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Rouge contre nuit (2)

Par |2018-08-18T04:39:29+00:00 19 novembre 2014|Catégories : Chroniques|

Parfois pour les don­ner
ceux qui portent les mots s’en délivrent
et d’eux les reçoit
la vie qui com­men­çait à peine

 

 

« la seule /​ qui parais­sait attendre »

 

Suggestion de brume. Entrer par le gris : volutes et le tour­billon « dif­fi­cile » livre­ra-t-il le pas­sage vers le prin­temps que le titre nomme pour aus­si­tôt le réduire ? Regarder d’abord (lire) les aqua­relles de Marie Alloy : elles tremblent de naître. Trois d’entre elles sont repro­duites en cou­leur, rap­pro­chant l’espoir logé quelque part (entre ciel et terre : sur le papier, deux hori­zons). Livre offert à Rüdiger Fischer.

Voilà le seuil de Printemps dif­fi­cile, une antho­lo­gie1 des poèmes de Gérard Bayo. C’est aus­si le titre des deux grandes par­ties du livre, cou­pées par deux autres titrées « Didascalies » I et II.

Frappante entrée : les per­son­ni­fi­ca­tions pro­posent les per­son­nages d’un conte secoué par des arbres, « peu­plier », « bou­leau », qui chantent et se meuvent. Leurs san­glots éveillés par le temps reve­nu au pré­sent des dou­leurs et d’un amour, comme une chan­son récon­ci­lie­rait autour de la mémoire vivante le sou­ve­nir très ancien reve­nu peu­pler le long des routes une allée d’arbres ani­més. Des trou­ba­dours res­sur­gis par la visite d’un musée (« Quand Bernard de Ventadour se ren­dait à Dalon… ») à la « rue Klazinczy », l’ancrage dépla­cé de l’espace et du temps :

« Ce monde ne pas­se­ra pas,
le temps en a besoin. »

Entre cha­cun, des ponts, le « miroir » de la route pour le ciel, une com­po­si­tion quo­ti­dienne et fan­tas­tique car les hommes ne s’y ren­contrent guère. Alors le chant s’orchestre de répé­ti­tions avec gra­da­tions : l’allongement des groupes ryth­miques cadence les ana­phores et les fait vivre d’un élan qui se pro­page – au pay­sage seul :

« Chant d’un peu­plier immense qui s’égoutte. »

Puis

« Chant d’un peu­plier qui s’égoutte et ne dit rien qui ne soit [révé­lé.] »

Larmes et pluie por­teuses. Autour de ce qui est, l’arbre s’enroule, il gagne le ciel deve­nu « roux », écu­reuil ou « branche » du ciel que le pas­sage d’un avion fait paraître dans un balan­ce­ment entre « rien », le pro­nom indé­fi­ni qui tout de même désigne quelque chose (éty­mo­lo­gi­que­ment), et les menues faveurs appa­rues, la forêt les garde autant qu’elle les montre.

Ainsi notre conscience hap­pée entre dans le texte, s’éveille au rythme des vers, à ce qui est sus­ci­té, regar­dé par le poète. Attentivement.

Pour chaque poème, un titre, en capi­tales. Sous forme de groupe nomi­nal ou de phrase courte le plus sou­vent. Indication d’un motif. Passage par un pôle où le sens veille : PAR LA PORTE DE LA SALLE D’ATTENTE (lire entre les lignes), LE CŒUR POURPRE (l’amour bat dans les feuilles). Les poèmes peuvent suivre un fil nar­ra­tif, pro­me­nade où le temps se mesure à l’ombre por­tée des arbres, au fré­mis­se­ment de leur feuillage. Tout est attente : la vibra­tion seule des feuilles, comme un cœur, fait trem­bler le che­min qu’il reste à par­cou­rir pour atteindre. Atteindre ne se peut, la sus­pen­sion fra­gile devient miracle, signe de vie :

« Dans l’arbre quand le vent fut tom­bé, la seule
des feuilles qui remuait encore
était aus­si la seule
qui parais­sait attendre. »

Long pre­mier vers (11 syl­labes) : il penche, ce seul mou­ve­ment désor­mais fait naître ces trois vers, plus courts (8-6-6 syl­labes). L’attente ne se résigne pas, elle vit de ce laps qui, en pas­sant, se suf­fit à lui-même. Une « dou­leur » nous fonde, ne pas l’éteindre, l’étreindre. Le poème le peut, déployant un espace où le san­glot se signe, même silen­cieu­se­ment. Les arbres nous entourent, témoins de larmes et feuilles, les « frênes » au tronc dur. Vrai, ce qui « se meurt », heure « éter­nelle »  pour­tant :

« Blesse, prin­temps. Blesse
 

encore. »

 

en cette bles­sure, le poème remonte la dou­leur, intègre la « vio­lence » que « nous faisons/​ sem­blant d’oublier ».

Des ellipses gagnent le texte, sem­blables à des bles­sures, elles offrent aus­si l’apaisement des mots qui s’engendrent :

                          « De loin en loin

des noms. Et
 

en arri­vant la mer est bleue, le ciel clair
 

éton­nam­ment (peu importe, demain
nous embar­quons).
 

Peu importe, le ciel bleu. »

 

L’enjambement d’abord qui fait hâter la lec­ture puis la jux­ta­po­si­tion, dans le der­nier vers : elle éta­blit cette asser­tion du ciel bleu comme une réa­li­té indis­cu­table. Au pied du mur, ce constat. Il ren­verse de loin­taines pers­pec­tives au pro­fit de l’immédiat assen­ti­ment à ce qui est. Équivalence éta­blie : le va-et-vient décline les mots, change la per­sonne des verbes pour que se reflètent les ins­tances :

 

« Nous connais­sons les noms. La lumière
nous connaît. »

 

Pronom sujet deve­nu objet en ce trans­fert des qua­li­tés et capa­ci­tés. Aux dis­pa­rus confier cette lumière, por­teurs de feu, ceux qui rejoignent alors qu’ils reculent :

 

« Il nous manque tant de jours, amis. Tant
de vie nous manque. »
 

« En tous lieux, en tous temps, nous sommes
                cha­cun n’est là
qu’une seule fois. »

 

Le prix de ce miracle : la dis­pa­ri­tion. « Survit. » Un seul mot sur le der­nier vers de l’un des poèmes de la der­nière par­tie. Résistance en toutes lettres, lumière. Les détails pré­cis entrent dans le poème : sou­ve­nir d’un « in-64 », de Baczynski, poète résis­tant abat­tu à vingt-trois ans en 1944, lors de l’insurrection du ghet­to de Varsovie. Plus loin Gérard Bayo dédie­ra un poème à Macha Malnikaite qui racon­ta dans son jour­nal la per­sé­cu­tion des juifs de Vilnius et sa sur­vie, à qua­torze ans, dans les camps de concen­tra­tion de Strasdenhof et Stutthof.

Le lieu ancre éga­le­ment le poème en le liant aux êtres : page 210, Breslau, où une note de l’auteur nous signale qu’est née Edith Stein, dis­pa­rue à Auschwitz en 1942 – Breslau, la Wroclaw polo­naise, ville mar­tyre de Silésie, dont le gau­lei­ter Karl Hanke fit pendre les habi­tants par cen­taines, notam­ment des élus muni­ci­paux condam­nés pour « défai­tisme », assié­gée par l’Armée Rouge, ville rasée, popu­la­tion mas­sa­crée2

« Corps sans tête,
sans mains,
sans pieds – qui deman­dait
d’aimer la vie. »

Seul soleil dis­po­nible : « Le soleil qui est en toi. »

Parmi les hor­reurs, les tor­tures et les mas­sacres, Gérard Bayo veut voir et nous dire ce qui sub­siste d’humanité, ce qui peut faire vivre l’espérance. Malgré tout. Sans se voi­ler les yeux.

De Dordogne en Bretagne, d’Espagne en Pologne ou en Roumanie, sub­siste le sou­ve­nir des souf­frances infli­gées à des hommes par des hommes, mais aus­si celui des luttes et des résis­tances pour l’humanité et la fra­ter­ni­té.

Aimer, chan­ter, vivre.

« Seule la vie
nous sur­pren­dra sans fin. La mort
vien­dra trop tard. »
(Ce sont les der­niers vers du livre.)

 

Tout ce qui dis­pa­raî­tra (énon­cé au futur iné­luc­table dans LES UNES APRES LES AUTRES) n’empêche pas ce qui fut et le « soleil du matin » de poindre. Énumération de verbes répé­tés (« s’éteindront »), verbes condam­nés à ne pas trou­ver (« cher­che­ront tes épaules et les étages »), néga­tions conclu­sives : l’achèvement devient la condi­tion pour repa­raître. Soleil « éper­du », à la clô­ture du poème, les vers courts le consacrent et affirment sa pré­sence comme, la nuit, le soleil conti­nue à exis­ter : long fil de soie, « cou­leur de sang séché », « langue/​ jamais par­lée ». À inven­ter après tout ce qui vacille.

Ce peut être une bles­sure « brûlée/​ dans la fleur de pom­mier », ce qui reste par­fois rejoint le pire gisant, plein de secousses. Nature sem­blable, elle cueille l’or de ses fleurs, « le ciel est plein de séra­phins » et « leurs ailes aux mains cou­pées », leurs ailes pour­tant, demeurent au ciel comme vivent les san­glots, les ves­tiges et les ombres long­temps après s’ils se lèvent. Ce sont par­fois les arbres (hêtres, bou­leaux, érables, mélèzes, ormes…) ces témoins jamais assou­pis : sous cer­tains, une ombre, une carence (une plaie peut-être) conti­nue. Les noms effa­cés des mémoires, res­tés sur les boîtes aux lettres. Intacts noms sous des ruines et des « villes lasses », des lettres encore, « boîtes aux lettres du ciel sans clar­té ». Alors se révèle le miracle de neige, une pré­ser­va­tion sans cou­leur, pure­té de givre pour la vie, « un mot », comme allé rejoindre l’unité vers la jetée, une « fleur qui meurt dans les fos­sés du poly­gone », « de nacre », l’âme pour « une lumière/​ qui semble de demain, qui aide/​à vivre ».

Autre témoin ou vic­time, l’ « immeuble  aban­don­né » au-des­sus duquel peindre l’or imper­cep­tible pour les géné­ra­tions futures. Ne pas lais­ser les ruines sans deve­nir. La syn­taxe cou­pée laisse aus­si entrer à sa suite un pos­sible :

« […] sans doute autour de nos pieds
existe
mais pas facile
d’imaginer où existe. »

Complément absent d’une gram­maire sus­pen­due où l’imperceptible (pré­vi­sible) gît dans le silence. Le verbe répé­té (« existe ») porte une réa­li­té sup­po­sée, un prin­cipe où construire peut se limi­ter à la légè­re­té d’un geste mena­cé. L’or cepen­dant, lumière autant qu’humanité, reste. Ancre cer­taine d’une civi­li­sa­tion mas­sa­crée, encre d’un poème dont le sus­pens dit la dis­pa­ri­tion mais aus­si la trace.

Un fil nar­ra­tif tend le texte vers un futur en marche, boi­tant ou bles­sé, il demeure : « la parure/​ de neige, inchan­table – /​/​ chan­tée ». Porté par la pré­po­si­tion sans fin « avec », en fin de vers, unis­sant le désen­chan­te­ment et la levée pos­sible d’une parole mur­mu­rée ou sécante (elle vit).

À l’appel de l’ « érable » répond le « rivage », lettres-sons inven­tant un che­min d’arbres vigies ou d’écho dans le poème où les mots, par le son – a ici –, se visitent, se lient et accom­pagnent une pro­gres­sion.

L’interpellation, le conseil et l’ordre (« regarde », « com­prends », « va-t-en ») se réduisent le plus sou­vent aux verbes énon­cés sans être déve­lop­pés, ponc­tués de neige, celle de l’est et du songe.

« De quelle sorte de fleur
la rose est-elle le com­men­ce­ment ? »

La dic­tion n’entame ni le sens ni son plu­riel, dans l’espace elle pro­pose une flo­rai­son, nais­sance impos­sible ou incer­taine de sa fin noyée par le pas­sé. Sur la beau­té, on lit sa marque, dans le nom « fleur », cepen­dant que son ini­tiale dans le deve­nir pro­met autre chose. Réponse à ce qui cesse, « un autre merle » et tou­jours, « psal­mo­die ». C’est peut-être la neige, elle dépose ses flo­cons au mul­tiple des angles, dans le poème. L’été même, le flo­con le garde (il n’est plus seul, le pas­sé qui fond, se trans­forme). Dates et lieux pré­cis, noms propres, « l’inscription » dans le poème.

« [M]eurs
Comme une graine en terre […] »

L’accompli ne se dérobe pas.

 

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1. Les poèmes de cette antho­lo­gie sont extraits d’une ving­taine de recueils publiés chez dif­fé­rents édi­teurs de 1975 à 2010. Certains poèmes ont été rema­niés, d’autres sont inédits.

2. Plus de 20 000 civils tués, 60 000 sol­dats sovié­tiques tués ou bles­sés, 29 000 sol­dats alle­mands…

 

 

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