> Regards sur la poésie française contemporaine des profondeurs : Pierrick de Chermont

Regards sur la poésie française contemporaine des profondeurs : Pierrick de Chermont

Par | 2018-02-23T07:35:30+00:00 13 septembre 2014|Catégories : Chroniques|

FAUT-IL

Faut-il se livrer à ce tra­vail intros­pec­tif sur sa propre œuvre, don­ner des repères, des indices sur son tra­vail ? Comment se situe-t-on vis-à-vis de lui ? Et encore, inci­ter, encou­ra­ger cet autre, le lec­teur ou le simple curieux, à se lan­cer vers un ailleurs, hors des poèmes qu’on lui confie ? Un sen­ti­ment d’injustice monte alors : « Quoi, j’ai déjà fait effort de vie pour ces textes, choi­si de répondre à cet appel inté­rieur, de m’y unir tan­dis que tant d’autres choi­sis­saient de se dis­per­ser dans les jours, il fau­drait en plus que je fasse un geste vers eux, que je me risque et me sou­mette à leurs juge­ments. Déjà ils me jugeaient et se moquaient tan­dis que je m’éloignais pour par­ler au silence, il fau­drait aus­si que je rende des comptes après, encore et encore ? Quand cela ces­se­ra-t-il ? Existe-t-il donc un espace où l’on peut s’efforcer d’être soi sans avoir à s’expliquer ? »

Non. Non, il n’existe pas d’espace sans la pré­sence d’autrui. L’humanité qu’on porte est tou­jours un lieu ou un moment de par­tage au mieux, de déchi­re­ment et de bles­sure le plus sou­vent. Vouloir être soi, c’est accep­ter de com­mu­nier à l’autre et de lais­ser l’autre com­mu­nier à soi. Oui, en te don­nant à la poé­sie, tu t’es mis en marche et il n’est plus pos­sible de recu­ler. Il fau­dra te dépouiller jusqu’au bout. Il te fau­dra accep­ter l’humiliation, le men­songe, l’aveu de tes fai­blesses. Tu te contre­di­ras. Oui, tes ver­tiges, tes illu­sions seront mis à nu. Dans le poème et dans cet ailleurs qu’est ta vie de poète, que tu la taises ou la dises, tu seras consom­mé. Et tu devras t’avouer dans ce que tu te caches à toi-même et que les autres poin­te­ront jusqu’à ce que tu saignes. Nulle échap­pa­toire. Les yeux du poème désor­mais se retournent contre toi par le moyen du lec­teur. Écrire des poèmes n’était rien, à peine le com­men­ce­ment. Il te fau­dra encore être brû­lé par eux. Tu croyais leur don­ner que des heures, en véri­té tu leur as confié ta vie. Tu croyais jouer en répon­dant à leur appel, ils te for­ce­ront à avouer que tu cher­chais la véri­té, quand bien même tu ne com­prends pas ce que tu dis. Tu t’es mis à leur ser­vice et ils agissent désor­mais. Oui, tu seras poète jusqu’à la nau­sée de toi-même.

J’ai donc vou­lu avan­cer sur ce che­min inexo­rable. J’ai repris les textes publiés depuis vingt ans. Je les ai lus en m’appuyant sur cette longue durée pour essayer de décou­vrir des che­mins qui per­met­traient de cir­cu­ler entre eux. Trop tôt, ou peut-être au-delà de mes forces. Je n’ai pas pu pas­ser de l’autre côté et les lire comme je lis d’autres poètes. Surtout, ils m’apparaissent comme une clô­ture impos­sible à tra­ver­ser, gran­dis­sante, tou­jours plus haute, tou­jours plus proche, me repous­sant davan­tage vers ce néant que je suis ; me res­ser­rant auprès d’un mys­tère ou d’un abîme qui m’effraie, m’attire autant qu’il me blesse. Malgré le déran­ge­ment, je m’efforce pour­tant de res­ter homme, d’assumer cet état de vie, de le confier pour ce qu’il est à qui m’interroge. Oui, cette vie de poète ano­nyme est mienne, puisqu’elle est la seule aven­ture que j’ai choi­sie de plein gré. Elle est tout entière dans ce oui à l’existence que j’ai don­né et qui me déborde. Peut-être que cette accep­ta­tion par­ti­cipe et colore mes poèmes. Peut-être pas. Je ne m’en sou­cie guère. Ces poèmes que j’ai écrits me sont étran­gers. Après s’être nour­ris de ma chair et de mes os, ils m’ont chas­sé. Depuis, nous ne nous fré­quen­tons plus. Ils me sont plus loin­tains que tous les poèmes que je lis. Sauf un seul, qui me pré­oc­cupe encore : le sui­vant qui déjà a entre­pris ma chair et mon âme, et va s’en nour­rir, se l’approprier, rédui­sant encore un plus l’être que je suis hors de la poé­sie.