> Rouge contre nuit (8), La brèche dans le défilé des jours, avec Jean-Pierre Chambon

Rouge contre nuit (8), La brèche dans le défilé des jours, avec Jean-Pierre Chambon

Par |2018-08-18T20:44:26+00:00 20 octobre 2015|Catégories : Essais|

 

La brèche dans le défi­lé des jours, avec Jean-Pierre Chambon

L’épigraphe de Dominique Grandmont en forme de prière (« Accorde-moi lumière /​/​ De dire /​ ce que je vois ») confirme le titre. Vœu de patience, d’attention récep­tive aux infimes per­cep­tions que diront les poèmes courts qui com­posent Tout venant, ne limi­tant pas l’accueil à l’exception mais l’ouvrant à la vie géné­reuse et poly­morphe, « gout­te­lettes de poix rési­neuse ». Ce sont des signes, fra­giles et incon­tes­tables, une attes­ta­tion de vie mais aus­si l’entrée dans « l’autre monde », poé­tique et pré­sent. Aussi les poèmes per­mettent-ils de che­vau­cher des ins­tants ou des lieux aus­si divers que sem­blables, cha­cun à sa façon ouvre une porte à « la pré­sence insai­sis­sable ». Lecteur cap­té, sui­vant le dédale des pages, par une note brève, l’éclat proche d’un haï­ku par­fois lors­qu’« une petite fille /​avec une lampe de poche /​cherche le secret du som­meil ».

Retrouver en lisant Tout venant le poète conteur des secrets de Zélia, celui qui dans le laby­rinthe touche le fil qui le gui­de­ra vers, qui sait, un homme s’interrogeant sur « l’étrangeté /​des nuages », un poète ? Rythme d’ondée légère, qui passe, le soleil revient : alternent les poèmes où s’exprime un sou­hait aux accents apol­li­na­riens (« ah que ne don­ne­rais-je pour revoir »…) et ceux des péré­gri­na­tions d’une pen­sée sus­ci­tée par « d’antiques wagons /​échoués sous des potences ». Sans ponc­tua­tion, chaque poème ouvre une fenêtre d’écriture.

Il fait appa­raître la brèche dans le défi­lé des jours qui s’ouvre à chaque nou­vel évé­ne­ment pré­sent pour que quelques mots versent sur la page l’éphémère impres­sion. Ici l’épithète homé­rique joue les rémi­nis­cences pour l’infime « pluie d’orage aux mille doigts ». Les objets obser­vés, eux aus­si, entrent dans la danse, bou­gies de la fête, voi­ture, pare-brise, machine à écrire, palis­sade… Liés à l’écriture ou non, ils sus­citent une impres­sion, l’émotion de l’instant les colore comme sur la buée une ligne tra­cée qui révé­le­rait l’éphémère charge de l’instant.

Une constante cepen­dant, la pluie. Lavandière ou fai­seuse d’images par les flaques en miroir. Rêverie prompte à sur­gir d’une obser­va­tion, une « mai­son mélan­co­lique » où vivent « des êtres /​de peu de consis­tance /​dont la voix et les gestes si rares et si doux /​les rap­pro­chaient déjà de la pous­sière ».

Passage, tout ce qui per­çu nour­rit l’oubli, sur un quai de gare, le pas­sant aper­çu ou les feuilles « aban­don­nées aux caprices du vent », la même loi, de mou­ve­ment puis de dis­pa­ri­tion, le vivant recon­nu à une facul­té, être effa­cé cepen­dant que dure la trace imper­cep­tible, mini­male et tan­gible – celle des poèmes libre­ment épar­pillés dont la cohé­rence résulte de cette capa­ci­té à nour­rir la per­cep­tion d’éclats poé­tiques, sans démons­tra­tion ou osten­ta­tion.

La per­cep­tion est-elle juste ? Où vit la réa­li­té ? Est-elle dans ces miroirs nom­breux qui par­sèment le livre ? Le poète aper­çoit, entra­per­çoit, devine la « si fas­ci­nante /​ vie des autres ». Ces autres, des « ombres » dans le « brouillard », « sil­houettes » sous la pluie ou dans la nuit qui tombe… Alors on ima­gine, on sup­pose, on écoute et com­plète. On se sou­vient. A « l’orée du monde », des « trouées », des « embra­sures », per­mettent d’ « entra­per­ce­voir » le « gouffre » ou la « nuit » d’à côté.

Cet « outre-monde » du « tout venant », c’est aus­si l’autre vie, encore plus étran­gère, du monde ani­mal et du monde végé­tal. « Outre-monde » ou « monde paral­lèle » d’un « petit chat » ou d’un « sca­ra­bée » obser­vé, entre­vu. Ce qui appa­raît offre ses failles, ses inter­stices qui per­mettent le pas­sage d’une « lueur », d’une « lumi­nes­cence » fugi­tive. Le poète, qui retient la leçon de patience du végé­tal ou de l’insecte dans sa toile, la reçoit et la dit.

Dante com­men­çait ain­si le récit de son voyage à tra­vers un monde bien caché :
 

« Au milieu du che­min de notre vie
je me retrou­vai dans une forêt obs­cure,
parce que la route droite était per­due. »1
Jean-Pierre Chambon débute ain­si son propre par­cours :
« Au fond de la forêt obs­cure
je sou­lève une branche morte
dans le creux qu’a lais­sé son empreinte
des gout­te­lettes de poix rési­neuse
bordent d’une den­telle lui­sant le seuil
de l’autre monde »
 

Dante trouve la porte qui lui per­met d’entrer dans cet « autre monde ». Elle n’est pas très enga­geante : « Abandonnez toute espé­rance, vous qui entrez »2, conseille-t-elle. Dans Tout venant, la porte est à cher­cher où on ne l’attend pas. Les miroirs (Alice a tra­ver­sé le sien) pour­raient en être une. Mais ce « quelqu’un d’autre » qui « cherche aus­si son che­min /​ avec une lampe de poche », « dans l’espace que pro­longe le miroir », et que l’on aper­çoit, est-ce vrai­ment « quelqu’un d’autre » ? Voici un che­min dont « la trace […] se perd dans les ombres ». Et les ombres elles-mêmes se perdent en che­min. Le constat semble par­fois sans espoir :
 

« Cette porte
n'est pas une porte
pré­cise l’affichette
appo­sée contre la porte
dépour­vue de poi­gnée
à l’extrémité du cou­loir »
 

Si Dante ouvre les portes les unes après les autres et va son che­min, le nar­ra­teur de Tout venant, avance mais doute. Dans l’un des der­niers poèmes du livre, alors que, mar­chant « sur les feuilles mortes », il « grap­pille au pied de grands arbres sécu­laires /​ quelques misé­rables miettes de lumière », il reprend, comme au début du par­cours : « je m’égare à nou­veau dans la forêt obs­cure ». Poète en éveil, en par­ti­cu­lier quand il rêve ou quand les sou­ve­nirs affleurent. Mais, alors que « tout veut par­ler /​ tout se tait ».

Cet « autre monde » est consti­tué, entre autres choses, de ce qui fut. Et qui est encore, à l’état de signes ou de traces :
 

« Après la leçon de danse
le gar­çon à la déro­bée
se grise de l’odeur suave
lais­sée au creux de sa paume
par la main de sa cava­lière ».
 

Ces traces, ces frag­ments de sou­ve­nirs sou­vent venus de l’enfance, ou des rêves d’enfance, indiquent autant de points de pas­sage. Le poète est un peu comme le nar­ra­teur des romans de Patrick Modiano « gar­dien des traces », « sen­ti­nelle de l’oubli »3 dans un monde très flou.

Alors, com­ment faire ? Écrire.
 

« À par­tir de l’inaliénable sin­gu­lier
éveiller des voix inouïes
qui don­ne­ront pou­voir
de par­ler au plu­riel
tel est le rêve
le pro­jet pro­di­gieux
dont se nour­rit le désir d’écrire ».
 

Une petite fille, des enfants, Pouchkine, Bartok, un accor­déo­niste, François Villon, un dan­seur, Ryôkan, des femmes, des hommes, des ombres, des sil­houettes, des oiseaux, toutes sortes d’animaux, des arbres… Foule en ces pages qui, toile ou filet, retiennent quan­ti­té d’éclats.

 

« L’épeire dia­dème attend
au cœur de sa toile
ce qui vien­dra s’y prendre
le poème aus­si est chance et patience
frêle réseau
filé dans la pénombre et le vent ».
 

Dans cette cap­ta­tion d’apparitions et de dis­pa­ri­tions, quand un plâ­trier vêtu de blanc blan­chit un mur, quand tombent les branches d’un peu­plier qu’on élague, ou quand inver­se­ment le souf­flet de l’accordéon se déploie, le poème se fait paroi mimé­tique :

 

« Le plâ­trier en salo­pette blanche
les che­veux pou­drés de talc
et les mains enfa­ri­nées
len­te­ment dis­pa­raît
dans le mur qu’à
grands coups
de taloche
son geste
éli­mine
peu à
peu ».

 

Énigme, par­tout. Évidence aus­si. La sim­pli­ci­té du texte épouse ce mou­ve­ment, l’absorption presque totale de la sen­sa­tion :

 

« ces trois corps
[…]
n’en finissent pas
de tom­ber
en moi
béant »

 

Vers courts, réduits encore, mélan­co­lie douce dans laquelle reten­tissent des voyelles répé­tées, hir­sutes : « le lugubre ulu­le­ment pré­lude », balan­ce­ment inévi­table vers le bas­cu­le­ment. Eclat de par­ti­cipes pas­sés acco­lés (« Echevelés », « ployés », « par­cou­rus », « auréo­lés »), comme les arbres, nous voi­là sou­mis mal­gré la lutte à la lente bas­cule du temps. Alors pui­ser, telle « la plante grim­pante », une force où reten­tit « la sirène », s’arrêter sous « une grappe de roses pro­di­gieuses ». L’enfance cher­chée, espé­rée, par­fois retrou­vée s’avance dans plu­sieurs poèmes, petite voix gra­cieuse dont la folie légère nous berce et nous invite, exer­cice d’attention, à sai­sir l’insaisissable, à entra­per­ce­voir l’inaperçu, à devi­ner les ombres. Captation déli­cieuse d’instants fra­giles et néces­saires.

 

 

1. « Nel mez­zo del­cam­min di nos­tra­vi­ta
miri­tro­vai per una­sel­vaos­cu­ra,
ché la dirit­ta via eras­mar­ri­ta. »

2. « Lasciateognisperanza, voich'entrate. »

3. Patrick Modiano, Dora Bruder (Gallimard, 1997)

 

 

 

X