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V.S. Naipaul

Par |2018-08-15T22:36:27+00:00 3 février 2013|Catégories : Chroniques|

 Miracle dans la cam­pagne anglaise

 

Dans ce roman auto­bio­gra­phique, Naipaul relate son arri­vée dans la région de Salisbury, à deux pas de Stonehenge, dans le Comté du Wiltshire.

Il vit depuis vingt ans en Angleterre, mais son ins­tal­la­tion dans cette mai­son entou­rée de prai­ries et de ver­gers marque le début d’une période par­ti­cu­liè­re­ment heu­reuse de sa vie.

Le vil­lage était inexis­tant. Je m’en féli­ci­tai. J’aurais appré­hen­dé de ren­con­trer des gens.

(Il fera pour­tant, un peu plus tard, la connais­sance d’un homme qui habite tout près de chez lui, dans un petit logis d’ouvrier agri­cole, et il se lie­ra d’amitié avec lui.)

La mai­son que V.S. Naipaul habite est la dépen­dance d’un manoir lais­sé à l’abandon – ou presque. À tra­vers les pay­sages – un che­min her­beux qu’il emprunte chaque jour, une rivière – il entre en contact avec une Angleterre qui n’est plus. Cela rap­pelle for­cé­ment les textes que W.G. Sebald a écrits dans la cam­pagne anglaise (le Suffolk), dans l’ouvrage inti­tu­lé Les Anneaux de Saturne. Lui aus­si était étran­ger, au départ. Cela donne au regard des deux pro­me­neurs une sin­gu­lière acui­té.

[…] j’étais main­te­nant à l’unisson du pay­sage, dans ce lieu soli­taire, pour la pre­mière fois depuis mon arri­vée en Angleterre.

Et si son regard se pose sur Jack, c’est parce que cet homme lui semble aus­si en har­mo­nie avec ce petit mor­ceau de Terre. Les autres, le plus sou­vent, il les évite.

La vue d’une per­sonne au loin et la pers­pec­tive d’une ren­contre une dizaine de minutes plus tard avaient de quoi me gâcher la pro­me­nade dans l’intervalle, et aus­si après (car la per­sonne ren­con­trée aurait toutes les chances de m’emboîter le pas au retour pour rega­gner, en géné­ral, sa voi­ture  garée à l’autre bout du grand che­min, là où il rejoi­gnait l’une des routes natio­nales). Je pré­fé­rais donc, quand je voyais appro­cher quelqu’un, renon­cer à aller plus loin et tour­nais bride.

Cette fois-ci, pour­tant, je n’en fis rien. Je vis que la per­sonne au-devant de laquelle je mar­chais était une femme d’âge mur. […] Sa manière de me saluer avant que nous nous croi­sâmes fut pleine de natu­rel ; nous nous arrê­tâmes pour cau­ser. Elle habi­tait et tra­vaillait à Shrewton. À l’époque où elle vivait à Amesbury, me dit-elle, elle pra­ti­quait régu­liè­re­ment la pro­me­nade que nous étions en train de faire. Elle était venue aujourd’hui dans l’espoir de voir des che­vreuils. Nous avions donc cela aus­si en com­mun.

Dans le Wiltshire, V.S. Naipaul accède à la fois à la connais­sance de la nature envi­ron­nante et à celle de sa nature pro­fonde. À son arri­vée, il ne s’était pas encore trou­vé lui-même et était plu­tôt mal en point.

Je com­men­çais à me réta­blir. C’était même plus qu’un réta­blis­se­ment. Un miracle s’était pro­duit pour moi dans cette val­lée et dans les dépen­dances du manoir où se trou­vait mon pavillon. Au sein de cet impro­bable décor, au cœur de la vieille Angleterre, en un lieu où j’étais un véri­table étran­ger, je me vis offrir une nou­velle chance, une nou­velle vie, plus riche et plus pleine que tout ce que j’avais pu connaître ailleurs. En ce lieu où je n’avais recher­ché d’abord que l’éloignement, un coin où me cacher, voi­ci que je réa­li­sai une par­tie du meilleur de mon œuvre. Je voya­geais ; j’écrivais. Je me hasar­dais au-dehors, rame­nais au pavillon des impres­sions d’aventures, et j’écrivais. Les années pas­sèrent. Je me réta­blis.

Lorsqu’il creuse en lui, il est ame­né à revivre en pen­sée son arri­vée en Angleterre, deux décen­nies plus tôt. Il se rap­pelle notam­ment la gare de Waterloo ouverte la nuit et vio­lem­ment éclai­rée. Lui venait d’un monde où l’on ne tra­vaillait qu’à la lumière du jour. V.S. Naipaul avait à peine dix-huit ans, il venait de quit­ter Trinidad et se retrou­vait dans une pen­sion de famille. Il avait choi­si Londres pour ses études uni­ver­si­taires et – il en était inti­me­ment per­sua­dé – pour deve­nir écri­vain. À l’affût, dès les pre­miers ins­tants, de toutes les scènes, de tous les décors qu’il juge­rait lit­té­raires, il trou­va peu de choses à la hau­teur de son attente. Il com­prend, vingt ans plus tard, que l’essentiel lui a échap­pé.

Les épaves de l’Europe d’après-guerre, voi­là l’un des thèmes qui m’échappèrent.

Il n’a pas fait atten­tion au vieil homme de la pen­sion qui avait sans doute des sou­ve­nirs pré­cieux. Il ne lui a posé aucune ques­tion.

Il lui a fal­lu patien­ter de longues années pour trou­ver la veine de son écri­ture. Il parle de cette capa­ci­té à entrer en écri­ture comme dans un jar­din clos, une enceinte. Cela est deve­nu évident dans le Wiltshire et c’est sans doute pour­quoi ces dix années-là sont cen­trales. Le jar­din clos ren­voie à celui qui entoure le manoir, aux pivoines qui poussent sous ses fenêtres – les pre­mières qu’il ait vrai­ment regar­dées : elles étaient à l’image de ma nou­velle vie.

Il com­prend rapi­de­ment que ce qui le touche le plus est l’état d’abandon dans lequel se trouve le parc, la végé­ta­tion enva­his­sante : les orties, le lierre, les ronces… Le déclin.

Il apprend qu’autrefois, seize jar­di­niers s’affairaient dans ce parc. Un seul est tou­jours là : Pitton.

Et, dans son cos­tume trois-pièces en tweed, il avait si peu l’air d’un jar­di­nier ou d’un quel­conque tra­vailleur manuel.

V.S. Naipaul se prend de pas­sion pour l’automne et l’hiver aus­si.

[…] j’avais cueilli des herbes et des roseaux, et pris plai­sir à voir leur cou­leur pas­ser len­te­ment du vert à un brun de gâteau sec. J’avais même pris plai­sir aux cou­leurs bru­nies des fleurs qui avaient séché dans leur vase sans perdre leurs pétales ; j’avais répu­gné à jeter ces bou­quets. Les matins d’automne ou d’hiver, j’étais sor­ti regar­der la gelée blanche qui our­lait les feuilles et les tiges bru­nies.

S’il devient sen­sible aux charmes de la végé­ta­tion mou­rante, c’est parce que la mélan­co­lie prend de plus en plus de place en lui, comme un magni­fique lise­ron enva­his­sant. La mort le hante. L’écriture de L’Énigme de l’Arrivée est intrin­sè­que­ment liée à la mort – celle de Jack, celles d’êtres à la fois plus proches et plus loin­tains (car res­tés, eux à Trinidad) : son père, puis sa sœur, mais aus­si celle, toute sym­bo­lique, sur laquelle débouche un cycle arri­vé à son terme, cette petite mort qui pré­cède une renais­sance.

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