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Réginald Gaillard et Pierrick de Chermont

Par | 2018-02-20T10:58:48+00:00 16 novembre 2015|Catégories : Essais|

 

 

Dans le livre de Réginald Gaillard, comme le signale la pré­face de Fabrice Hadjadj, un jeu de sens se fait entre ver­ti­ca­li­té et hori­zon­ta­li­té. Qui cherche les bar­reaux de l’échelle qui monte aux Cieux peut les trou­ver dans les bar­reaux de fer de la fenêtre, s’il pense à regar­der sui­vant l’autre axe des choses. De la même façon, dans ce livre qui par­ti­cipe, je crois, d’un renou­veau his­to­rique de la poé­sie, la recherche de la trans­cen­dance se refait récit, se lit à nou­veau à tra­vers un che­mi­ne­ment dié­gé­tique mani­feste. Est-ce curieu­se­ment que le nom du pré­fa­cier lui-même désigne en mots d’Islam celui qui fait le pèle­ri­nage, celui qui fait le che­mi­ne­ment hori­zon­tal vers le lieu du sens trans­cen­dant ?

Le pre­mier poème (dans la sec­tion des Kinderszene) donne le ton : poème stro­phique de plus de trois pages, com­po­sé de ver­sets de trois vers non rimés, il sonne comme un poème nar­ra­tif du temps des Romantiques, des Parnassiens, ou des Symbolistes, des Lamartine, Hugo, Musset, Lecomte de Lisle, Francis Jammes. Les poèmes sui­vants sont de thèmes aus­si pro­pices au récit : légende (noyade de l’enfant d’Istrie en pleurs), scène fami­liale (« Noli me videre »), réflexion sur la vie qui sépare (lettre à « l’ami per­du ») … Ils sont de formes et de mètres variés, en vers presque jamais rimés mais d’un si juste tra­vail d’harmonisation, de retour éche­lon­né des sons, qu’on n’a jamais une impres­sion de pro­saïsme sonore, d’idée sans forme.

L’harmonie, cepen­dant, est déli­cate et ne résis­te­rait pas bien aux mar­teaux-piqueurs du jour ; mais elle est en accord avec le carac­tère extrê­me­ment soi­gné de la mise en page, ou avec la cou­leur même du papier, propre à l’éditeur et à la col­lec­tion mais ici par­ti­cu­liè­re­ment seyante.

Pour les thèmes poé­tiques abor­dés, après celui de l’enfance et de sa confron­ta­tion avec la mort, voi­ci, dans la sec­tion « Écarts », la femme, pla­cée sous le signe devi­nable de la mytho­lo­gie : femme au « cou de ser­pent » (est-ce Lilith ?), jeune fille aux yeux pers (est-ce Athéna ?), « babillage babé­lien », sacri­fice bar­bare, ani­mal et ancien : c’est le poème très beau et très court de « l’aubade à la gorge » (fémi­nine sans doute) qui en même temps « à la gorge me prend », où le jeu de mul­tiples sens accède aux ver­tus d’une concen­tra­tion orgas­mique et san­guine en son espace exi­gu de quatre vers brefs.

Celui qui dit, p. 23, « je ne sais ce qu’est la poé­sie – et ne veux le savoir » le sait, quoi qu’il en dise, ou en sait, du moins, assez long.

Et puis voi­ci « Acédie et colère », le temps d’après les émer­veille­ments pre­miers du désir. Voici « la fureur amou­reuse », et voi­ci le voile d’une sainte face humaine qui est celle de chaque homme souf­frant (poème p. 45) ; elle nous ramène à l’idée de par­cours, de che­min de croix, d’itinéraire bio­gra­phique augus­ti­nien, et nous emmène vers (au-delà de la souf­france et de l’exaspération) « la gra­tui­té de la beau­té », la poé­sie donc.

Après le « dies irae », après la sec­tion « Lacrimosa » qui mèle à nou­veau les poèmes très courts et le long poème VI (« Les larmes de Saint Pierre »), sorte d’oratorio en attente de son Charpentier moderne, vient la sec­tion « Naissance », plus direc­te­ment reli­gieuse.

L’harmonie ser­rée des vers s’y défait par­fois un peu, au pro­fit de la for­mule et de L’ÉNONCÉ, de la pro­fes­sion de foi mar­te­lée, plus mili­taire et cor­né­lienne. La poé­sie du miles chris­ti rem­place un temps celle d’une mélan­co­lie fusant vers la lumière incom­prise et sen­sible ; mais ce n’est pas sans une émo­tion mar­tiale qu’on lit la lita­nie des noms de poètes qui sont les réfé­rents décla­rés de l’auteur, et comme sa pro­fes­sion de foi poé­tique.

Mais quelle est, ensuite, cette « mai­son vide » en son « trou de ver­dure » du poème III p. 87 ? Maison vide aujourd’hui de la poé­sie rim­bal­dienne ? Maison vide du temps pré­sent tout entier ? Maison vide de la poé­sie toute entière, qui n’est pas comme on croit chant du Voyant, mais de l’Aveugle, pour Réginald Gaillard (« le poète ne voit rien – au mieux entre­voit-il »), comme l’annonçait déjà le poème « Psaume », p. 79, « in memo­riam Ernst Wiechert » (« Aide-moi à voir le monde comme toi tu le vois /​ en aveugle. »)

Cette déser­tion de la mai­son conduit aux soli­tudes indi­vi­duelles et alpines de la thé­baïde mona­cale (poème IX p. 98), à

 

Gravir avec len­teur, là où dis­pa­raissent
les che­mins, les sen­tiers, là où rien
n’altère la noble attente de la roche
[…]
la plé­ni­tude d’être là, si seul, ivre de toi.

 

Elle conduit, par variante, à la « soli­tude divine au cœur de la ville » (p. 100), mais aus­si au « Retournement » de la der­nière sec­tion, qui réta­blit la condi­tion poé­tique dans son hori­zon­ta­li­té his­to­rique, celle de la « mémoire » et de « l’origine » des objets (p. 107), celle du « retour de l’aîné » (p. 108), celle de l’après et de l’avant (« avant que Philippe ne t’appelle », p. 109), celle du dia­logue, non plus avec le divin par nature trans­cen­dant au temps, le divin ver­ti­cal des som­mets, mais, dans le temps se dérou­lant, avec « la femme du puits » (p. 111) : dia­logue qui se déroule tout entier dans le temps du corps, de l’amour et de la mort, quand « passe le vent qui attise le temps » et qu’il fait pas­ser de « soif » à « vrai­ment soif » dans l’expérience de la durée.

Au final, le poète res­ti­tué à sa tem­po­ra­li­té se trouve donc pla­cé au centre d’un tri­angle dont les trois som­mets sont : 1- « la femme nou­velle, joyeuse et cour­bée » du puits de la ren­contre, entre héri­tage et libé­ra­tion, 2- la liber­té inté­rieure de l’homme « dénué d’autre juge que toi » (p. 113), et 3- la mort et sa vie éter­nelle, évo­quée dans le der­nier poème, « Envoi ». Cette tri­an­gu­la­tion défi­nit à la fois la vie et la poé­sie, pour Réginald Gaillard ; elle per­met le pas de confiant et d’aveugle qui les carac­té­rise l’une et l’autre, éthi­que­ment et poé­ti­que­ment.

Je ne sais si cette voix d’homme et ces vers d’homme peuvent être pris et assu­més éga­le­ment par une femme, s’ils veulent dire mixte la condi­tion humaine, mais ils sont beaux. Et d’aujourd’hui car, je le redis, ils réins­crivent le temps du récit dans leur être et leur beau­té.

N’en citons que les trois der­nières strophes du recueil :

 

J’avance en aveugle avec pour clar­té cette flamme inté­rieure,
jaillie d’une vieille tombe tou­jours chaude en terres froides
jaillie d’une église de Lyon, à Nizier dédiée, ce saint oublié.

Qu’elle me par­donne si je la nour­ris si peu.
Elle per­siste et c’est heu­reux, et consume
la lai­deur qui sou­vent m’habite.

Je lui fais confiance, aveugle ; elle m’attend.
Car je sais qu’à la fin je serai, fidèle, son ser­vi­teur ;
alors      alors      plus rien d’autre n’importera.

 

 

*

 

Point com­mun de Pierrick de Chermont avec Réginald Gaillard : la nar­ra­ti­vi­té, quoique sous une forme tout à fait dif­fé­rente.

La réfé­rence titu­laire à Pascal donne à hési­ter : s’agit-il d’un « livre » mar­qué par une conti­nui­té dié­gé­tique, ou d’un « recueil » de poèmes indé­pen­dants ? La numé­ro­ta­tion même des poèmes, ou des frag­ments, comme celle des pen­sées de Pascal, importe cette ambi­guï­té spé­ci­fique du dis­con­ti­nu comme étape pré­pa­ra­toire à un pro­jet de dis­cours conti­nu (une apo­lo­gé­tique, en l’occurrence). L’irréalisation (car les Pensées res­tent un chan­tier à jamais) et même l’ordre pro­blé­ma­tique du clas­se­ment (celui de Brunschvicg, celui de Lafuma, celui de Le Guern, etc.) n’abolissent pas le pro­blème mais au contraire l’exacerbent : la ques­tion « quel ordre ? » tend natu­rel­le­ment à l’emporter sur le simple « quel sens ? ». Pierrick de Chermont joue d’ailleurs à aug­men­ter iro­ni­que­ment cette exa­cer­ba­tion en pro­po­sant ses propres poèmes-pen­sées dans un ordre numé­ral … désor­don­né : 85, 122, 47, 157, 108, etc. !

Le « mes­sage » d’une suite conti­nue et ordon­née n’en reste pas moins immé­diat et défi­ni­tif dans l’esprit du lec­teur, mais, quoique l’auteur explique dans sa post­face que sa numé­ro­ta­tion cor­res­pond à l’ordre ini­tial d’écriture de ses poèmes (tous com­po­sés de quatre ver­sets), il ne pour­ra être, pour ce qui est de la cor­res­pon­dance avec Pascal, qu’une nos­tal­gie de la rai­son. En effet, si l’on y songe, cher­cher à relier ces poèmes aux Pensées qui cor­res­pon­draient consti­tue une entre­prise d’emblée iro­ni­sée puisque la cita­tion de Pascal mise en exergue par le poète est à la fois réfé­ren­cée en Br. Et en La. ! Il fau­drait donc que les n° de poèmes puissent ren­voyer à deux Pensées dif­fé­rentes (par exemple : la 85 à 85 Br. Mais aus­si à 85 La.). La thèse d’une réfé­rence com­bi­née, si elle était jouable, abo­li­rait alors l’hypothèse de la linéa­ri­té du dis­cours, puisqu’il fau­drait com­bi­ner deux linéa­ri­tés dif­fé­rentes du même texte. Cela signi­fie­rait alors sim­ple­ment que tout fait sens, quel que soit l’ordre des choses et des frag­ments. Et c’est peut-être cela, en véri­té, qu’il faut com­prendre quand même, mais en reve­nant à la sim­pli­ci­té concrète du conte­nu de l’exergue géné­ral : « les rivières sont des che­mins qui marchent ». C’est le cours fluent du texte comme il se pré­sente qui consti­tue l’ordre. C’est celui qui, si l’on rejoint les titres de sec­tion du début et de la fin, signi­fie : « Où l’on veut aller » « La poé­sie est com­mu­nion et pré­sence ».

Passons au conte­nu de ce recueil jeu et mali­cieux.

Le « je » y parle. Un « je » enga­gé dans une voie intui­tive et para­doxale : « j’ai choi­si d’être fidèle au che­min qui relie l’homme de lettres /​ à l’homme d’action. J’ai sui­vi les sentes de la prière. » (85). Énoncé iro­nique, en même temps, pour le maté­ria­lisme pro­duc­ti­viste et finan­cier d’aujourd’hui ! Prière => action. Énoncé de l’ironiste pas­ca­lien, incer­tain de lui-même mais cri­tique du « diver­tis­se­ment » et de l’agitation mor­ti­fère et angois­sée, quoiqu’il semble pra­ti­quer lui-même les dépla­ce­ments de par le monde.

Ailleurs, c’est un côté rim­bal­dien, Bateau-ivre et Saison en Enfer, que l’on trouve :

 

Les jours coulent en abon­dance. Mais que vaut l’homme ?
Sa force face à celle du pré­sent ? J’ai réso­lu de vider  
mon âme de l’ennui et du néant. »

 

La moder­ni­té de Pierrick de Chermont est de com­bi­ner cela à la varié­té des maté­riaux du dis­cours poé­tique, des situa­tions et des occa­sions d’énonciations. L’hétéroclite et la richesse du monde moderne y trans­pa­raissent, comme dans un roman, un genre dont la richesse des pro­cé­dés nar­ra­tifs est aus­si mise à contri­bu­tion.

 

Ainsi dans « Villes » (p. 39) :

 

22- Une pho­to avec des visages à Hong-Kong, des col­lègues
ali­gnés comme sur une pho­to de classe.
J’aurais vou­lu être la seconde d’après, quand l’escalier fut
à nou­veau vide et fixa le point d’où par­tit le flash.

 

71- Une branche avec du ciel gris autour. Quand ver­rai-je
le jour tel qu’il est : du vivant indé­chi­rable ?
Pourquoi ai-je cou­ru de Sao Paulo à Berlin ? Préféré me perdre et 
dis­per­ser mon visage ? Suis-je déjà du côté de la mort ?

 

Ou dans « Pré » (p. 41) :

 

158- Dans les prés, à côté des machines agri­coles, on trouve une
paire de bicy­clettes. Laquelle enfour­che­rai-je

[…]

 

38- Hier, une soi­rée, des lèvres trem­pées dans un verre de vin
et un rire per­lé de joie.
Vrai, le jour avait un goût d’herbe et de foin. […]

 

Le « je » de Pierrick de Chermont est celui d’un exi­lé dans la moder­ni­té dé-réglée : « Je vis dans une socié­té vani­teuse et qui a choi­si de se défaire du mètre. » (p. 49). Mais c’est aus­si celui d’un obser­va­teur des ins­tants sen­sibles de la nature, d’un dis­ciple de Reverdy atten­tif à « l’étoile » (24 et 2 p. 49) et aux « ardoises du toit » (9 p. 52). Cette nature est tout aus­si bien celle de la ville pére­cienne et du monde machi­nique, encore un peu à la façon des années 60 ou 70, avec ses usages, ses bruits, ses silences, ses liens humains et com­mer­ciaux :

 

78- Deux étu­diantes ont un ques­tion­naire en main. Elles portent
un badge autour du cou. Une moby­lette se gare£
auprès d’elles.
Le silence, ou plu­tôt une impres­sion de silence revient
après l’arrêt du moteur. Leurs visages et leurs ques­tions
se répandent alors en ville.

 

Depuis un jar­din public je les observe. Je ne suis pas seul :
un homme parle avec son chien blanc : « Qui
m’instruira sur le bien vivre ? »
Des klaxons accorent des rues avoi­si­nantes. Des étour­neaux
jacassent dans les arbres. Il sou­rit ; Cinq heures
de l’après-midi, dans un quar­tier de Pékin.

 

« Je » moderne, il s’inquiète de l’Histoire et donc, para­doxa­le­ment, de son absence de lisi­bi­li­té : « L’histoire s’est effa­cée » (p. 63) ; « Que fait Beaugency quand les cloches carillonnent ? » (p. 65).

« Je » en réseau, il dédie un grand nombre de ses poèmes à des poètes contem­po­rains, vivants et pro­ba­ble­ment amis, et qui semblent plu­tôt consti­tuer pour lui un monde divers qu’une tri­bu uni­forme.

« Je » de croyance et d’itinéraire, enfin, il mène son récit frag­men­té des « ténèbres impé­né­trables » (p. 85) vers la « joie » (p. 135) du « si je pou­vais » (p. 127), à tra­vers les étapes d’une « conver­sa­tion inté­rieure » (p 99) et les expé­riences du « trop » (p. 115) pas­ca­lien : « trop de bruit nous assour­dit […] trop de véri­té nous étonne ».

 

Mais jusqu’au bout, la fra­gi­li­té inquiète et, en effet, pas­ca­lienne, du poète sub­siste ; la jux­ta­po­si­tion est défi­ni­tive de la mono­to­nie des jours et de la frêle apo­théose de cer­tains ; la jux­ta­po­si­tion frag­men­taire de la bicy­clette (n° 8) et de l’avoine (n° 119) marque le der­nier poème (n° 136). Il le consacre, mal­gré la moder­ni­té de son monde d’apparence, en poète de la bou­gie et de l’errance, entre Georges de La Tour et le roman­tisme mari­time (mais pai­sible) des rivages pier­reux et des hau­teurs où hurle … non, dort le vent :

 

136- Pourquoi la joie est-elle soli­taire ? Même celui qui l’abrite 
lui demeure étran­ger. À peine aper­çue,
Elle s’en retourne du côté du loriot, d’un caillou ou du vent 
endor­mi sur l’écume fris­son­nante.

Pourquoi est-elle sau­vage ? Pourquoi pré­fère-t-elle la chair 
et le sang ?
Qui l’a éri­gée en gar­dienne de la conscience ? Mon exis­tence  
s’est consu­mée pour la suivre.

 

*

 

 

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