> S’ils te mordent, Morlay ! (3)

S’ils te mordent, Morlay ! (3)

Par | 2018-02-26T02:25:45+00:00 26 janvier 2013|Catégories : Chroniques|

L'empire est occu­pé.

Etrange para­doxe : l'occupé, pié­gé, est l'occupant lui-même.

Le piège du tout ren­table. Le piège du spec­tacle et du simu­lacre pour le dire avec les mots de Paul Vermeulen, venant après ceux de Debord et Baudrillard. Nous étions des êtres de rêve­rie et de chant, d'apprentissage et d'expérience, des êtres capables d'apprendre et d'incarner des visions. L’empire a choi­si de ne plus exis­ter que par la preuve scien­ti­fique et l'équation ratio­na­liste. Ce choix tota­li­sant relègue dans les caveaux de la psy­ché le mys­tère de l'apparition de la vie, sur lequel aucun phare de la pen­sée ne peut rien affir­mer de démon­trable au-delà de la pre­mière seconde, et quand bien même cette pre­mière seconde aurait été scien­ti­fi­que­ment scé­na­ri­sée, ce scé­na­rio reste une fable d'astrophysicien, Big Bang à l'appui, sur lequel s'affirme ce en quoi l'on nous demande de croire comme à un théo­rème for­ma­li­sé.

L'accélération expo­nen­tielle du temps, para­digme de la moder­ni­té, éta­blis­sant des sta­tis­tiques de nos habi­tudes, de nos besoins, de nos goûts et dési­rs pul­sion­nels a fait de l'homme un pro­duit code bar­ré. Cette régres­sion du phé­no­mène humain vou­lue et orches­trée par les fils de pubs que nous sommes tous deve­nus, ne fai­sant plus appel qu'à nos ins­tincts pour que nous soyons en état de manque, et condi­tion­nés pour ten­ter de com­bler immé­dia­te­ment ce manque, nous dresse, par le recours pav­lo­vien à la frus­tra­tion ins­tinc­tive, les uns contre les autres, dans un état de guerre civile lar­vée. La méca­nique consis­tant à atti­ser en nous la pul­sion d'achat attise aus­si toutes nos pul­sions. Le dan­ger de libé­rer cette pul­sion régres­sive pro­duit l'inverse de la culture, seule garante des liens unis­sant une socié­té humaine pou­vant alors se récla­mer du nom de civi­li­sa­tion.

Nous avons choi­si de nous tatouer nous-mêmes le cer­veau et de recon­naitre pour seule iden­ti­té ce mar­quage du code-barres comme on marque les bêtes.

Cet enfer­me­ment, uti­li­sant toute matière pour vendre, ache­tant toute idée et toute pen­sée pour les trans­for­mer en pro­duits, semble scel­lé à triple clenche. Notre his­toire récente explique peut-être ce tota­li­ta­risme du « social libé­ra­lisme ». Nazisme et sta­li­nisme vain­cus, le « libé­ra­lisme » devint le modèle idéal cen­sé pré­mu­nir l'Occident des menaces tota­li­taires. Et ce « libé­ra­lisme », dans sa logique même d'économies de crois­sance et d'interdépendances des nations entre elles, s'est mon­dia­le­ment dila­té. Une autre forme de camp de concen­tra­tion s’est impo­sée, liée à un tota­li­ta­risme de la crois­sance dont le spec­tacle et la tech­nique sont les moteurs tour­nant à vide, et dont la par­ti­cu­la­ri­té est de sou­mettre chaque être humain à sa cause, consu­mé­riste d'abord, scien­to-maté­ria­liste ensuite. LE publi­ci­taire, en tant que force d'Occupation omni­pré­sente, est intrin­sè­que­ment ce qui tente de faire ployer notre capa­ci­té de résis­tance et le Poème est l'aventure du maquis.

La face visible du dik­tat concen­tra­tion­naire du code barre que sont la publi­ci­té et les dis­cours poli­tiques publi­ci­taires, en ceci qu'elle immerge notre regard à tout ins­tant, qu'elle le noie, nous rend aveugle à ce qu'elle est et détruit notre conscience en détrui­sant le lan­gage en nous. Il ne s'agit pas de frappes chi­rur­gi­cales mais d'un bom­bar­de­ment inin­ter­rom­pu qui nous atteint quand bien même nous pen­sons pas­ser à côté.

Ce bom­bar­de­ment mas­sif en flux ten­du est un géno­cide spi­ri­tuel.

Nulle autre voie que cette Occupation ne parait main­te­nant pen­sable.

Pourtant, le moment de l’impensable est venu.

Car l'Occident, c'est l'épopée. Et ce moment de notre Histoire est l'antithèse de l'aventure de l'homme euro­péen. Un homme poli­tique, aujourd’hui, pos­sé­dant une vision poé­tique ren­tre­rait immé­dia­te­ment dans l’histoire.

La pre­mière œuvre lit­té­raire qui nous soit par­ve­nue se nomme L'Epopée de Gilgamesh, texte écrit en akka­dien sur des tablettes d'argile. Elle conte l'aventure d'un roi méso­po­ta­mien, Gilgamesh, et de son ami­tié avec Enkidu, par­tis tous deux à la recherche de la fleur offrant l'immortalité. Des épreuves attendent Gilgamesh, le for­çant à deve­nir un héros, et s'il ne par­vient pas à trou­ver la fleur d'immortalité, sa marche lui per­met, au final de l'aventure, d'être comme une étoile, car son nom est par­tout, en écri­ture cunéi­forme, affec­té du signe de l'étoile le fai­sant appar­te­nir aux êtres divins.

Cette épo­pée fut écrite dix-sept siècles avant notre ère, au Moyen-Orient. Elle contient les lignes de force qui pré­si­dèrent ensuite à l'émergence de toute la culture occi­den­tale via la plaque tour­nante et fon­da­trice de la Mer Méditerranée.

Cette angoisse héroïque géné­rée par la pers­pec­tive du tré­pas don­na nais­sance à une mytho­lo­gie égyp­tienne en grande par­tie basée sur la mort/​Renaissance : la pesée des âmes, la repré­sen­ta­tion d'êtres anthro­po­morphes à tête de cro­co­dile, d'aigle, de chien, bes­tiaire fabu­leux tour­né vers l'espérance pour toute cette civi­li­sa­tion accor­dant une por­tée capi­tale de nos actes en cette vie, d'entrer vivant dans la mort.

Vint ensuite l'épopée chris­tique, avec l'incarnation en chair et en os, non plus des dieux capri­cieux ou obs­curs, mais de Dieu. Il nous laisse une prière, des para­boles, l'enseignement de l'Amour uni­ver­sel et la voca­tion à autrui afin d'effacer la culpa­bi­li­té Adamique et per­mettre là encore à cha­cun d'entrer vivant au Paradis. L'histoire du monde moderne, celui non encore dévoyé par le spec­tacle et le simu­lacre, s’incarne exac­te­ment là.

Cette vision inédite a trans­for­mé le visage de l'Occident, ne fai­sant plus du divin un être loin­tain épiant nos faits et gestes mais un Dieu humain aimant, fon­da­men­ta­le­ment impli­qué dans le pré­sent de l'humanité. C'est cela, la Bonne Nouvelle des quatre évan­gé­listes.

Entre l'Egypte et le Christ, il y eut la Grèce et sa pen­sée archi­tec­tu­rée, sa pen­sée sur­gie à l'aune des pou­voirs de l'imaginaire sémi­nal, celui du conqué­rant Alexandre, pre­mier grand bâtis­seur de l'empire, celui de l'épopée d'Ulysse qui trou­va récem­ment des échos dans l'œuvre majeure de notre contem­po­rain James Joyce, (qui n'en fait pas une épo­pée mais une œuvre décons­truite inabor­dable pour le pro­fane). Il y est ques­tion d'un voyage, d'actes héroïques, d'un retour en roi au pays natal, d'un étoi­le­ment de mythes mariant l'ontologie, la ver­tu et l'esprit poé­tique de l'existence de l'homme, insur­pas­sable incar­na­tion des aspi­ra­tions de l'âme occi­den­tale. Puis il y eut Rome et la Loi, Rome ayant assi­mi­lé la mytho­lo­gie égyp­tienne et grecque, Rome ter­reau du semis chré­tien.

Il y eut ensuite la matière de Bretagne, visi­ta­tion médié­vale de l'épopée chris­tique, celle qui inven­ta la Table Ronde et la notion poli­tique de l'équité, la Chevalerie et l'honneur mys­tique pour la Dame, le Graal appor­tant la vie éter­nelle à qui boi­rait à sa coupe le sang retrou­vé du Christ sur la croix. Cette matière fut cou­lée en lit­té­ra­ture par Chrétien de Troyes, à l'image d'une ère phi­lo­so­phique et poli­tique où l'on édi­fiait des châ­teaux et des Cathédrales, où l'on inven­tait des Ordres, où l'on par­tait en guerre contre les enne­mis de cet Empire, qui était une pen­sée en acte défi­nis­sant un ter­ri­toire spi­ri­tuel hors duquel le caro­lin­gien n'était plus rien.

D'une épo­pée lit­té­raire nous sommes pas­sés à la mytho­lo­gie d'une civi­li­sa­tion, puis à l'incarnation de l'Amour uni­ver­sel, puis à une légende ordon­na­trice. Celle ci se méta­mor­pho­sa encore en épo­pée his­to­rique lorsque Napoléon vou­lut unir la Terre, épo­pée que prit en modèle Balzac pour édi­fier sa Comédie Humaine. « Je fais mes plans de bataille avec les rêves de mes sol­dats endor­mis ». Cette affir­ma­tion de Napoléon don­na sa struc­ture et sa cohé­rence au ter­ri­toire fran­çais. Une telle phrase relève de la vision poé­tique, quoi que puissent en pen­ser les pro­cu­reurs modernes de la pen­sée.

Voir l'Occident avec ces yeux, c'est contre­ve­nir à cette pen­sée ambiante et ris­quer à coup sur d'être consi­dé­ré comme appar­te­nant à la droite extrême. Pourtant, ce cane­vas de lec­ture, cette lor­gnette poli­tique à la mode trou­ve­rait des dif­fi­cul­tés à prou­ver l'appartenance des Cathédrales à la pen­sée d'extrême droite. Nous ne sous­cri­vons pas à cette lec­ture pav­lo­vienne avec laquelle notre époque tente de nous dres­ser.

C'est cette his­toire, cette his­toire là, qui prit pos­ses­sion du monde. Les épo­pées indiennes vivent aujourd'hui au rythme de l'Occident. Les épo­pées chi­noises ont été recou­vertes par le mode de vie occi­den­tal. C'est l'Occident moderne lui-même, l'Occident de la tech­nique qui impo­sa, comme per­sonne, sans vision poli­tique, reli­gieuse, his­to­rique, méta­phy­sique, et donc lit­té­raire, sa loi du Marché à tout l'univers humain.

Cet Occident-là, diri­gé par des inté­rêts uni­la­té­raux, a plon­gé dans le gouffre car il a renié l’aspiration spi­ri­tuelle qui fut à sa fon­da­tion. Comme le dit Gwen Garnier-Duguy « Lorsqu’on ne recon­nait plus la loi de la moder­ni­té qui amoin­drit nos vies, exté­rieures parce que d’abord inté­rieures, lorsqu’on cesse de croire au spec­tacle et au simu­lacre, alors les indi­vi­dus se tournent natu­rel­le­ment vers ce qui appelle en eux au sens et au mer­veilleux, à la beau­té et à la gran­deur. Cela se nomme la poé­sie. » [1 ]

Ce qui manque aujourd'hui au poème comme à l'Occident pri­vé de pro­fon­deur, c'est la foi en l'épopée. Les œuvres poé­tiques se mul­ti­plient. Partout, tout le monde écrit de la poé­sie. Tout le monde brode des vers et des proses, avec bien sou­vent un talent réel. Et cela marque l'aspiration ini­tiale de Gilgamesh de se trans­for­mer en étoile. Mais l'épopée a déser­té l'imaginaire de l'Occident. C'est trop grand, trop ambi­tieux aux yeux de la mau­vaise conscience qui nous habite. A l'épopée sont atta­chés les semeurs de troubles,  les inten­tions guer­rières – qui seraient absentes de notre Occident moderne bien pen­sant quand la guerre elle-même est en réa­li­té le mode opé­ra­toire de la supré­ma­tie de la tech­nique – les folies des­truc­trices. Chacun construit donc son œuvre à part, avan­çant à coups de concepts indi­vi­duels ou d'inspiration la bride au coup. Mais aucune œuvre ne fonde aujourd'hui notre ave­nir com­mun, celui ins­pi­ra­teur d'arts, d'architectures, de chants, de chan­sons, de phi­lo­so­phies, de recherches. Aucune figure poli­tique actuelle n’a le cou­rage d’affirmer une vision poé­tique hors de laquelle les hommes se dés­unissent et s’occupent à sur­vivre sans pro­jet com­mun.

Cet état de fait dit notre pré­sent néga­tif, auto­des­truc­teur, en désa­mour de soi.  Le pré­sent du nihi­lisme inté­gré.

Il est pour­tant d'autres choix à faire que d'accepter comme iné­luc­table et défi­ni­tive cette ver­sion du cercle vicieux. Pour le dire avec les mots de Paul Vermeulen dans son essai « Où nous en sommes » : « Cet appel à la vie que forme Recours au Poème s’inscrit très exac­te­ment en dehors du camp de concen­tra­tion men­tal que le Spectacle/​Simulacre a vou­lu impo­ser à nos exis­tences, et ce depuis la mise en œuvre de l’industrialisation des vies humaines comme de l’ensemble de la vie ». Se res­sai­sir du fil de l'épopée là où on l'accula, à l'ombre d'une impasse. Douter sys­té­ma­ti­que­ment des affir­ma­tions d'une « moder­ni­té » dépas­sée. Chevaucher à nou­veau notre rap­port à la vie, à la nature, au cos­mos, aux rêves, au sem­blable. Naviguer en héri­tier vers des conquêtes stel­laires. Là se devine le retour de l'épopée et l'avenir quo­ti­dien dont il est por­teur pour main­te­nant. Car l'épopée, en tant que sur­gi du poème, est la grande filia­tion de notre monde.

Notre plus grande filia­tion.