> S’il te mordent, Morlay ! [2]

S’il te mordent, Morlay ! [2]

Par |2018-10-16T10:58:45+00:00 24 novembre 2012|Catégories : Chroniques|

A pro­pos du Manifeste pour la vie d'artiste, de Bartabas.

Nous n’avons plus l'habitude des Manifestes. Nous conser­vons celle de mani­fes­ter. Le Manifeste engage la per­sonne humaine, qui expose un pro­gramme d'action ou une posi­tion. C'est un type de pro­fes­sion de foi. La mani­fes­ta­tion est réac­tive. On s'insurge contre. Rares sont les Manifestes, régu­lières les mani­fes­ta­tions. Aussi avons-nous été très atten­tifs à la publi­ca­tion par Bartabas, le cava­lier légen­daire, de son Manifeste pour la vie d'artiste. Connaissant l'exigence de l'homme, il y a fort à parier que sa parole mani­fes­tée soit à la hau­teur des enjeux contem­po­rains. A l'heure du Simulacre, la parole authen­tique ne peut que por­ter. Si tou­te­fois l'on peut encore la com­prendre. Alors un Manifeste, dans une époque ayant fait du faux la tota­li­té de la réa­li­té ? Un mani­feste pour quoi faire ?

 Un Manifeste, cela engage la vie d'un indi­vi­du. D'un groupe d'individus. Il engage aus­si la socié­té à laquelle elle s'adresse. Un Manifeste pro­voque par défi­ni­tion une réac­tion de la socié­té à son encontre. Et si nous en étions arri­vés à vivre dans une socié­té où plus aucun Manifeste ne s'exprimait ? Une socié­té ayant gagné.

Bartabas se mani­feste. Un Manifeste dif­fé­rent des Manifestes du sur­réa­lisme, qui pro­po­saient un rêve ; du Manifeste futu­riste, qui enga­geait une uto­pie. Le Manifeste pour la vie d'artiste de Bartabas est pro­non­cé depuis le lieu de celui qui a vécu plei­ne­ment la vie d'artiste, et la reven­dique comme modèle de vie propre. Qui conti­nue de vivre abso­lu­ment la vie d'artiste en en connais­sant les joies et les contraintes. Le théâtre équestre Zingaro est né d'une uto­pie, et Bartabas parle depuis cette uto­pie réa­li­sée, assu­mée et vécue. Il parle une langue que notre socié­té uni­la­té­ra­le­ment mar­chande ne peut accep­ter. Le pas­sé de Bartabas vaut preuve. Ne vou­lant pas sou­te­nir, en 2003, la grève des inter­mit­tents du spec­tacle, peu avaient alors com­pris son atti­tude. Nous l’avions com­prise. Les per­pé­tuels indi­gnés du Bien se sont fait l'écho du Simulacre, ne pou­vant admettre la posi­tion de Bartabas, non pas contre les inter­mit­tents − il en est un lui-même − mais contre leur idée de la grève et de l'annulation du fes­ti­val d'Avignon, esti­mant qu'il exis­tait d'autres moyens artis­tiques de pro­tes­ter. Le Simulacre jalouse les artistes et les recon­nait simul­ta­né­ment  comme ses enne­mis essen­tiels.

 En écri­vant un mani­feste pour la vie d'artiste, Bartabas, face à la sou­mis­sion géné­ra­li­sée au sys­tème finan­cier, affirme que le sta­tut d'artiste, depuis la nuit de l’art, est un choix dan­ge­reux, met­tant en œuvre l’entièreté d’une vie.  Un choix deve­nu impos­sible ou presque devant la puis­sance du code barre tatoué sur nos cer­veaux. D’ailleurs, au moment de la grève des inter­mit­tents en Avignon, Bartabas s'insurgeait contre ces artistes pré­ten­dant ne pas vou­loir tra­vailler ailleurs, afin d'exercer leur seul art. Oui, on peut être ser­veur de café six mois de l’année pour être peintre six autres mois. Et alors ? Il était cho­qué que des artistes réclament d’être pris en charge par la socié­té. Que des hommes ayant théo­ri­que­ment enga­gé l’ensemble de leur vie dans l’art fassent… grève.

Le pre­mier cha­pitre de son Manifeste s’intitule "Chevaucher la vie". Aucun « bon esprit » de « gauche » ne paraît avoir remar­qué la réfé­rence évo­lienne, la culture se perd. Rares sont nos contem­po­rains à pou­voir esti­mer che­vau­cher la vie et Bartabas, s'interrogeant sur l'artiste qu'il est deve­nu, n'étant pas un enfant de la balle, affirme : "s'engager dans cette voie là, c'est non seule­ment choi­sir l'activité artis­tique qu'on se pro­pose de déve­lop­per mais c'est choi­sir le mode de vie qui va avec, et si ce n'est le choi­sir au moins l'accepter". La liber­té, cela se paie. Et ce prix est celui de la contrainte. Paradoxe magni­fique hors duquel il n'y a pas de liber­té véri­table, hors duquel la vie d'artiste ne mène à aucune œuvre de sang ni d'esprit.

"Une des exi­gences au départ, c'est d'y aller sans cal­cul. Certaines époques s'y prêtent sans doute plus que d'autres. Aujourd'hui, parce que la socié­té a ain­si évo­lué (invo­lué ?), parce que les incer­ti­tudes du len­de­main effraient plus qu'elles ne fas­cinent, la jeune géné­ra­tion est moins incline à ris­quer une vie aven­tu­rière".

Une vie aven­tu­rière. Entendons-nous bien. Que les rebelles offi­ciels et jouant du déca­lage comme d'un confor­misme bour­geois lar­ge­ment rému­né­ra­teur entendent ce que veut dire Bartabas lorsqu'il parle de vie aven­tu­rière. L'aventure ? Notre temps nous fait croire que les aven­tu­riers décou­vreurs, tels Vasco de Gama ou Christophe Colomb, sont pro­lon­gés par les spor­tifs des courses autour du monde. Que découvrent-ils, ces aven­tu­riers d'eau douce, quelles terres, mêmes inté­rieures, révèlent-ils à l'humanité, sinon de savoir mon­ter un bud­get pré­vi­sion­nel et de voguer contre le chro­no­mètre toute voile spon­so­ri­sée dehors ? Dans la notion de vie aven­tu­rière dont parle Bartabas, il y a, au centre, la notion du temps. On ne court pas contre la montre. On ne tente pas d'arriver le pre­mier. On tra­vaille un maté­riau le plus authen­ti­que­ment pos­sible pour que l'art naisse et soit par­ta­gé par un public dont l'inconscient s'en trou­ve­ra nour­ri. Cela ne peut pas faire de mal à ceux qui ont ven­du une part de leur cer­veau, volon­tai­re­ment, à coca cola et consorts.

Le public, notion capi­tale dans la démarche de Bartabas. "Je crois que le spec­tacle vivant a cette obli­ga­tion d'être en phase avec le public de son temps. On doit avoir pour pré­oc­cu­pa­tion prin­ci­pale, quel que soit le pro­pos qu'on entend tenir, qu'il se passe quelque chose, qu'une rela­tion intime s'établisse avec le public". Là est tout le génie de la démarche de Bartabas artiste. Car les spec­tacles de Zingaro sont tis­sés d'images et de scènes éveillant la pro­fon­deur incons­ciente du "public". Ces spec­tacles peuvent appa­raître éli­tistes. Mais comme le dit Bartabas avec beau­coup d'intelligence, ces spec­tacles ne rai­sonnent pas, ne démontrent rien d'autre que la force épous­tou­flante de leur beau­té, beau­té conte­nue dans des tableaux pou­vant par­ler à tous, hors nar­ra­tion tra­di­tion­nelle, par­lant au cœur du pro­fond de l'être. Calacas, le der­nier spec­tacle, char­rie la mort, et c'est une vision de la mort joyeuse, comme une danse macabre ana­chro­nique nous fai­sant prendre conscience que sans la vie d'artiste, nous sommes déjà, ici bas, et main­te­nant, déjà morts, sans nous en rendre compte. Aussi la démarche est-elle popu­laire, bien que n'étant abso­lu­ment pas (nous employons le mot dans son sens éty­mo­lo­gique) vul­gaire. Ce que nous sug­gère Bartabas avec cette consi­dé­ra­tion émi­nente du public est qu'un artiste doit avoir un public ; il doit aller trou­ver le public ; il doit gar­der lien et par­tage avec le public.

"Dresser un che­val ce n'est pas lui faire acqué­rir des auto­ma­tismes, c'est d'abord se construire avec lui un voca­bu­laire com­mun, puis une gram­maire com­mune, puis, s'il le veut bien, finir par dire des poèmes ensemble". Nous y voi­là. Le pro­jet de la vie d'artiste de Bartabas, c'est de par­ve­nir à dire des poèmes avec ses che­vaux. Or, pour que ce réci­tal soit pos­sible, il faut en amont tra­vailler, puis il faut s'assurer d'un public fas­ci­né par l'émanation du poème. En ces temps où la poé­sie, en France, connaît des dif­fi­cul­tés, au point que cer­tains prin­temps soient voués à flé­trir avant même la sor­tie de l'hiver, il fau­drait que les acteurs du poème mobi­lisent leur intel­li­gence plu­tôt que de manier la péti­tion. Saugrenue, un poète qui… péti­tionne. Car le pro­blème n'est abso­lu­ment pas dans le défi­cit des sub­ven­tions. Une sub­ven­tion oblige à un devoir de résul­tat. Or, à tra­vers l'habitude des aides publiques se sont for­més des féo­da­lismes. Oui, des féo­da­lismes. De gauche. La situa­tion est à pro­pre­ment par­ler ubuesque. Un Buster Keaton aurait fait un bon film. Beaucoup d'acteurs du monde de la poé­sie ont repro­duit le sys­tème offi­ciel à petite échelle. Et se servent de ce sys­tème pour faire un peu d’argent, au nom de la défense de la poé­sie.

Poésie, que ne fait-on pas en ton nom ?

 On voit d’étranges gre­dins qui occupent des postes offi­ciels fort peu poé­tiques et sont finan­cés par l’Etat. De quel droit ? La poé­sie n’existerait pas sans cela, dit-on. Ici, nous pen­sons exac­te­ment le contraire. Et nous fai­sons exac­te­ment le contraire.  Si la poé­sie fran­çaise manque de lec­teurs, il s’agit alors de réha­bi­li­ter le poème dans la cité, la cité réelle et contem­po­raine. Dans la vie humaine en son ins­tant pré­sent. Aller d'abord cher­cher le public. Sinon, à quoi bon édi­ter de la poé­sie ? Si elle n'est pas indis­pen­sable, pour­quoi aller deman­der des sub­ven­tions ? Et si l'âme de la nation a oublié en quoi la poé­sie était indis­pen­sable, car appar­te­nant, comme le pain, au besoin pro­fond des êtres de chair, alors d'abord se mobi­li­ser pour en affir­mer l'essence fon­da­men­tale."Une œuvre forte est celle qui parle aux gens, à tous les gens, au-delà des niveaux de connais­sance, de culture", affirme Bartabas. Faire œuvre de sang. Et d'esprit. Avec le public. Faire œuvre de sang. Et d'esprit. Avec des lec­teurs. Des audi­teurs. L'œuvre authen­tique passe où elle veut.

Le mani­feste de Bartabas vau­dra témoi­gnage : dans la col­la­bo­ra­tion géné­ra­li­sée envers le capi­ta­lisme contem­po­rain, col­la­bo­ra­tion de toutes les cou­leurs poli­tiques, comme autre­fois, des voix se sont éle­vées. Il témoi­gne­ra d’une résis­tance réelle. Celle-là même dans laquelle Recours au Poème pré­tend sans gêne se recon­naître.  L’art ne sau­rait être autre que fra­ter­nel, mais d’une fra­ter­ni­té vraie et non de « fra­ter­ni­tés » détour­nées. Cette aven­ture se vit dans l’épreuve de ce plus de réel qu’est la vie libre.

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