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Vies imaginées (3)

Par | 2018-05-22T00:46:21+00:00 13 avril 2015|Catégories : Chroniques|

 

Le miroir de Venise

 

Un bahut dont la clé en tour­nant réveille l'odeur du papier, comme échap­pée d'un fla­con ; une biblio­thèque où se tiennent, debout et ali­gnés, des volumes reliés, dont un pan­se­ment pour l'âme : Les fleurs du mal ; une fenêtre que le bureau évite, l'Auteur pré­fé­rant le coin ombreux, fleu­ri de matières rares ; des lan­cers d'oiseaux sophis­ti­qués, onyx indes­truc­tibles – des chu­cho­te­ments, là où d'autres chantent, là où d'autres hurlent, où la musique, de son épaule nue, a tra­vaillé, malaxé le musi­cien, le ren­dant musi­cien de tout. Un débar­ras plein de malles, où sont archi­vées et clas­sées des notules anté­rieures ; des tiroirs cou­lissent, char­gés du Mystère ; fleurs exfo­liées d'un doigt, au centre des­quelles la néga­tive exclut toutes les autres ; et une lumière de biais par­vient par ins­tants à tou­cher le bois ouvra­gé du bureau. Si, inci­dem­ment, elle se pose sur sa main, elle endure et porte ce qu'il a por­té puis éclair­ci en lui et dans sa langue, et com­ment du lan­gage il est arri­vé à sa parou­sie. Sachant que sa vie se pense les yeux bais­sés, sui­vant l'aléa de la plume, au rythme d'une oscil­la­tion. 

Ce sont effec­ti­ve­ment les ciels mornes, les sar­co­phages, le sombre sque­lette de la femme aimée, éten­du sur un divan en son accou­tre­ment de peau, l'étoile dis­tante ou la lune éma­ciée qui l'ont pous­sé à dépiau­ter Baudelaire. Et cette vision lui apprend le froid, la capi­tale sous la neige, le cœur gelé. Il s'imprègne d'elle. Elle monte en lui comme un limon.

 

Il se regarde dans le miroi­te­ment d'une cuillère, il lit la boule pâle, sta­tique, le fait que chaque haus­se­ment de sour­cil soit une vir­gule sur une gueule cas­sée. Quelque chose depuis des semaines l'empêche dans sa langue et lui prend ses mots. C'est dans la gorge, dans la bouche, sur les lèvres, le nez, le front et les oreilles. Ça coule, sinueux, mar­chant par lignes. C'est le thème de l'homme qui che­mine à côté de son ombre. Son double le suit sans l'embrasser. Lorsqu'il doit tra­ver­ser la rivière, qui le rejoint, qui se moque, est-ce la rivière ou le contact de l'eau gla­cée ? une tête affleu­rant à la sur­face, sur quoi les eaux par moments se referment, et, au bout d'un com­bat sans mer­ci, une saillie de bran­chages, l'homme s'y main­tient, sort de l'eau, pour­suit son che­min, ne se retourne pas – en aucun cas. 

Il bute sur cette image dans son miroir de Venise. Sa pen­sée est molle. Elle erre. Il se voit empor­té par le cou­rant. L'aphasie dont il souffre mine son humeur autant que son geste, tou­jours le même, d'aller à tâtons vers le miroir. Le nom lui emplit la bouche mais il ne peut le pro­non­cer : Venise, asso­ciée à l'image de cette lave qu'un arti­san étire, souffle et forme.

Torride, le futur objet brille en brû­lant dans le four qui le ren­dra solide. L'épaisseur du verre, comme rayé par endroits, lui évoque les poi­gnets en verre filé de Marie, son épouse. Il veut demeu­rer seul dans cette pièce pen­dant un temps indé­fi­ni, s'acharner. Ce « pot d'encre »… ces « rin­çures », dira Rimbaud de ses propres poèmes… Il veut être seul, au moins quelques secondes. Qu'une femme aille et vienne à tra­vers la mai­son, peu importe, pour­vu qu'elle ne brusque pas la poi­gnée, qu'elle ne vienne pas mêler au sien son reflet. 

Avant de sor­tir d'ici, il vou­drait mieux sen­tir l'effluve du papier racor­ni, replié sur lui-même en étoile de mer ; revoir le pain magique des Fleurs du mal, don­né chaque matin, genre d'or ambi­gu ; revi­si­ter aux ciseaux et à la main les notules, la liasse de lettres reçues ; alors, le pain devient amer, l'eau tourne et avec elle l'homme tombe, tout se gâte.

La rivière coule, quoi qu'il arrive.

Il en est des hommes comme des blés, écrit Van Gogh à Théo : « cer­tains seront broyés ».

Stéphane-Étienne Mallarmé y échappe. Le temps n'est pas encore venu du spasme à la glotte, de la fin : il mour­ra sur un tiret, ne pou­vant élire un seul mot contre tous les autres.

La rivière cou­le­rait. Là-bas. 

 

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