> Rouge contre nuit (3), Jean-Pierre Denis, me voici forêt

Rouge contre nuit (3), Jean-Pierre Denis, me voici forêt

Par | 2018-02-19T05:21:23+00:00 6 décembre 2014|Catégories : Chroniques|

 

Les arbres    cachés encore
Mais déjà hors de doute

 

En tel monde, les arbres seraient des êtres. Ils bor­de­raient notre vie, nous le vou­lons, qu’une forêt soit si forte qu’elle existe. Plus que bois, liés à nos corps comme au ciel (« inten­sé­ment bleus »). Cela qu’une véri­té invé­ri­fiable nous fait pres­sen­tir, cela lié à l’encre. Entre le bleu, le noir : le poème, ses qua­trains régu­liers, ras­su­rants – pour ce livre, mille cent strophes.

La table des matières de l’ouvrage, en fin de volume, pour­rait nous incli­ner à pen­ser que l’on a en main un ouvrage didac­tique com­plet, à l’ancienne, sur l’arbre. La pré­sen­ta­tion tend vers l’exhaustivité : essences, par­ties de l’arbre, son envi­ron­ne­ment et sa loca­li­sa­tion pré­cise, l’usage qui en est fait, sa place dans la vie et la créa­tion humaine. Chaque par­tie, nom­mée « livre », porte un titre d’étude lati­ni­sant, com­men­çant par « De »…

Ainsi, la pre­mière par­tie s’intitule : Des arbres en géné­ral et de l’arbre en par­ti­cu­lier.

Au début de chaque qua­train, le groupe nomi­nal « les arbres » gri­sé, déta­ché du reste du texte, semble une excrois­sance vivante et mena­cée (une essence). L’anaphore ancre l’expression et la met en relief. La redite, le refrain : ils donnent vie. On pense aux « branches », celles du Moyen Age, qui dési­gnaient les cha­pitres d’un livre, par­ties d’une his­toire ou sec­tions d’un texte aux mul­tiples rami­fi­ca­tions. Arbre /​ être, nous sommes de vivantes racines qui plongent en une terre où la vie pro­li­fère.

         Nous entou­rant, ils deviennent démiurges pro­tec­teurs d’une vie expo­sée sans eux et garan­tissent l’espace ouvert de la danse ou du vent :

 

« Les arbres    cette ronde
Sous les chênes célèbre
Le culte du vent   le vide
S’emplit de vaines chan­sons. »

 

         Danse ini­tiée par le voca­bu­laire : la forte concen­tra­tion du lexique des arbres et de leur envi­ron­ne­ment (taillis, bos­quets, lisières, haies, clai­rières…) construit une repré­sen­ta­tion où la feuille signi­fie et figure. L’attente (« Un taillis est une forêt /​Qui attend son heure ») : pro­jec­tion d’émotions et du temps humain. Patience d’arbre où lire la tris­tesse plane des champs labou­rés avant le sous-bois qui annonce les arbres petits ou grands. Ils seront nom­més (ner­prun, cor­nouiller, fusain, viorne…) : le voca­bu­laire usuel des varié­tés com­munes autant que celles plus rares pour un chant poly­pho­nique, comme celui des oiseaux.

Le temps des dis­sec­tions est men­tion­né, comme toute acti­vi­té humaine qui coupe et casse :

 

« Un temps sin­gu­lier où les branches
Furent reti­rées du tronc
Et le tronc libé­ré de ses racines. »

 

Épopée en vers dont l’essence se lit dans l’aubier, comme les arbres, les hommes, « [d]ans le cœur de l’homme muti­lé ». Les coups, maté­ria­li­sés à la coupe du vers par « tant /[d]e ». Arbre, au milieu, pla­cé tel un totem autour duquel trou­ver ins­pi­ra­tion, force de pour­suivre. Ses pro­prié­tés gagnent le nar­ra­teur-poète, par impré­gna­tion : à son invi­ta­tion, l’élévation.

Le regard à l’assaut des cimes. La seconde par­tie, De chaque espèce selon sa nature, pour une énu­mé­ra­tion patiente des varié­tés d’arbres : chênes, hêtres, frênes, châ­tai­gniers, érables, ormes, aulnes, trembles, saules… et cha­cun, à sa place, se tient. De sa par­ti­cu­la­ri­té fait une force :

 

« Les arbres hir­sutes
Trois petits osiers
Montent la garde
Négligemment. »

 

D’un chant le refrain, ce seraient les noms variés, à la rime, le son [e], fer­mé, clô­ture de songe car, frui­tiers ou non, toute varié­té devient socle et sym­bole (« larmes bleues » du pru­nier en quête de sa « propre énigme »), témoin d’une his­toire per­son­nelle (le figuier : « Enfant j’y recueillais /​ La pro­messe du monde. ») ou uni­ver­selle (l’olivier : « de haute époque il m’ignore. »). L’hommage tra­verse ces noms : recon­nais­sance d’une exis­tence, ils titrent cha­cun des poèmes à la manière d’une encyclopédie(l’index final recense 70 essences dif­fé­rentes).

Le culte pan­théiste met au centre du vivant et du sacré la vigueur de l’arbre qui,  dans la diver­si­té de ses espèces, nous dit : « Me voi­ci forêt » !

La troi­sième par­tie, Des arbres dans le génie des lieux, replace l’arbre dans son envi­ron­ne­ment géo­gra­phique pré­cis. Évoquer le « génie d'un lieu », c'est d'abord faire impli­ci­te­ment réfé­rence à un être sur­na­tu­rel qui l’habite : dieu, déesse, nymphe, djinn, kor­ri­gan (en Bretagne), fée, lutin… Ce génie, il importe de ne pas le mécontenter(comme les dieux Lares des Romains et les anaon des Bretons pour la maison).On sait que, dans un sens plus moderne et ima­gé, il s'agit du carac­tère propre et par­ti­cu­lier d'un endroit, ce qui le rend unique. À chaque lieu, son arbre (et le génie qui le carac­té­rise), ou même sa forêt.L’énumération pré­cise dresse l’inventaire d’une forêt com­po­site, plu­rielle.

Place au rêve, au ralenti,aux sou­ve­nirs d’une enfance, d’une vie, « la toile du pays lent ». Il est asso­cié au silence, sa condi­tion, son mul­tiple. Alors les lieux nom­més sou­lèvent une pous­sière fer­tile de mots (Orry-la-Ville, Morvan, au sud du mont Beuvray, ici, en France, ou ailleurs, Inde, Japon, New-York) : aux noms propres s’associent les cou­leurs, celle de la toile d’azur envi­ron­nante mais aus­si ce qui ne se peut nom­mer. Part d’énigme, temps immé­mo­rial sus­ci­té autant que son mys­tère ou son absence.

Place aus­si à l’horreur quand arrive sous les arbres de Lampedusa les débris des bateaux et les corps des enfants noyés qui, « par­tis sans panier », « sans carte ni per­mis », ne cueille­ront jamais les « pommes d’or » de l’exil. Horreur quand la forêt de pins bava­roise semble si pai­sible autour de Dachau. Horreur devant la forêt dis­pa­rue de Matushima, où mar­chait Bashô, forêt empor­tée par le tsu­na­mi…

Et tou­jours, ana­pho­riques et loués, « les arbres », l’encre effa­cée reve­nant sur le devant du poème, du qua­train, pour rap­pe­ler, chan­ter et taire une force tan­gible et secrète. Comme si nulle géo­gra­phie n’échappait à ce pou­voir dif­fus, ils reviennent et lancent les vers. Toute sai­son tra­ver­sant ren­contre les arbres et le poète au cœur de ce dis­po­si­tif de branches : « Les arbres   me voi­ci » en écho au titre du livre, scel­lant une ren­contre ins­crite et dési­rée.

Les lieux s’élargissent à l’univers entier, Des arbres dans leur rap­port au cos­mos, en qua­trième par­tie. À l’impératif, une décli­nai­son d’actions pour l’arbre deve­nu démiurge : fer­mez, nouez, souf­flez… Aux poètes, il ouvre son sens dans une cos­mo­go­nie signi­fiante (autour des sai­sons, de la pluie, du brouillard, des oiseaux…) :

 

« Et poètes accro­chaient
Les sai­sons de la lune. »

 

Arbres et livres, en équi­va­lence et en acte, réveillant les « ori­flammes » de « rois en fête ». Procession flam­boyante ou défi­lé rituel dans lequel l’arbre en tête indique où se rendre – et pour­quoi. Ostensiblement.

 

Le poème et le livre s’ouvrent en ultime par­tie, Des arbres comme écri­ture et comme ima­gi­naire. Se confondent le règne végé­tal et celui de l’encre, le poème deve­nu racine de l’être aspire à effleu­rer l’essence. Chacun dépasse ce qu’il semble être, « ce que j’appelle ain­si » menant à l’énigme, l’un pas­sant par l’autre, dans une affi­ni­té sin­gu­lière et signi­fiante. Comme si l’être humain, unis­sant la ver­ti­ca­li­té du tronc à son socle de terre, avait fait vœu de ciel et d’étoile au terme du poème.

Alors le titre s’est paré de l’écorce de ces mots : « Me voi­ci forêt », que disent tour à tour chaque arbre, chaque poème, le livre et le poète lui-même.

 

 

 

 

 

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