> Pourquoi nous aimons la poésie de Hart Crane

Pourquoi nous aimons la poésie de Hart Crane

Par |2018-08-20T07:24:08+00:00 27 juin 2012|Catégories : Essais|

Libres pro­pos sur le poète et sa poé­sie, dont le « nous » n’engage que ceux qui le décident

 

« Cette année, le calme règne dans le port
de Manhattan
Hart Crane ne hante plus les rues du
bord de l’eau. »

Carson McCullers, dans Vogue, 1940

 

Il faut pen­ser au der­nier texte de Hart Crane, le der­nier poème com­po­sé de son vivant. Un mois avant qu’il ne plonge défi­ni­ti­ve­ment au creux de l’eau du Golfe du Mexique, met­tant pro­ba­ble­ment un terme à ses jours. L’année de ses trente-trois ans. Hart Crane, cru­ci­fié par la mon­tée des eaux de la prose prag­ma­tique en ce monde pour­tant né dans et pour le Poème. Hart Crane qui écrit La tour bri­sée avant de se tuer. Plus qu’un simple poème, la vision d’un gratte-ciel ensan­glan­té et détruit au cœur de New York. Que voyais-tu, Hart Crane, en regar­dant l’eau de l’océan, que voyais-tu au-delà ? Dans le feu des tours de NYC. Hart Crane écrit le Poème bri­sé, sur ce qui aujourd’hui nous assaille : l’extraordinaire oppres­sion de la prose imbé­cile et ratio­na­liste qui pré­tend rem­pla­cer la réa­li­té. Le vir­tuel du bavar­dage dont le 11 sep­tembre 2001 est un sym­bole meur­trier. Il y a eu deux évé­ne­ments ce jour-là : l’attentat per­pé­tré par des dingues qui ont peu à envier aux dingues du siècle pas­sé ; la dif­fu­sion en boucle des images du drame. Le bavar­dage inces­sant. Le bruit de la prose s’auto-regardant ne pas vivre. La prose de ce monde, l’image bavarde jouis­sant d’elle-même et du drame infâme dans lequel elle force nos vies, ten­tant à chaque seconde de nous pous­ser à l’exil hors de l’authentique. La poé­sie.

Mes amis fran­çais et belges me disent que dans le monde fran­co­phone, ses livres ne sont actuel­le­ment plus dis­po­nibles. Une telle inep­tie mérite bien un petit article éner­vé dans les pages de Recours au Poème ! Les livres étaient édi­tés à la fin du 20e siècle. C’est une étran­ge­té cela, que la poé­sie d’un type comme Crane ne soit pas dis­po­nible en France. On parle ici de l’un des dix prin­ci­paux poètes de l’histoire de la poé­sie amé­ri­caine, un gars qui est una­ni­me­ment recon­nu comme fai­sant une sorte de trait d’union entre les écri­tures de main­te­nant et l’écriture des Donne, Marlowe, Blake, Withman… Toute la poé­sie anglo-saxonne qui s’écrit main­te­nant le fait en ayant, d’une façon ou d’une autre, fran­chit Le Pont dres­sé par Hart Crane. Un type dont la manière de vivre et de mou­rir, la mise en rela­tion du lan­gage avec la réa­li­té du monde, la mise en mots du drame de ce monde, un type qui en tout cela annonce l’époque de vio­lente confu­sion dans laquelle nous souf­frons, bien que nous pré­ten­dions le contraire à cha­cun des ins­tants de notre sacro sainte consom­ma­tion quo­ti­dienne.

Crane est l’auteur de The Broken Tower, la tour bri­sée, le monde bri­sé, les tours bri­sées.

Nous sommes tous des tours bri­sées.

 

 

The bell-rope that gathers God at dawn 
Dispatches me as though I drop­ped down the knell 
Of a spent day – to wan­der the cathe­dral lawn 
From pit to cru­ci­fix, feet chill on steps from hell. 

Have you not heard, have you not seen that corps 
Of sha­dows in the tower, whose shoul­ders sway 
Antiphonal carillons laun­ched before 
The stars are caught and hived in the sun's ray ? 

The bells, I say, the bells break down their tower ; 
And swing I know not where. Their tongues engrave 
Membrane through mar­row, my long-scat­te­red score 
Of bro­ken inter­vals… And I, their sex­ton slave ! 

Oval ency­cli­cals in canyons hea­ping 
The impasse high with choir. Banked voices slain ! 
Pagodas cam­pa­niles with reveilles out lea­ping- 
O ter­ra­ced echoes pros­trate on the plain !… 

And so it was I ente­red the bro­ken world 
To trace the visio­na­ry com­pa­ny of love, its voice 
An ins­tant in the wind (I know not whi­ther hur­led) 
But not for long to hold each des­pe­rate choice. 

My world I pou­red. But was it cognate, sco­red 
Of that tri­bu­nal monarch of the air 
Whose thighs embronzes earth, strikes crys­tal Word 
In wounds pledges once to hope – cleft to des­pair ? 

The steep encroach­ments of my blood left me 
No ans­wer (could blood hold such a lof­ty tower 
As flings the ques­tion true ?) -or is it she 
Whose sweet mor­ta­li­ty stirs latent power ?- 

And through whose pulse I hear, coun­ting the strokes 
My veins recall and add, revi­ved and sure 
The ange­lus of wars my chest evokes : 
What I hold hea­led, ori­gi­nal now, and pure… 

And builds, within, a tower that is not stone 
(Not stone can jacket hea­ven) – but slip 
Of pebbles, – visible wings of silence sown 
In azure circles, wide­ning as they dip 

The matrix of the heart, lift down the eyes 
That shrines the quiet lake and swells a tower… 
The com­mo­dious, tall deco­rum of that sky 
Unseals her earth, and lifts love in its sho­wer.

(une ver­sion fran­çaise de ce poème est don­né en bas de l’article)

 

Toute la poé­sie de Crane est han­tée par la vision de la déchéance de notre uni­vers, de nos façons d’être au monde ; il croit pro­fon­dé­ment que l’imagination est un pou­voir à même de nous conduire, nous les poètes, nous les êtres en che­min, vers l’authenticité de l’univers : un espace de spi­ri­tua­li­té. La ques­tion n’est pas celle du reli­gieux pour Crane, même si sa poé­sie est pleine de réfé­rences chré­tiennes ; elle est celle de l’esprit. Il est un monde de l’esprit, monde duquel l’humain a été déchu. Nous sommes en exil. Et le mode d’appréhension de ce monde vrai d’où nous avons été exclus, ce mode n’est autre que la poé­sie. Ou plu­tôt : l’acte poé­tique pro­duit par le poète qui, alors, devient plus que poète ou bien poète en réa­li­té – l’acte poé­tique du poète devin. A l’évidence, cette concep­tion de la poé­sie fait encore assez scan­dale en ce début de 21e siècle en France pour que pas un poème de Crane ne soit édi­té. On le dit et cela semble donc vrai, que le pays de Descartes et des Lumières, sous cou­vert de tolé­rance à tous les étages, a des dif­fi­cul­tés à accueillir une parole affir­mant que la déchéance est le pro­duit du pri­mat don­né à la logique et à la rai­son.

Voilà pour­quoi nous aimons Hart Crane. Nous aimons ce poète qui dit merde à la rai­son. Ce poète qui en appelle à la poé­sie en tant qu’énergie spi­ri­tuelle, poète qui à l’instar de Jean de La Croix en appelle à l’Amour, au cœur même de la poé­sie, pour sau­ver le monde. Nous avons ren­con­tré l’Amour en Hart Crane et nous y avons cru. Des témoi­gnages affirment que par­fois Crane se pre­nait pour le Christ. Nous n’en dou­te­rons pas. La Poésie est une des mani­fes­ta­tions de l’Amour et c’est cela, cet Amour mani­fes­té en Poème, qui aujourd’hui semble devoir nous libé­rer du désastre de la moder­ni­té som­bre­ment ratio­na­liste. Nous en appe­lons au Poème. Dans la mémoire de la poé­sie de Hart Crane.

Quand je songe à la poé­sie de Crane, je vois cette chose éton­nante appa­raître dans la fumée de mon appar­te­ment :

 

Le poème est une □

Le poème est une ⌂ 

Le poème devient un ∆

 

Voilà com­ment je résu­me­rais l’impression que la poé­sie de Crane fait sur mon cer­veau si on me le deman­dait. On dit par­fois que Crane était fou. Sans doute. Une affir­ma­tion banale, nor­male même concer­nant un poète qui a eu le goût de se tuer, sacri­fiant ain­si à l’image du poète mau­dit que notre moder­ni­té affec­tionne. Elle en fris­sonne, oubliant un quart de seconde sa fri­gi­di­té. Fou, Crane ? De ce point de vue. Comme tous les poètes éga­rés en ce monde de dingues, un monde dont la folie prin­ci­pale est de se croire rai­son­nable tout en accu­sant la poé­sie d’être une expres­sion de la folie. Nous sommes les gar­diens d’un asile de malades men­taux, malades dont le symp­tôme prin­ci­pal est de se pen­ser plei­ne­ment sains d’esprit au regard de ce qu’ils nomment la folie des poètes. Tout cela paraît cham­bou­lé, une sorte de jeu où les têtes sur­vivent à l’envers. Voilà pour­quoi Crane se pre­nait pour le Christ. Il savait com­bien l’homme de Judée était poète.

Il n’est pas de scan­dale ni de mys­tère plus pro­fond dans le chris­tia­nisme que celui de l’état poé­tique de l’être Christ – et donc de l’état de l’esprit poé­tique de l’être humain, tant le Christ est ce résu­mé de cha­cun de nous. Voilà la folie de Crane. Un simple coup d’œil par la fenêtre suf­fi­ra à se convaincre qu’il est à chaque ins­tant de nos vies folie bien pire.

Sauf à s’imaginer sain d’esprit.

Ce qui paraît être l’illusion la mieux par­ta­gée de ce monde.

Pour croire en un Poème deve­nant un ∆, il faut une bonne dose d’espérance. De cette espé­rance qui se pro­duit dans le déses­poir de chaque ins­tant. On ne pour­ra pas ici ne pas son­ger à Daumal, poète qui à mon sens était irri­gué par les mêmes pré­oc­cu­pa­tions que Crane, sur un ver­sant cer­tai­ne­ment plus « orien­tal », ver­sant qui ne cesse de me han­ter depuis mon ado­les­cence déra­ci­née, Daumal qui affir­mait : il « faut » faire le déses­poir des hommes. Reprendre la route dérai­son­née en somme. Daumal, comme Crane, cher­chait le Salut. Et ce Salut se trouve dans la poé­sie. Le reste n’existe pas. Voilà pour­quoi nombre d’analystes consi­dèrent que la poé­sie de Hart Crane est emplie de musique. C’est indé­niable : la voix de Crane a été, de façon fugi­tive, une caisse de réso­nance de la musique de l’univers, un uni­vers dévoi­lé un trop court ins­tant devant nos yeux.

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