> Rouge contre nuit (6), Tout ce qui manque, avec Jean-Baptiste Pedini

Rouge contre nuit (6), Tout ce qui manque, avec Jean-Baptiste Pedini

Par |2018-11-19T23:56:42+00:00 26 avril 2015|Catégories : Chroniques|

 

Indice de neige ou dan­ger, le titre se pro­longe dans le pre­mier poème du recueil où la neige noir­cie de la nuit le rap­pelle.

Tout débute confu­sé­ment :

« Quelqu’un secoue des ombres à la fenêtre. »

Quel fan­tôme ? Quelle cou­leur trou­ver où tout semble sombre ?

Quelqu’un ou per­sonne, en ce début mur­mu­ré en prose, tout incline vers l’absence ou ce qui s’altère : pous­sières dis­per­sées, « pages cor­nées », l’obscurité sourde et lourde de minuit, l’hiver. En « éclai­reurs », les « peurs et les mots », asso­ciés, sont gagnés par la sai­son. Ici les pous­sières et la ville sont per­son­ni­fiées, pla­cées au pre­mier plan, deve­nues matière de la nuit d’hiver alors que le poète hésite dans le « on » bru­meux de l’indéfini.

La per­cep­tion est orien­tée vers ce qui est au dia­pa­son de ces pre­miers indices : gla­çon, « l’horloge » qui « a bas­cu­lé », « la roue tourne ». L’air lui-même res­sen­ti comme « com­pact », les autres signes qui pour­raient per­cer « pour des­cel­ler les souches noires de la nuit » sont atté­nués. Sans vigueur suf­fi­sante, ils ne peuvent éclai­rer ni le cli­mat ni la cou­leur. La neige noire est souillée d’empreintes. Impossible de les arrê­ter, les signes noirs gagnent leur ter­ri­toire, la mai­son. Perspective fra­gile contre laquelle appa­raissent des obs­tacles pour qui veut la retrou­ver, porte « gelée » qui néces­site d’attendre avant de rejoindre. C’est que l’immobilité gagne les lieux et ceux qui pour­raient les par­cou­rir, l’être per­çoit ce mor­cel­le­ment qui s’exprime aus­si dans la per­cep­tion de la neige. Elle n’est pas imma­cu­lée dans le recueil de Jean-Baptiste Pedini, elle est noir­cie par la nuit et souillée par tout ce que l’hiver trans­porte, hiver à peine réchauf­fé par le cho­co­lat fumant qui ras­semble autour d’une table. Les êtres ne sont pas nom­més, pas iden­ti­fiés, tou­jours ce « on » et la pri­va­tion : redon­dante et révé­la­trice de l’hiver, la pré­po­si­tion « sans » est décli­née, col­lée aux groupes nomi­naux pour une énu­mé­ra­tion mor­ce­lée (elle revient par inter­valle) de tout ce qui manque.

Les infi­ni­tifs com­plètent la toile d’un uni­vers sai­si dans ce qui échappe, le retour de l’hiver et l’arrêt de ce qui vit et vibre.

A plu­sieurs reprises, en fin de poème, une ten­ta­tive, une amorce de vie : on est « atte­lé à la luge de l’aube » ou l’on veut « atti­ser le feu du jour », ce com­men­ce­ment cepen­dant s’éteint dans le début du poème sui­vant :

« Rien ne va ce matin. »

Tout concourt, tout va vers la tris­tesse qu’exprime la neige mêlée de sel, confon­due aux larmes. Ce qui appa­raît : tout ce qui manque sans être pré­ci­sé­ment nom­mé (rien n’existe plus de cela qui éclai­rait).

A la fin, der­nier écho à la neige, « l’angoisse » « [t]rop blanche » venue clore le livre pour attendre. Demain peut-être, la sai­son des pos­sibles.

 

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