> Sur la poésie de Tony Harrison

Sur la poésie de Tony Harrison

Par | 2018-02-25T06:52:08+00:00 1 juillet 2012|Catégories : Essais|

Le cra­cheur de feu de Leeds

Vu de ce côté de la Manche, Tony Harrison est beau­coup plus qu’un simple poète, du moins au sens où on l’entend aujourd’hui à Paris, ville où j’ai le bon­heur de vivre pré­sen­te­ment – et pro­vi­soi­re­ment. Tous les anglais, ou presque, le connaissent, autant comme poète que comme cinéaste. Mais sépa­rer ces acti­vi­tés appa­raî­trait comme une sorte d’hérésie, aux yeux d’Harrison. Car l’homme publie des recueils de poèmes et fait des films, c’est vrai ; mais ces films sont des poèmes (ou des films /​ poèmes, comme son Regard de la Gorgone, texte pré­sent dans ce volume et dif­fu­sé sur… la BBC, j’imagine vos regards incré­dules amis lec­teurs et poètes) et ces poèmes sont d’une cer­taine manière des films ou des docu­men­taires tant ils s’inscrivent dans le réel, dans la vio­lence du réel. Ainsi,

 

Le chef du Tiergarten de sa voix mono­corde se sou­ve­nait
d’un hip­po sur le dos, ses tripes qui éclatent,
une femelle chim­pan­zé, ses petits tout démem­brés,
et des arbres repeints, de chair de zèbre et de yack.
Des fla­mants roses, fuyant leurs cages cas­sées, foncent
Frénétiquement leurs plumes enflam­mées
Par le feu de la terre vers le ciel blin­dé de bombes,
Les flammes atti­sées par leurs bat­te­ments d’ailes affo­lés (…)

[extrait de La Mère des Muses]

 

Reste, il est vrai, que le sta­tut de la poé­sie et des poètes ne sont pas les mêmes dans le monde anglo-saxon, ou bien alle­mand, que dans ce qu’il reste du monde fran­çais. C’est une des choses qui me frappent, me font vio­lence même, ici, à Paris, en tant que cri­tique lit­té­raire et (jeune) poète : la poé­sie est mise à l’encan, un peu comme l’on fait des vieux. Ce n’est pas le cas ailleurs, voi­là ce que je m’évertue à dire à mes amis pari­siens. Partout ailleurs, la poé­sie occupe une place de choix dans la lit­té­ra­ture comme dans la vie quo­ti­dienne de nos contem­po­rains, que ce soit en Grande-Bretagne où des poèmes paraissent dans les jour­naux (London Review of Books, Dublin Review of Books…)  et où des revues ont pignon sur rue (Granta), aux Etats-Unis (l’exemple fameux étant bien sûr la Boston Review of Books, côté gauche, mais tous les maga­zines consi­dé­rés comme « réacs » vus d’ici publient de la poé­sie) ou encore en Allemagne où les jour­naux du dimanche publient des poètes contem­po­rains dans leurs sup­plé­ments domi­ni­caux, poètes bien enten­du rému­né­rés (nous sommes dans le vrai monde, là où le mot « tra­vail » a réel­le­ment un sens).

C’est ain­si que le poème de Tony Harrison le plus célèbre, Initial Illumination, a paru dans les pages du Guardian, au milieu des articles et textes de réflexion les plus divers sur la guerre du Golfe. Pour nous, la poé­sie est par­tie pre­nante d’un réel dont elle façonne simul­ta­né­ment une par­tie. Ce poème dit cela :

 

A pré­sent, avec leurs phares de jour au Koweit,
l’inhumation à Bagdad des vic­times des braises,
qu’ils se sou­viennent donc, tous ceux qui font la fête,
que leur bonne nou­velle est pour d’autres mau­vaise
ou l’Humanité ne sera jamais éclai­rée.
Est-il vrai­ment ouvert, ce V de la vic­toire,
cette ini­tiale insu­laire incor­po­rée
aux cor­mo­rans, cou flasque, sor­tant d’une mer noire,
aux trom­pettes toni­truantes et triom­phantes
célé­brant de pré­ten­dues vic­toires pour leurs guer­riers,
et le coq accla­mant le feu, tous ceux qui chantent
mais ne sentent le tas de fumier à leurs pieds ?

 

Un poème dont le monde a enten­du par­ler, que le monde a lu, entier ou par bribes, sauf vous, amis de France. Vous pou­vez vous rat­tra­per, heu­reux béné­fi­ciaires de la fort belle tra­duc­tion de Cécile Marshall. Belle occa­sion donc de décou­vrir l’atelier poé­tique de Tony Harrison, poète né en 1937 près de Leeds, dans le quar­tier ouvrier de Beeston. D’ailleurs, les pre­mières pages de Cracheur de feu plongent dans cette ambiance, celle du père du poète, des pubs, de l’ambiance grise des villes indus­trielles anglaises, et de la perte, celle de la mère d’abord, du père ensuite. Un ate­lier qui se pro­longe sur les écrans de la BBC, le grand écran (Prometheus, en 1998), comme sur les scènes de théâtre et d’opéras.  

 

Article tra­duit par Sophie d’Alençon

 

Bibliographie de Tony Harrison en Français :

Quarante-et-un poètes de Grande-Bretagne, tra­duc­tion de Michel Rémy et Anne Talvaz, Écrits des Forges /​ Le Temps des Cerises, Québec, 2003.

La Rose au risque du char­don, antho­lo­gie de poèmes anglais et écos­sais contem­po­rains, pré­face de Jacques Darras, tra­duc­tion de Jacques Darras et Patrick Hersant, Le Cri-In’hui, Bruxelles,2003.

Anthologie bilingue de la poé­sie anglaise, tra­duc­tions de Paul Bensimon, Bernard Brugière et Michel Rémy, Bibliothèque de la Pléiade, Gallimard, Paris, 2005.

v., pré­face et tra­duc­tion de Jacques Darras, Le Cri-In’hui, Bruxelles, 2008.

Laureate’s Block, tra­duc­tion de Cécile Marshall, Petropolis, Paris, 2011.

Cracheur de feu, textes choi­sis, tra­duits et pré­sen­tés par Cécile Marshall. Éditions Arfuyen, Paris-Orbey, 2011.

 

Prolongement sur le web

Hommage ren­du à Tony Harrison le 12 mars 2011 lors de la remise du Prix euro­péen de lit­té­ra­ture 2010 dans le cadre des 6es Rencontres Européennes de Littérature à Strasbourg :

 

http://​www​.prixeu​ro​peen​de​lit​te​ra​ture​.eu/​h​t​m​l​/​f​i​c​h​e​a​u​t​e​u​r​.​a​s​p​?​i​d​=45