> Siham Mehaimzi, présentée par Serge Pey

Siham Mehaimzi, présentée par Serge Pey

Par |2019-03-12T14:34:51+02:00 3 mars 2019|Catégories : Focus, Siham Mehaimzi|

Rencontrée sur la scène ouverte du fes­ti­val “Voix vives de Méditerranée” de Sète en juillet 2018, Siham  a rete­nu notre atten­tion par sa fer­veur, et la ver­deur de sa langue. En ce mois qui “fête les femmes” – un seul  jour, le 8 mars ! pour défendre les droits des femmes dans le monde – nous avons pen­sé que cette voix, qui porte de façon dif­fé­rente, crue et ardente, son iden­ti­té de femme-poète-per­for­meuse, qui se bat pour sa place à tra­vers ses mots,  méri­tait d’être écou­tée,  parce qu’elle parle d’un monde qu’on occulte sou­vent sous de belles paroles, qu’elle met des mots sur l’humiliation – la condi­tion fémi­nine  aus­si. C’est un com­bat, le sien, qui passe par la poé­sie comme on la défend à Recours au Poème : une arme pour chan­ger le monde.

 

La jeune voix de Siham Mehazmi  : extraits de poèmes, précédés d’une introduction de Serge Pey

 

Elle crève un loin­tain poème. 
Elle vient d’une écri­ture où les alpha­bets sont des roses de sable. 
Son hori­zon est à l’envers. 
Elle pleure dans un dor­toir de coque­li­cot. 
Son enfance dort dans une cité ouvrière. 

 

Elle n’a pas d’histoire et c’est sa poé­sie qui main­te­nant devient son sou­ve­nir. Elle est de là-bas. De der­rière. De devant. D’à-côté. Du centre. 
Elle est droite. Elle est une porte. Elle est une femme. Sa poé­sie est une main de ven­geance et une main d’amour. 
Son poème est une langue dans les fleurs. Son pied est un sou­lier déchaus­sé dont les lacets attachent un autre sou­lier.

Elle a tra­ver­sé mille hori­zons et mille néga­tions du soleil. 
Elle écrit pour ne pas crier. Elle vit à l’intérieur d’une méta­phore, d’une camion­nette rouge de pom­pier.
Avec ses tuyaux, elle se déplace pour allu­mer des incen­dies et non pour les éteindre. 
Là où les sai­sons la portent et la déportent, elle roule le som­meil dans une pou­belle. Elle met des pan­se­ments aux cailloux. 
Elle a choi­si un che­min qui voyage en elle. 
Elle fait voya­ger les voyages. Elle dresse sa tente en peau de ciel en plein ciel. Elle est debout. Elle marche à l’envers. 
Elle m’a accom­pa­gné dans une longue ascen­sion jusqu’à la tombe d’Antonio Machado. Elle chante, car elle ne sait pas chan­ter. 
Sa beau­té troue le ciel cathare de l’Occitanie. 

Comme la Esmeralda de Victor Hugo elle a ren­con­tré une chèvre devant le châ­teau de Quéribus. Elle lui a appris à écrire et à par­ler. Elle est pen­due à une branche de mots.
Elle est venue dans mon chan­tier d’art pro­vi­soire. Longtemps. Toujours. Demain.
Elle m’a fait lire ses pre­miers poèmes rimés, car elle-même est une rime.
Elle ne vient pas de la lit­té­ra­ture. 
Elle écrit pour ne pas crier. Mais elle crie. 
Son corps est tatoué de larmes. Et pour cela, elle tatoue ses cahiers. 
Elle ne lit que les livres qui sont des tatouages. 
Elle vient de rien et com­mence à écrire ce rien.
Elle s’appelle Siham. 
Sa mère est morte comme un livre non ouvert. Elle passe son cou­teau entre les pages.

 

 

 

Poèmes de Siham Mehaimzi

À Aïcha Mehaimzi 

A force de par­ler de Mohamed qui fut pro­phète, on oublie le Mohamed chô­meur, le Mohamed sans loge­ment, le Mohamed sans abri, le Mohamed sans tra­vail et des mil­liers de Mohamed qui vivent comme des esclaves sous des régimes qui se réclament du pro­phète Mohamed”

 Kateb Yacine. 

 

Les semelles de boues de Mohammed 

 

Il se chausse de semelles de boue

marche marche Mohammed

il se gante d’épines aux figues bar­bares

cueille cueille Mohammed

il se bâillonne de gum­bri aux boyaux des chèvres

danse danse Mohammed

il s’étouffe à la peau du bouc aux cris du tam­bour

souffle souffle Mohammed

il s’empaille de cha­peaux  al afo

 au soleil noir

chante chante Mohammed

il s’enferme dans la danse des slaq zit

libère libère Mohammed

 

 

« La Femme n’existe pas»1citation de Jacques Lacan

 

Le corps n’y est pas

c’est cela le soleil

la France

ras­sie

brû­lée

au néon

colon

col­lant

ma peau

ma chair

ma fes­sée

ma voix

ma cani­cule orga­nique

rom­pue de règle

du grand Ogre de Barbarie

écris

dans nos contes à den­telles

décou­sues

j’apaise les fibres ver­ti­cales

l’immaîtrisée des salu­ta­tions inter­sexuelles ci-jointes

hori­zon­tales

signées ci-contre

le sexe

oui le sexe

« je » est le sexe

« je » est le mâle

de la séduc­tion mas­sive 3D papier gla­cé

sur les seins lac­toses

arri­vez mes cor­dons

arri­vez

à l’ombilic des limbes

où naît folie ména­gère

bran­chée élec­trique

vinaigre et lait

cou­lé des flancs estuaires

à vos ves­tiaires non-mixte

et b’habillez vos crr­rotte-creuv-crra­vate de Femme

car tu me nommes « fatale »

maquillée ou sans clown

les hanches mesu­rées au can­na­bis patro­nal

largue mon reflet natal

largue mes pattes en caou­tchouc tru­qué

largue ma mémoire d’ancre

écrite avec des poils

noirs

dur­cis

humains

tou­jours des poils

par­tout des poils

la cire exis­ten­tielle

L’Oréal

et saine

dans l’auréole

sous le bras

nous sommes les poi­lues du siècle

les barbes d’ assises

la parole moine

mon­nayable

dans les édi­fices cul-cultu­rels

cul de ci et cul de ça

je lève mon doigt en l’honneur du ciel habi­té

car où t’habite

si « elle » phal­lique

j’habite au ventre de l’humanité

la ges­ta­tion de mes ques­tion­ne­ments

cou­pés au scal­pel de l’excision

men­tale

CAR-MEN tu es une femme

 

Je suis venue

Ana jit

 

Des miettes dans ma poche encore trouée des miettes dans ma poche encore ma poche de miettes trouées dans ma poche encore des miettes

et du tabac froid entre mes doigts

j’ai bu à ton arôme

truffe enflure

d’un café off

offre les affres

fortes et frappe

des plus folles vapeurs

frôle à tous les cous

ses reliques de Gitane

sur les jer­ri­cans d’août

au gou­lot

la bouche moite du port

dehors la flasque sai­son

un pas­se­port sans refrain

sans lieu ni sans date

par­cou­rant les bras frais

d’une pho­to sans visage

 

« Wa lou­lid a lou­lid
Ana jit ana jit
Ana jit j’en ai marre
Wakha j’en ai marre

Qelbi li bghak a wa’adi
Wa lou­lid a lou­lid
Ana jit ana jit
Ana jit j’en ai marre»2

 

sur les reins

nuit de novembre

lèvres roides      

où passe ta chatte

rubiette

affluente

à la robe des rues

je t’ai quit­té

Tanger

quit­té

sans un ciel sali en poche

à l’humeur des pareils froids

miau­lant l’absinthe des cloches

leur tro­phée d’acier

un pas­se­port sans refrain

sans lieu ni sans date

par­cou­rant les bras frais

d’une pho­to sans visage

« Wa lou­lid a lou­lid

ana jit ana jit

ana jit

j’en ai marre

 

Wakha j’en ai marre
Qelbi li bghak a wa’adi
Wa lou­lid a lou­lid
Ana jit ana jit
Ana jit j’en ai marre»2Chanson popu­laire du Maroc de Najat Aatabou

 

Wahran/​Oran

 

Wahran 

Oran

sur ton port des joies se portent

et les par­lers se meuvent

dans un sobre par­fum

les plas­tiques brû­lés

et les cos­tumes ran­ceux

font la loi à Belcourt

tan­dis que Les hadiths offrent à la pro­mise un mariage sans égal

les caba­rets  baladent la semence

au gré des incom­prises

entre les sou­mises

et les jupes courtes

la barbe noire

et les savates

l’électricité

et les billets gris

les zéros n’en finissent plus

tes femmes aux ciga­rettes

le trot­toir en guise d’autel

et tes hôtels en mine de paille

laissent sur nos lèvres

un baume des plus amers

Wahran

sur les filets du port

des hommes pleurent

ce qu’il  reste de l’été

des balafres algé­riennes

et des pieuvres entar­trées.

 

écouter  Ma Vie dans le camion, de Siham Mehaimzi :

Présentation de l’auteur

Siham Mehaimzi

Siham Mehaimzi est née en 1988 à Agen de parents immi­grés maro­cain des­cen­dants d’une tri­bu Sahraoui. Issue d’un milieu modeste, elle gran­dit dans un quar­tier popu­laire du sud de la France où elle com­mence à écrire à l’âge de 10 ans. Diplômée en psy­cho­lo­gie cli­nique psy­cha­na­ly­tique c’est à l’université au cours des « chan­tiers d’arts pro­vi­soires » qu’elle ren­contre le poète Serge Pey qui découvre son tra­vail et la pro­gramme à la cave poé­sie de Toulouse. Auprès de lui, elle par­ti­cipe à la marche de la poé­sie en hom­mage à Antonio Machado qui appa­raît dans le film docu­men­taire « la boite aux lettres du cime­tière ». Formée par la com­pa­gnie du « théâtre 2 l’acte », Siham aspire à l’oralité de la poé­sie à tra­vers laquelle vibre sa mémoire ances­trale, l’exile de sa mère et les ques­tions fémi­nistes.

Siham a été publiée dans une antho­lo­gie des poètes de la cave poé­sie dans la revue Mange Monde aux édi­tions Rafael de Surtis, puis dans la Revue A revue trans­cul­tu­relle lit­té­ra­ture action aux édi­tions Marsa et dans la revue Méninge. Et dans la revue GLAD ! sur le genre le lan­gage et la sexua­li­té .

Poèmes choi­sis

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Notes   [ + ]

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