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Tempoétiques (1)

Par |2018-08-15T03:54:32+00:00 30 mai 2013|Catégories : Chroniques|

Dans la cohue jour­na­lière des mul­ti­pli­ci­tés, on peut choi­sir déli­bé­ré­ment de rap­pro­cher et non de dis­tendre ou de sépa­rer. Il ne s’agit pas alors d’une recherche effré­née et  arti­fi­cielle de liens comme on pour­rait en trou­ver dans tout dog­ma­tisme. Non il s’agit de se mettre à l’écoute des cou­rants d’énergie et de recon­nais­sance qui se mettent en place et qui sont pré­sents par­tout dans notre monde, même là où on ne regarde plus, ou alors très vite, comme on sait le faire aujourd’hui…. À l’heure des com­pé­tences de vitesse et de pré­ci­pi­ta­tion.
Or pour ces cou­rants silen­cieux mais puis­sants qui battent nos vies comme des res­sacs venus d’ailleurs, comme des neiges sécu­laires, aux­quelles nous sommes habi­tués et dont nous ne savons plus voir la pure blan­cheur d’effacement et de renou­veau, il y a des lieux ou plu­tôt des espaces, des éner­gies, des puis­sances qui se déclament et se disent à mots cou­verts, à mots cachés, par la force des sym­boles et des pos­tures, par le jeu des fami­lia­ri­tés et des élé­gances, des appels et des réfé­rences, des pas­sages choi­sis, des routes inat­ten­dues, des rup­tures qui évident le quo­ti­dien pour lui res­ti­tuer enfin son pur visage d’étrangeté…. Dans lequel nous sommes en purs… étran­gers.
Le poète est ce maître de dési­gna­tion, celui qui sai­sit au vol les signes de cette autre mesure du monde. Il décèle, (dé-cèle), il excelle (ex-cèle) et cèle – selle d’autres mon­tures sur les­quelles la pas­sion et l’amour de vivre se déchaînent.
En Algérie, autre pays des silences, le poète est celui qui sait évi­ter d’abord les lieux com­muns, les écueils des dits et redits sco­laires à pro­pos de la poé­sie. Il sait sur­prendre et rudoyer cette attente de trans­pa­rence qui tue tous les pos­sibles d’être. Quelle que soit l’Histoire qui habite nos fresques et frasques au quo­ti­dien, il sait dénouer les cer­ti­tudes, habi­ter les doutes et en pro­je­ter les ombres, il sait glis­ser dans l’arène et ména­ger le double émer­veille­ment de l’ambigüité et de la droi­ture. Il apporte la géo­mé­trie des portes ouvertes et la lumière des quêtes, renon­ce­ments aux cer­ti­tudes.
Ainsi en est – il de Mohammed Dib, dont la parole mul­tiple et sin­gu­lière reste incon­nue en son pays. Et pour­tant,  la puis­sance des mots les porte au voyage, voyage inté­rieur sur­tout, à la ren­contre des éner­gies cor­res­pon­dantes : sou­fisme, sagesse et chants popu­laires, her­mé­tismes voyants, illu­mi­na­tions incom­pré­hen­sibles mais res­sen­ties et admises, cryp­to­gra­phies ludiques comme celles que l’enfance invente et fait vivre dans le chant et le délire lucide qui l’habite ; toutes ces pra­tiques poé­tiques creusent infi­ni­ment le texte vu/​lu vers le texte dit, joué, ouvert aux mul­ti­pli­ci­tés qui accom­pagnent l’Histoire du Maghreb et de l’Algérie.
Ainsi dans Fractures

Cœur à cris.
Grillons d'ennui.

Attente.
Qui vive ?
Qui ne se quitte pas ?

Les étoiles dis­posent en vain leurs signes.

De main en main que de caresses déprises.

Murmure le secret étran­ger à toute rive.

Le monde s’écrit et se par­sème autour d’un secret, les signes sont sa langue, mais ceux anciens qui res­tent ouverts et savent impo­ser les brèches, les entailles dans le mur ras­su­rant des construc­tions acquises. Il s’agit de savoir qui vit, qui est là, qui existe, tout en sachant qu’on ne sau­ra pas, que cette ques­tion venue avec nous, par­ti­ra avec nous et conti­nue­ra de se décli­ner avec l’humanité…. Et ne s’épuisera sans doute pas.
Ainsi en est-il dans le recueil Omnéros où le poète déclame/​enferme une vision à la fois hal­lu­ci­née et pour­tant réflé­chie d’un monde por­té par la loi secrète de la trans­for­ma­tion qui gruge les appa­rences et les fait écla­ter ; au cœur de cette dis­po­si­tion est Eros, puis­sance de vie , alter­na­tive et tra­ver­sante, qui devient Eros mer, Eros terre, Eroslude, plus eros et enfin tha­na­té­ros. Étroitement asso­ciée à la femme et à la mer, dans l’infinitude de leur pré­sence, de leur tra­ver­sée et de leur mys­tère, l’Amour dépa­reille le monde, le ravage mais lui rend enfin une plus pro­fonde inté­gri­té. Le tra­vail ini­tia­tique et alchi­mique est au cœur de ce recueil puisqu’il s’agit de com­prendre le périple du res­sen­ti et du vécu au cœur de l’expérience poé­tique, por­teuse, rava­geante mais vivi­fiante. Le voyage se fait éga­le­ment avec en creux le jeu des langues : si l’arabe est absent et si le fran­çais est la langue d’écriture, en cette der­nière langue, le regard de l’autre conti­nue d’être et de dépor­ter sans cesse toute phrase, tout vers, dans l’infinie absence qu’elle désigne. Le texte est écar­te­lé, feuille­té par la pré­sence silen­cieuse de ce jeu qui contri­bue à son her­mé­tisme, ce der­nier deve­nant la seule manière de dire dans la fidé­li­té :
 

Clair obs­cur

Les oiseaux appa­raissent,
S'allume une flamme
Et c'est la femme ;

Sans nom ni liens ni voile,

Errant les yeux clos,

La femme cou­verte de la fraî­cheur de la mer.

Mais brus­que­ment les oiseaux réap­pa­raissent

Et s'allonge cette flamme

Plus qu'entr'aperçue au fond de la chambre.

Et c'est la mer,

La mer aux bras endor­mants por­tant le soleil.

Ni orient ni nord, ni obs­tacle ni barre, la mer ;

Rien que la mer téné­breuse et douce

Tombée des étoiles, témoin des muti­la­tions du ciel,

Solitude, pres­sen­ti­ments, chu­cho­tis.

Rien que la mer,
Les yeux éteints.
Sans vague ni vent ni voile.

Brusquement les oiseaux réap­pa­raissent ;

Et c'est la femme.

Ni étoile ni rêve, ni gey­ser ni roue, la femme.

Les oiseaux reviennent ;
Et rien que la mer.

Le même secret se trans­forme : alté­ri­té et étran­ge­té sont aus­si méta­mor­phoses, appa­rences et inté­rio­ri­tés mul­tiples qui n’en finissent pas de se don­ner à voir dans le kaléi­do­scope du monde. Une des figures échap­pée de ce motif de trans­for­ma­tion est la femme qui devien­dra le centre du recueil Ô Vive. Bouche, œil, sexe, le Ô du titre ren­voie à la puis­sance fémi­nine de créa­tion, d’enfantement et de trans­for­ma­tion ; Vivre conduit à recon­naitre l’exaltation de la vie. Dans ce recueil éga­le­ment, l’émerveillement, la stu­peur, l’adoration silen­cieuse, pro­fonde, sou­lignent la pré­ca­ri­té du monde et de la rela­tion que nous entre­te­nons d’abord  avec l’amour puis avec l’univers, tout en mon­trant la force silen­cieuse qu’il nous pro­digue.
Au-delà de toutes les berges explo­rées, reste enfin le secret d’enfance, la nais­sance sans nom aux choses banales mais si for­te­ment sin­gu­lières sous le regard neuf de l’enfant qui tou­jours veille. Car c’est de cela qu’il s’agit, l’enfant traque, se place aux centres de ces cou­rants d’énergie qui ouvrent dans le monde la circulation/l’échange, l’émerveillement, la pro­fon­deur inat­ten­due que l’on découvre au détour de soi, de la rue, de l’ombre d’un arbre qui se pro­longe sur le mur. L’enfant est en état de vigi­lance, écoute, découvre : il vit enfin là où nul ne peut lui arra­cher la splen­deur simple et impro­bable  de son état.

Si c'était illu­mi­né ?

Il le savait et com­ment.

Mais il n'y allait pas.

Des lustres brillaient,
Il y avait fête là-bas.
Ici, nuit et silence.

Ici, que des sou­pirs
Etouffés par les portes.
Le gar­çon écou­tait.

Cette mai­son dou­blée
Par cette autre mai­son
Où il y avait fête.

Nul bruit même de pas.
Mais d'ici on enten­dait :
La fête allait bon train.

Debout à la fenêtre
Il regar­da les étoiles
Vivre dans leur bas­sin.

À l’autre bout de cette appar­te­nance, il y a un autre poète, jeune et beau­coup moins connu, il s’agit de Amine Aït Hadi. Et pour­tant, il y a une sorte de réson­nance.
 

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