> S’ils te mordent, Morlay ! [1]

S’ils te mordent, Morlay ! [1]

Par |2018-08-16T02:21:59+00:00 5 août 2012|Catégories : Chroniques|

            Généalogie d'une éra­di­ca­tion fran­çaise

 

            Durant un mois cet été, du 23 juillet au 24 août, France Culture dif­fuse une col­lec­tion d'émissions consa­crées à la poé­sie, inti­tu­lée "La poé­sie n'est pas une solu­tion".

            A s'en tenir stric­te­ment au titre choi­si, sans cher­cher les réfé­rences aux­quelles il ren­voie, force est de consta­ter que dans ce titre s'entend d'abord le nihi­lisme propre à notre époque. Ainsi, avant même l'écoute de la pre­mière dif­fu­sion, nous voi­là fixés, par une affir­ma­tion péremp­toire et défi­ni­tive, sur ce que serait la poé­sie. Elle serait ce qu'elle n'est pas. Parménide peut aller se rha­biller.

            Un article publié dans le jour­nal Le Monde le lun­di 30 juillet 2012 nous éclaire sur le pro­jet : "l'objectif de cette émis­sion est d'aller pros­pec­ter ailleurs que dans les canons habi­tuels de la poé­sie clas­sique, du côté d'autres dis­ci­plines artis­tiques, comme les poèmes sonores ou la musique, par exemple. Il s'agit d'interroger les dis­po­si­tifs mul­tiples de la créa­tion poé­tique contem­po­raine"

            Nous voi­ci ras­su­rés. Un bref ins­tant, nous y avons vrai­ment cru. Nous avons cru que la poé­sie était de retour. Qu'elle refai­sait sur­face au cœur du lieu même qui métho­di­que­ment tra­vaille depuis 50 ans à son éra­di­ca­tion de la vie. Mais non. Si notre sys­tème prend la peine de lui consa­crer du temps de parole, c'est bien évi­dem­ment pour affir­mer d'entrée de jeu qu'elle n'est pas une solu­tion. Surtout, ras­su­rez-vous braves gens, n'ayez pas peur, non non, il ne va pas s'agir d'une émis­sion robo­ra­tive. Par poé­sie, ne crai­gnez rien, nous n'entendons sur­tout pas des poèmes car la poé­sie est par­tout. Surtout venez, res­tez à l'écoute mes­dames mes­sieurs, il s'agit d'interroger les dis­po­si­tifs mul­tiples de la créa­tion poé­tique contem­po­raine.

            Une émis­sion consa­crée à la poé­sie appa­raît, et voi­ci qu'elle émerge pour assé­ner que la poé­sie n'est pas une solu­tion. Ce qui se trans­forme immé­dia­te­ment en un article dans un autre organe confra­ter­nel, louant la démarche radio­pho­nique comme un véri­table Manifeste pour une poé­sie mul­tiple. (c'est le titre de l'article du Monde).

            Ainsi la décons­truc­tion pour­suit-elle son tra­vail métho­dique de des­truc­tion entre­pris au mitan du XXème siècle.

            La pre­mière émis­sion, je l'ai écou­té, et bien des pro­pos tenus par Jean-Marie Gleize sont, à mon sens, d'une jus­tesse irré­pro­chable. Je cite, en vrac : "par­ve­nir, par l'écriture, à refaire silence" ; "le silence du réel en tant qu'il parle autre­ment" ; "écrire, résis­ter aux images. La langue vient alors se sub­sti­tuer aux images" ; "il s'agit de dému­si­ca­li­ser cette langue pour entendre la véri­table musique du réel" ; "dans les années 70, il y avait une domi­nance de l'image vec­teur de l'idéologie révo­lu­tion­naire. Il a fal­lu ava­ler ces images et se défaire des images impo­sées de l'extérieur".

            La voix est un peu mono­corde. Animée d'un fond de fatigue. Comme presque dévi­ta­li­sée par le pro­pos tenu.

            Comment en sommes-nous arri­vés là ?

            J'ai déjà com­men­cé à cher­cher, dans un article consa­cré à la revue POESIEDirecte, les rai­sons pos­sibles de l'éradication de la poé­sie en France. Je refais ici pro­fes­sion de foi : le lieu pri­vi­lé­gié de la poé­sie réside dans le poème, contre tous les détour­ne­ments du terme même de poé­sie qui ont, au cours du demi-siècle pas­sé, assé­né que la poé­sie était par­tout et que cha­cun était poète, par­ti­cu­liè­re­ment à par­tir du moment où il ne fai­sait pas des vers et des poèmes. Dès lors, il n'est pas éton­nant que la poé­sie ne fut plus per­cep­tible nulle part et qu'elle se dilua dans l'inconscient col­lec­tif des habi­tants de ce temps. Au point d'être per­çue comme une forme répul­sive lorsqu'elle conti­nuait de s'exprimer avec exi­gence, cette exi­gence étant deve­nue la marque d'une ver­ti­ca­li­té insup­por­table aux idéo­lo­gies sociales qui tra­vaillaient alors pour le pro­fit de quelques uns, à coup de "la poé­sie est par­tout" et de "tout est art", à faire croire que tout le monde était poète quand la créa­tion poé­tique avait tou­jours été dévo­lue à la capa­ci­té d'ascèse et d'abnégation d'individus y consa­crant leur vie. Aussi, la voca­tion de la parole est-t-elle d'être à l'origine d'essence poé­tique, et il s'agit de retrou­ver ce lien direct avec la construc­tion du monde à par­tir de l'ontologie pre­mière du lan­gage.

            La poé­sie n'est pas une solu­tion.
            Recours au Poème.

            Deux mondes s'affrontent.
            L'un pro­duit par l'hypermédia.
            L'autre pas­sé dans la réa­li­té vir­tuelle.
            L'un obéis­sant à la prose du dog­ma­tisme social.
            L'autre cher­chant à œuvrer pour la joie de vivre qui a métho­di­que­ment quit­té les fran­çais.
            L'un théo­ri­sant une éman­ci­pa­tion sociale.
            L'autre atta­ché à la double dimen­sion de la parole, pro­phé­tique et fon­da­trice de sens.
            L'un trans­for­mant le réel de l'homme en une réa­li­té vir­tuelle et rela­tive.
            L'autre demeu­ré fidèle aux racines du mer­veilleux.

            Ainsi, à l'heure de l'avènement de l'art social véhi­cu­lé par les années 60, à coup d'œuvres-slogans à l'écriture d'écolier sur tableau noir : "Rien à dire" ; "l'art est inutile ren­trez chez vous" ; "tout est chaos" ; le poème, lui, a subi une éra­di­ca­tion en règle.

            Car il s'agissait de ren­ver­ser l'ordre éta­bli. De désa­cra­li­ser l'ancien monde. Or l'ancien monde repo­sait sur la construc­tion ances­trale du verbe et sur la dimen­sion pro­phé­tique confé­rée à la parole. L'écriture rele­vait des Ecritures. Entendons par là tout ce qui n'est plus audible aujourd'hui par une socié­té ayant tota­le­ment bas­cu­lée dans la sécu­la­ri­sa­tion : la Tradition, les Saintes Ecritures, la civi­li­sa­tion du Livre.

            Le poème comme récep­tacle du mys­tère, le poème comme outil de construc­tion du monde par rap­port à une ori­gine est deve­nu incons­ciem­ment l'ennemi d'une socié­té qui asseyait son pou­voir par une idéo­lo­gie déliée de tout contact avec ce qui rele­vait jadis de la Joie et de la légende.

            Gleize le dit dans la pre­mière émis­sion de La poé­sie n'est pas une solu­tion : "décras­ser la langue", "Annihiler les élé­ments de lan­gage", "Redéfinition du sens des mots".

            Linguistique, recherche, poé­sie de labo­ra­toire, uni­ver­si­taires-poètes se sont confon­dus, sont deve­nus la norme de l'inintelligible, agis­sant comme une solu­tion répul­sive dans le creu­set humain. Le poème, dans ce lan­gage nou­veau, est deve­nu champ poé­tique et au nom de cette immense idéo­lo­gie sociale a pri­vé la France, au pro­fit d'une prose conforme au dis­cours accep­table et rece­vable, du poème.

            Dans un même mou­ve­ment, nous avons assis­té à la désa­cra­li­sa­tion de la langue au pro­fit d'une hori­zon­ta­li­sa­tion sociale ain­si qu'à une intel­lec­tua­li­sa­tion lin­guis­tique reje­tant la notion même de poé­sie hors du lieu d'élection du poème.

            Pour ce qui me concerne, je n'écris pas de poé­sie. Mais j'aime à me vou­loir un lec­teur exi­geant. J'apprends et je gran­dis à tra­vers une lec­ture aimante, patiente, des poèmes pas­sés à l'existence grâce au ser­vice des maîtres du verbe. Aussi je ne tiens pas pour équi­valent ceci :

"Six heures Pas à pas Petits pas taca­tac tic­tic­tic­tac taca­tac tac marche gauche droite marche"

et ceci :

"Je recueille ton silence
comme les bulles du bro­chet qui passe
entre les racines des saules,
comme le mutisme de la forêt
qui se reforme après la pro­me­nade
devant la tanière des san­gliers.
C'est ton pays, où Sisley mou­rut pauvre
en ayant ajou­té de la lumière aux feuilles,
du ciel aux rivières.
Tu as rejoint l'énigme de tes pères
et, la sen­tant mon­ter en moi,
je cherche des mots qui éclairent le temps,
des mots que nos enfants puissent inter­ro­ger
quand il m'aura fer­mé la bouche à mon tour."

 

            La poé­sie sonore de Bernard Heidsieck, faite pour "aller vers le lec­teur-audi­teur" ne me semble pas tenir face à la poé­sie dis­crè­te­ment sémi­nale de Jean-Pierre Lemaire.

            Le silence ini­tial, silence inau­gu­ral à la source de la Parole, est, dans le poème de Lemaire, asso­cié à l'air conte­nu dans les bulles ascen­dantes du pois­son, et en même temps que le poète dit la dimen­sion fra­gile de la parole née du silence, pou­vant à tout ins­tant écla­ter et lais­ser échap­per son tré­sor, il sug­gère la res­pi­ra­tion vitale que le silence porte comme une femme un enfant, silence conte­nant en puis­sance le poème pour une res­pi­ra­tion en acte. Quand, dans la démarche d'Heidsieck, nous voyons à l'œuvre l'intention de spec­ta­cu­la­ri­sa­tion des émo­tions.

            Dans l'obscurité, dans la pro­fon­deur, la poé­sie a conti­nué de res­pi­rer, creu­sant des lits sou­ter­rains. Les œuvres sont là. Et les plus grandes d'entre elles sont por­tées par le sens du rythme. Il ne s'agit pas du rythme musi­cal auquel on asso­cie à tort la poé­sie. Il ne s'agit pas d'enrober le poème de sons qui le rendent accep­table et audible car, en l'occurrence, la poé­sie sonore a bien plus sou­vent pro­vo­qué la répul­sion que l'adhésion des audi­toires espé­rés.

            Le sens du rythme dont je parle ici est celui du rythme inté­rieur. C'est la cadence du cœur. Rythme débar­ras­sé  de ses béquilles anciennes, de ses arcs-bou­tants désor­mais peut-être dis­gra­cieux – rimes, pieds qui étaient les contraintes de nos pères – et qui touche les meilleurs œuvres d'aujourd'hui, déli­vrant le poème deve­nu danse.

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