> Une ouverture vers la poésie mexicaine

Une ouverture vers la poésie mexicaine

Par | 2018-05-21T22:30:33+00:00 23 juillet 2012|Catégories : Essais|

Comme dans un éclair
je cesse de m’entendre :
    
silence

                 Carmen Boullosa

 

 

La très belle antho­lo­gie consa­crée par Claude Beausoleil à la poé­sie mexi­caine contem­po­raine est une belle façon de décou­vrir ce qu’a été cette poé­sie entre 1880 et la fin du 20e siècle. On la com­plè­te­ra uti­le­ment avec un récent numé­ro de la revue Inuits dans la Jungle, revue diri­gée par Jacques Darras, Jean-Yves Reuzeau et Jean Portante et dont la qua­li­té du tra­vail doit être encore ici sou­li­gnée. Les 23 poètes mexi­cains contem­po­rains sélec­tion­nés par Victor Manuel Mendiola pour la revue, cer­tains évi­dem­ment com­muns à ceux de l’anthologie de Beausoleil, per­mettent d’approcher au plus près de ce qui s’écrit main­te­nant au Mexique. Réunis, les deux livres offrent une pers­pec­tive inéga­lée en langue fran­çaise.  

Un siècle de poé­sie Mexicaine com­porte des poèmes de 73 poètes. L’anthologie est struc­tu­rée selon trois par­ties : les ori­gines de la moder­ni­té, entre­croi­se­ments et voix de femmes. Elle s’ouvre par un texte posant les enjeux et l’historique de la poé­sie au Mexique, texte court mais d’une très grande uti­li­té, très clair. La poé­sie n’est pas une affaire neuve au Mexique, bien au contraire. On pour­rait affir­mer sans risque de se trom­per qu’elle a tou­jours fait par­tie de cet espace géo­gra­phique que nous appe­lons « Mexique » mais qui fut long­temps, avant la conquête espa­gnole, indien. Pour l’anthologiste, elle plonge même ses racines dans un temps immé­mo­rial. Les civi­li­sa­tions aztèque, maya et pure­pe­cha vivaient dans un monde où le sacré, et la poé­sie qui lui est inhé­rente, fai­sait par­tie de la vie quo­ti­dienne. Le monde, l’univers et la vie ne s’appréhendaient pas autre­ment. La venue des espa­gnols a tout bou­le­ver­sé. Il reste cepen­dant des textes de Nezahuacóyotl, prince, phi­lo­sophe, archi­tecte et poète du 15e siècle. Un poète qui est tou­jours for­te­ment pré­sent dans l’âme poé­tique mexi­caine contem­po­raine. On le ren­contre par­tout à Mexico, son nom étant don­né à toutes sortes d’édifices ou de rues. C’est une des deux figures puis­santes de l’ancienne poé­sie « mexi­caine ». La seconde est celle d‘une femme, Sor Juana Inés de la Cruz (1648-1695), et cela n’est pas sans expli­quer à la fois la place des poètes femmes dans l’anthologie comme dans la réa­li­té de la poé­sie mexi­caine contem­po­raine. Une place qui tient au rôle tenu par la poète du 17e siècle mais aus­si au talent et à la vio­lence extra­or­di­naire de cette poé­sie fémi­nine. La poé­sie de Sor Juana Inés de la Cruz, comme sa vie, fut poé­sie de lutte pour l’existence de la voix des femmes. Elle a été enten­due :

 

Lumière
de Mónica Mansour

 

le ven­dre­di à sept heures du soir
par toutes les portes entre
un flam­boie­ment
pour célé­brer la créa­tion du monde
chaque sep­tième jour la mer de lumière
se prête de nou­veau à la terre
pour que l’on puisse dis­tin­guer ses formes
pour que l’on conti­nue à leur don­ner
chaque jour un nou­veau nom
le ven­dre­di à sept heures du soir
tu es morte
en regar­dant vers la porte
et la lumière t’a inon­dée

depuis un cer­cueil en bois
arbre creux endor­mi
ton corps retour­ne­ra
dans un drap blanc
à l’ombre fraîche de la terre

les gens déam­bulent
chu­chotent, se regardent
nul ne sait que faire de la mort, ma sœur
nul ne sait que faire de ta mort

sous les cyprès au som­met de la mon­tagne
près des nuages et du silence
le regard se pro­longe vers la clar­té
six femmes lavent ta peau
elles l’honorent pour la der­nière fois
elles prient pour le corps et l’âme
l’eau claire qui le puri­fie

nous déchi­rons nos robes à l’endroit du cœur

je marche len­te­ment der­rière le cer­cueil de pin
vers la grotte où tu habi­te­ras
le rab­bin mur­mure
l’un après l’autre nous jetons une pel­le­tée de terre noire
afin de revê­tir le cer­cueil nu
et d’y dépo­ser un caillou
les pierres t’accompagneront tout au long du che­min
média­trices par­faites rédemp­trices
dure bar­rière d’humidité de feu
pour que tu ne perdes pas ton che­min
pour que tu ne reviennes pas
j’aurais pré­fé­rer gar­der la tex­ture de la terre
poudre du caillou que je t’ai dépo­sée en offrande
mais les vivants ont l’obligation de laver la mort
de la lais­ser à sa place
chaque pierre un fon­de­ment de ta nou­velle mai­son

sept jours de prières pour que l’âme dise adieu
sept jours pour qu’elle parte en paix
sept jours de cau­che­mar
assis par terre
près de la terre où tu reposes
les miroirs sont voi­lés
l’âme ne voit pas son image
les proches ne regardent pas leur deuil
les cou­ronnes de pain en cercles par­faits
attrapent en leur centre le vide
pur et pro­tec­teur
mémoire

la vie s’inventera tous les jours
les proches retour­ne­ront dans le monde
les miroirs seront dévoi­lés

ale­ha ha-sha­lom

[tra­duit par Randolph Gilbert et Adrien Pellaumail]

 

 Mais l’approche de la moder­ni­té se fait à par­tir du 19e siècle. Ce siècle est roman­tique ici comme ailleurs. La poé­sie voit sur­gir des figures légen­daires tout en se « natio­na­li­sant » quelque peu, pour cause de guerre entre le Mexique et les Etats-Unis, guerre qui conduit à la ces­sion par le pre­mier de ce qui est deve­nu le sud des Etats-Unis. S’ajoute à ce ver­sant, un roman­tisme plus sombre. Nous indi­quons cela pour une seule rai­son : la moder­ni­té poé­tique mexi­caine est née face au roman­tisme du 19e siècle, une moder­ni­té direc­te­ment sous l’égide des concep­tions de Rubén Darío [cf, l’article de Sophie d’Alençon sur ce poète : https://www.recoursaupoeme.fr/critiques/rub%C3%A9n-dario-azul/sophie-dalen%C3%A7 ]. Avec une France et un Paris idéa­li­sés. Mais ce sont sur­tout José Luis Tablada et Ramón López Velarde qui font entrer la poé­sie mexi­caine dans ce que nous nom­mons « moder­ni­té ». Avec eux, on écou­te­ra Satie et on lira Apollinaire ou Cendrars à Mexico. Et le haï­ku péné­tre­ra la poé­sie mexi­caine. Les temps sont à l’ouverture au monde, et à l’enrichissement par l’extérieur. Le tout sur fond de bou­le­ver­se­ment des codes poé­tiques, lequel tra­duit encore l’influence de Darío. Avec le recul, ces poé­sies ne paraissent pas être les plus inté­res­santes de la poé­sie mexi­caine contem­po­raine.

Les vraies évo­lu­tions datent de 1928 et de la publi­ca­tion de L’Anthologie de la poé­sie mexi­caine moderne, de Jorge Cuesta. C’est sans aucun doute l’acte de nais­sance véri­table de la moder­ni­té poé­tique au Mexique. Écoutons Claude Beausoleil : « Proposant de nou­velles voix, fai­sant des choix contro­ver­sés, pas­sant sous silence des ténors de l’époque, le jeune poète de vingt-cinq ans donne un pano­ra­ma de la poé­sie mexi­caine tis­sé de risques ». Comment pour­rions-nous ne pas appré­cier cette figure ? Et plus loin : « À par­tir de la publi­ca­tion de cette antho­lo­gie, la poé­sie natio­nale change de figure, tout bas­cule. Une dis­tance cri­tique sera la marque de ces Contemporáneos récla­mant pour la poé­sie mexi­caine un inves­tis­se­ment du tra­vail for­mel et une ouver­ture aux lit­té­ra­tures d’autres langues et d’autres cultures ». Nous sommes au Mexique en 1928. On croi­rait presque entendre par­ler de Recours au Poème, en France, aujourd’hui. Les prin­ci­paux membres de cette réunion de soli­taires sont Xavier Villaurrutia, Salvador Novo, Carlos Pellicer ou José Gorostiza.

 

Poésie
De Xavier Villaurrutia

 

Tu es la pré­sence avec laquelle je parle
tout à coup, seul à seul.
Ce sont les mots qui te forment,
ceux qui sortent du silence
et de la mare de rêve dans laquelle je me noie
libre jusqu’au réveil.

Ta main métal­lique
dur­cit l’urgence de ma main
et conduit la plume
qui trace sur le papier son lit­to­ral.

Ta voix, lieu de l’écho,
est le rebon­dis­se­ment de ma voix sur le mur,
et sur ta peau en miroir
je me regarde me regar­dant par­mi mille Argos
pen­dant de longues secondes.

Mais le moindre bruit te fait fuir
et je te vois sor­tir
par la porte du livre
ou par l’atlas du pla­fond,
par les planches du plan­cher,
ou la page du miroir,
et tu me laisses
sans vie sans voix et sans visage,
sans masque comme un homme nu
en pleine rue des regards.

 

Claude Beausoleil tou­jours : « Pour les Contemporáneos, le poète est seul, son poème est l’épreuve et la preuve éthique de son ques­tion­ne­ment. Pas de chant à la patrie, pas de sen­ti­men­ta­lisme exa­cer­bé, mais une exi­gence, une luci­di­té dans la réflexion. Le corps, la mort, le désir et leur trans­cen­dance sont des thé­ma­tiques que cette poé­sie condense avec une extrême ten­sion ». Cette démarche a été la cible de vives attaques, on leur repro­chait de n’être pas assez mexi­cains. Il y a tou­jours cette sorte de pré­ten­tion, dans tous les pays, chez les tenants de l’institution poé­tique, à déte­nir le « graal ». On trouve cela aus­si en France aujourd’hui, une sorte de « foi » en la supé­rio­ri­té des bou­le­ver­se­ments poé­tiques issus de poé­sies fran­co­phones, et même fran­çaise, Mallarmé, Rimbaud. Ceux qui n’ont pas « eu » Mallarmé et Rimbaud, pffff… Drôle d’ambiance, très fran­çaise. Quelque chose de peti­te­ment médiocre. Il est tout de même très éton­nant que cette pro­pen­sion à une sorte de natio­na­lisme poé­tique irrigue cer­tains ver­sants gau­chi­sants du milieu poé­tique. Comme à toutes les époques, les poètes exté­rieurs à la muséi­fi­ca­tion de leur poé­sie natio­nale ont subi au Mexique de sor­dides pro­cès en légi­ti­mi­té. Allons, allons, mes­sieurs, n’est légi­time que ce qui s’impose. La trace des adver­saires des Contemporáneos s’est un peu effa­cée. Il reste ceci : avec ces poètes, le lan­gage et le poème deviennent le seul recours.

Octavio Paz naît et émerge de cet uni­vers. Il est aux yeux du monde et sans conteste le poète mexi­cain par excel­lence. Avec lui, la poé­sie mexi­caine est par­tie pre­nante du monde : « La langue est la seule patrie du poète ». Et ce poète est enga­gé dans la vie poli­tique et sociale, atta­qué en consé­quence. Il y a du Hugo dans le mode d’être de Paz.

Le poète est au monde. Toujours. Et en même temps il n’est pas de ce monde. Pas entiè­re­ment du moins. Sans quoi il n’est pas poète.

 

Dire : Faire, I
De Octavio Paz

 

Parmi ce que je vois et dis,
par­mi ce que je dis et tais,
par­mi ce que je tais et rêve,
par­mi ce que je rêve et oublie,
la poé­sie.
         Se glisse
par­mi le oui et le non
         dit
ce que je tais,
          tait
ce que je dis,
          rêve
ce que j’oublie.
         Ce n’est pas un dire :
c’est un faire.
          c’est un faire
qui est un dire.
          La poé­sie
se dit et s’entend :
          est réelle.
Et à peine dis-je
          est réelle
se dis­sipe.
Est-elle plus réelle ain­si ?

Ce qui ne signi­fie aucu­ne­ment man­quer d’humour :

 

Hauteur
de Efraín Huerta

Je suis
Exactement
À
Un mètre
Et 74 cen­ti­mètres
Au-des­sus
                                   Du
                                   Niveau
                                   Du mal.

 

Et ce rap­port poé­tique au monde se pro­longe à la fin du siècle pas­sé en ce début de 21e siècle. C’est ce qui res­sort for­te­ment de la lec­ture des 23 poètes mexi­cains pro­po­sée par la revue Inuits dans la Jungle.

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