mon cœur pal­pi­tait tou­jours
comme une pen­dule remon­tée pour un temps limi­té.

 

Je revins dans mon corps et médi­tai l’expérience.
Ce cœur aus­si se fatigue, toutes les pen­dules se fatiguent,
à pré­sent il bat encore à mon poi­gnet,
il frappe à mes côtes, au coffre en forme de barque.

Je veux m’en aller, pour un autre voyage, dans d’autres barques
dont je n’ai pas moi-même façon­né les flancs courbes
dans la coupe san­glante de la vie.

 

Europe

Poème de Gösta Ågren

 

Soudain comme un rac­cour­ci
il y eut l’amour. Un voile de larmes
cache désor­mais la cui­sine vide.
Seule désor­mais sous la pluie, elle
écoute le tic-tac du réveil et l’avion
tra­verse la nuit et les villes
dérivent vers le sud
comme des fleurs de brume.

Ah. Un adieu n’en finit jamais.
L’amour est immor­tel. Adieu,
mais pour toute éter­ni­té.
Le sang grand ouvert sur les tableaux :
la mort tra­ver­sant à che­val
les places de métal ; forêt de ruines –
la culture n’est qu’une face
qui cache l’âme de l’Europe,
ce vieux chant satu­ré de larmes.

 

 

La pen­sée est nuage

Poème de Pentti Saaritsa

 

La pen­sée est nuage
le nuage a la forme d’une prière.

Le ciel s’est obs­cur­ci, le silence
est silence d’oiseau mort.

 

Premier éclair, visage hir­sute
du pre­mier cava­lier.

Les ténèbres vivent, se changent en lumière
quand se brise le silence
en chant d’oiseau.

 

 

 

 

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