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Vies minuscules de Pierre Michon

Par | 2018-02-23T23:25:13+00:00 24 octobre 2014|Catégories : Essais|

Vies minus­cules  de Pierre Michon.
De l'empire des signes à  la sim­pli­ci­té mira­cu­leuse de l'écriture.

 

 

Il y aurait beau­coup à dire sur la notion de « sim­pli­ci­té » en lit­té­ra­ture et on pour­rait la décou­vrir dans des formes lit­té­raires com­plexes ( chez un Proust ou un Joyce par exemple) aus­si bien que dans des écri­tures blanches au style dépouillé comme celles de L'étranger de Camus. On s'apercevrait sans doute à la fin d'une telle étude que la sim­pli­ci­té en lit­té­ra­ture tient para­doxa­le­ment à récu­ser, selon l'élan même de ses ver­tus infi­ni­ment créa­trices, toutes les trans­pa­rences d'un sim­plisme per­vers : un récit vivant fait tom­ber les images sociales qui empri­sonnent  les êtres dans des rôles, des sta­tuts et des fonc­tions, il les ouvre à une sur­abon­dance de sens, d'expériences et d'interprétations qui para­doxa­le­ment les sim­pli­fie en les déli­vrant de tout regard englo­bant, de quel- que champ du savoir qu'il pro­vienne.

 Le recueil de nou­velles inti­tu­lé Vies minus­cules, publié en 1984 par l'écrivain Pierre Michon, mani­feste avec beau­coup de force et de pro­fon­deur cette capa­ci­té de l'écriture lit­té­raire à rendre jus­tice à la liber­té spi­ri­tuelle du sujet. De même que chez Flaubert, Dostoïevski ou Faulkner, les simples n'y sont pas les seuls jouets d'un déter­mi­nisme éco­no­mique et poli­tique. Une pièce manque au puzzle, l'inachèvement de ses des­tins minia­tures lève une béance, une faille dans toutes les grilles d'interprétation qu'on leur peut appli­quer.

Ce petit par­cours à l'intérieur de cette œuvre cherche à voir com­ment la fic­tion lit­té­raire peut faire pas­ser du super­fi­ciel au simple par les détours néces­saires d'un style infi­ni­ment ouvra­gé, un style qui creuse l'avènement d'une pré­sence et d'un tré­sor de parole sous l'écorce ingrate d'existences défi­ni­ti­ve­ment tron­quées.

 1) La fic­tion lit­té­raire et l'évocation des humbles.

Il n'y a pas de pire insulte aux « pauvres » que de les réduire à un besoin éco­no­mique, à la cupi­di­té nor­ma­tive d'une inser­tion sociale. Dans cette pers­pec­tive, Les Vies minus­cules ne pré­tendent pas docu­men­ter sur les « hommes de peu », mais fidèles à l'intuition de l'Evangile, elles voient en eux le ren­ver­se­ment des pré­ten­tions de l'homme à s'arranger un petit bon­heur indif­fé­rent à la sim­pli­ci­té et à la gran­deur de Dieu.

A l'instar des Béatitudes, la lit­té­ra­ture n'est pas un déver­soir de dis­cours pieux, mais la mise en relief d'une sim­pli­ci­té qui engage l'écrivain et le lec­teur dans la pro­fon­deur d'une parole sin­gu­lière.  La beau­té y est néces­saire comme la trace et le signe d'un res­pect où la misère de l'autre appelle l'emploi d'un micro­scope : le moindre signe d'humanité et de sen­si­bi­li­té exige à la fois ampli­fi­ca­tion et effets de sour­dine dis­crets, la moindre empreinte de dou­leur et d'espoir affé­rente au non-avoir et au non-être appa­rent de l'autre y recèlent des épi­pha­nies invi­sibles que l'écrivain ne doit pas lais­ser perdre sous cou­vert d'idéologie poli­tique ou par la simu­la­tion d'une proxi­mi­té trom­peuse aux êtres pri­vés de toute auto­ri­té sociale et intel­lec­tuelle.

Si le misé­ra­bi­lisme lit­té­raire idéa­lise les pauvres, l'écriture de Pierre Michon est trop consciente de son impuis­sance à péné­trer ce que les autres vivent de l'intérieur pour imi­ter une telle démarche.

C'est pour­quoi le style de cet auteur pri­vi­lé­gie le for­mat bref, la nou­velle et les ins­tants de pré­di­lec­tion et d'incandescence, les épi­pha­nies ful­gu­rantes para­doxa­le­ment nichées en plein cœur de vies tri­viales et sans attrait. Les pas­sages qui font entre­voir l'or caché de ces des­tins minus­cules  ne peuvent en res­ti­tuer que des éclair­cies ou des orages, des silences ou des rac­cour­cis sug­ges­tifs d'immenses masses de temps à jamais ense­ve­lies dans l'oubli. Dévider leur exis­tence selon une nar­ra­tion linéaire à la Balzac ne ren­drait pas jus­tice à la pré­sence de ces visages trop pré­caires pour deve­nir des « per­son­nages de roman ». Par leur condi­tion et leur carac­tère, par l'ombre qui les met comme en berne de l'histoire, les Vies minus­cules ne peuvent appa­raître que par inter­mit­tence au nar­ra­teur et au lec­teur. Les figer dans un sta­tut jour­na­lis­tique et com­mu­ni­ca­tion­nel serait les des­ti­tuer de la réserve qui rend leur exis­tence pareille à la plus petite des semences.

C'est  pour­quoi le style de Michon est celui de la briè­ve­té, d'un réa­lisme par envo­lée ; il pro­cède par appa­ri­tions – Baudelaire par­le­rait sans doute de « fusées » – et les traits les plus sûre­ment cise­lés de leur visage ne se laissent appré­hen­der que pour le temps fugi­tif d'une trans­fi­gu­ra­tion. 
  
Fragile, la coïn­ci­dence du vrai et du beau est sus­pen­due aux inter­stices du récit inven­té et de l'histoire vrai­sem­blable, ain­si qu'aux maillages secrets régis­sant pour chaque lec­teur la tran­sac­tion tou­jours déli­cate entre la véri­té du cœur et le tra­vail impla­cable de la lettre.

2) La figure com­plexe du nar­ra­teur

A la lisière de l'imposture et d'une gra­tui­té magni­fique, la fic­tion lit­té­raire requiert une sim­pli­ci­té d'outretombe : ce qui est don­né dans l'instant, la cou­leur unique et le timbre d'une voix au milieu de tant de gri­sailles et d'échappatoires ano­nymes, ce que le style cris­tal­lise, res­ti­tue et invente tout à la fois, pro­met une durée que le réel ne peut pas tenir. Epines, ronces, sou­cis et séduc­tions, limites et adver­si­tés de tout aca­bit et espèce brisent la pro­messe que l'hospitalité du style déchiffre et pro­jette sur le visage de l'autre. Le réel comme aus­si bien la lit­té­ra­ture ne peuvent accom­plir seuls ce qu'ils font pres­sen­tir et dévoilent : d'ailleurs, la lit­té­ra­ture, le livre y appa­raît par­fois comme un tom­beau, un cadavre, celui de Rémi Bakroot dans la nou­velle épo­nyme,  un mort  auquel seule l'adhésion et la foi d'un lec­teur enga­gé peut redon­ner souffle, vie et relief.

Conscient des limites de la lit­té­ra­ture jusqu'à l'obsession de la page blanche, le nar­ra­teur de Vies minus­cules (à ne pas confondre avec l'écrivain qui demeure exté­rieur à tout dis­po­si­tif de fic­tion lit­té­raire) se met en scène comme le pire des impos­teurs. Buveur, dro­gué, iras­cible,  consom­ma­teur en diable de toutes les ges­ti­cu­la­tions du déses­poir, le nar­ra­teur s'identifie aux lourds lots d'ombres  d'un monde à l'égoisme débile, pipé par la vel­léi­té et la fas­ci­na­tion du mal. Avide d'expérimentations dégra­dantes, il incarne aus­si sou­vent la lâche­té et l'inconséquence de qui ne peut fixer un ins­tant son regard et son atten­tion sur d'autres lieux que les petites pas­sions de son rêve inac­com­pli d'écriture  et de renom­mée.

Cependant, c'est de ce nar­ra­teur incom­pré­hen­sible et rebu­tant que vient le salut d'un autre regard sur les lais­sés-pour-compte d'une socié­té qui n'a d'yeux que pour l'évaluation de ses propres pou­voirs, valoirs et savoirs. L'écrivain, nou­velle figure d'un saint-Pierre pleu­rant son renie­ment à force de culti­ver les fastes empoi­son­nés de la  lettre, est tout de même le seul à sor­tir les Vies minus­cules

d'un popu­lisme pro­gres­siste qui les rabais­se­rait à n'être que des figures de seconde zone dans une his­toire vouée à la célé­bra­tion de ses propres conquêtes. N'occupe-t-il pas d'ailleurs la place du bouc-émis­saire, lui qui per­çoit trop et parle trop de ce que l'on pré­fère igno­rer  par crainte de voir notre ombre prise en fla­grant délit de com­pli­ci­té avec l'Ennemi des humbles et de la nature humaine ?

Empêtré dans les richesses de son emphase, le nar­ra­teur, dans la der­nière nou­velle du recueil, recon­naît ses aco­qui­ne­ments aux pres­tiges fal­la­cieux du sublime ; de ses trop beaux por­traits, il avoue les limites, le dan­ger et la part d'esthétisme. A la fin du livre, ce pas­sage résume tous les griefs qu'à bon escient peut s'attirer « l'écriture lit­té­raire » : « ce pen­chant à l'archaïsme, ces passe-droits sen­ti­men­taux quand le style n'en peut mais, cette volon­té d'euphonie vieillotte, ce n'est pas ain­si que s'expriment les morts quand ils ont des aîles, quand ils reviennent dans le verbe pur et la lumière. Je tremble qu'ils s'y soient obs­cur­cis davan­tage. Le Prince des Ténèbres, on le sait, est aus­si le Prince des puis­sances de l'air ; et faire l'ange fait son jeu. [1] 
 

3) La sim­pli­ci­té en butte à l'opinion

S'il y a sans doute der­rière cet aveu du nar­ra­teur la luci­di­té d'un  auteur par­ti­cu­liè­re­ment atten­tif à la dupli­ci­té tou­jours pos­sible de toute expres­sion artis­tique, elle n'enlève cepen­dant rien à la pro­fon­deur de la lit­té­ra­ture et contri­bue même à en faire l'un des seuls lieux qui donnent chance à la lisi­bi­li­té de l'expérience inté­rieure dans tout ce qu'elle a de plus vivant et de plus détaillé, décri­vant sans pres­crire tout ce que l'homme porte en lui d'intransmissible, de divin et d'irréductible. L'écriture lit­té­raire ouvre  à la prise en consi­dé­ra­tion et  à l'interprétation ouverte de ce qu'il faut bien appe­ler l'âme, com­plexe et malade, des êtres vivants. Une parole enfouie dans les milles affai­re­ments de ce monde s'y légi­time par la rigueur d'un récit et une com­bi­na­toire infi­nie de por­traits venus d'abord de l'imagination sin­gu­lière d'un auteur et de réfé­rences non moins innom­brables à des objets « véri­diques » du monde empi­rique.

A ce titre, la des­crip­tion du bizu­tage dans Vies des frères Bakroot pré­cise avec clar­té la vio­lence gré­gaire des ado­les­cents  réunis ano­ny­me­ment dans un oubli de soi bru­tal et cra­pu­leux sur l'esprit  d'enfance d'un nou­veau venu, encore mal­ha­bile à déjouer ses stra­té­gies d'humiliation et de condam­na­tion. « Ces gan­dins en impo­saient. Ils fai­saient cercle autour d'un petit dont le désar­roi crois­sait sous des ques­tions gros­siè­re­ment miel­leuses et des rires, selon un pro­cès per­vers et d'emblée pré­vi­sible au terme duquel il ne pou­vait que se révol­ter ou écla­ter en san­glots ; dans l'un ou l'autre cas il était ros­sé, soit qu'on fit mine de s'indigner d'une rébel­lion hors de sai­son et qu'on l'en châ­tiât, soit que son atten­dris­se­ment indigne méri­tât le sta­tut de fille, et, comme tel, des gifles. Les pions fer­maient les yeux : tout cela était dans l'ordre des choses. »[2] 
Sur un mode cette fois posi­tif, l'amitié d'un pro­fes­seur nom­mé Achille pour les frères Bakroot ins­crit une plage de sim­pli­ci­té dans un désert de conven­tions, d'ennui et d'hypocrisie, la vie d'un col­lège de la Creuse cari­ca­tu­rée avec une puis­sance d'empathie per­sua­sive. 

Là encore, la véri­té de la rela­tion  se déploie et se dilate aux marges d'une ins­ti­tu­tion au fonc­tion­ne­ment for­ma­liste et pom­pier. Le monde sco­laire de ce récit est voué à la tyran­nie des appa­rences et Achille, « vieil homme colos­sal et dis­grâ­cié »,  au pro­fil « pro­di­gieu­se­ment comique, mor­bide » et théâ­tral, éga­le­ment « pri­vé de che­veux, de barbe et de sour­cils »  est un pro­fes­seur de latin « consi­dé­ra­ble­ment cha­hu­té »[3]

Par contraste, l'amitié du pro­fes­seur Achille et de son élève Roland Bakroot se tisse à par­tir d'une admi­ra­tion étroi­te­ment par­ta­gée pour la lit­té­ra­ture. Qu'il s'agisse de Jules Verne,  Kipling ou Flaubert, les romans et les images cir­culent entre ce père de sub­sti­tu­tion et ce jeune fils de pay­san issu d'une ferme pauvre per­due par­mi le gra­nit et les bruyères.
Assoiffé de décou­vertes tan­tôt seule­ment exo­tiques, tan­tôt pro­fon­dé­ment for­ma­trices,
il apprend par la lec­ture et la fré­quen­ta­tion de son maître le goût du secret qui va de pair avec le res­pect de sa filia­tion sym­bo­lique avec Achille. Ainsi Roland cor­rige-t-il copieu­se­ment son frère Rémi  après que ce der­nier, ico­no­phile sca­breux,  se soit per­mis de voler et divul­guer à un petit cercle de com­plices les aqua­relles déli­cates du Livre de la jungle qu'Achille lui avait gra­cieu­se­ment des­ti­nées.

Mais l'attitude de Roland à l'égard de son livre qu'il se défend si vio­lem­ment de par­ta­ger rap­pelle aus­si la com­plexi­té de la rela­tion entre maître et dis­ciple. Son atta­che­ment exces­sif au don reçu atteste un cer­tain scep­ti­cisme sur la per­sonne du dona­teur. Si le jeune homme reçoit l'amitié d'Achille sans bar­gui­gner, il n'en reste pas moins sen­sible à la mau­vaise répu­ta­tion de son étrange  men­tor :  il souffre de ses ridi­cules, de son inap­ti­tude à adop­ter le liant social  qui convient à la tyran­nie des appa­rences et il éprou­ve­ra à l'heure de sa mort un amal­game pénible de dou­leur sin­cère et de sou­la­ge­ment.

Mais est-ce vrai­ment sur­pre­nant si aucune sim­pli­ci­té n'est per­mise en ce monde ? Jusque dans la mort, l'homme arbore ses titres – sabre et casoar pour Roland Bakroot – et fait éta­lage du butin de ses conquêtes sociales, déri­soires galons où rien ne se dit que le sou­la­ge­ment satis­fait d'une tou­jours meilleure opi­nion de soi-même.

Dans la Vie de Georges Bandy, le bref por­trait d'une enfant à demi-han­di­ca­pée, Lucette Scudéry, dévoile encore sous d'autres formes l'absence de sim­pli­ci­té, le cynisme d'enfants « rageurs et rieurs », celui des « enfants sains » qui s'amusent à cha­par­der vio­lem­ment les rubans bleus qui retiennent les « nattes frêles » de la fillette « aux mains grêles » et au « teint dia­phane ». La crise d'épilepsie qui la sai­sit après ce trau­ma­tisme évoque L'idiot de Dostoievski  et com­ment aus­si une sim­pli­ci­té chris­tique s'attire une nou­velle fois la colère débile d'un groupe ivre de sa fatui­té. Sans le secours de la prière et de l'âge mûr, un esprit d'enfance désar­mé s'abime, devient  bouc-émis­saire et « ce visage que convul­sait  une néces­si­té plus forte que la parole. »[4]

4) La sim­pli­ci­té  ou l'inqualifiable du silence

L'opposition d'un faux res­pect humain à l'hospitalité d'une intel­li­gence du cœur qui sait don­ner toutes ses dimen­sions à la sim­pli­ci­té est à nou­veau évo­quée dans la Vie de Georges Bandy. N'écoutant d'abord que le sou­ci de sa répu­ta­tion, le nar­ra­teur refuse d'accompagner à la messe les rési­dents de l'hôpital psy­chia­trique. Il pré­texte un vague scep­ti­cisme théo­lo­gique pour faire admettre son refus à « Thomas, l'un de ceux-ci ». La vraie rai­son de  sa réponse est la sui­vante : « Je tai­sais ma réti­cence essen­tielle : la honte de me rendre au vil­lage en com­pa­gnie de la horde débri­dée. Alors lui, m'ayant bien com­pris et me regar­dant bien en face, avec une dou­lou­reuse modes­tie : « Vous pou­vez bien venir : il n'y a que nous, à la messe. » Nous, les folâtres et les impos­teurs, les tire-au-flanc de tout aca­bit. Je rou­gis, allais me chan­ger et rejoi­gnis Thomas. »[5] Cet ajout modi­fie­ra la déci­sion d'un nar­ra­teur qui sait, par ins­tants, pro­di­gieu­se­ment dépas­ser son rôle d' « homme sans qua­li­tés ».

 Enfin, l'écart entre média­tion et pré­sence, paraître et véri­té, lettre et esprit est por­té à son paroxysme  dans la nou­velle inti­tu­lée Vie du Père Foucault. Sans doute peut-on rechi­gner à l'entendre et se las­ser d'un pathos de la culpa­bi­li­té qui jette sur la néces­si­té du lan­gage un soup­çon inutile autant qu'inacceptable  alors même qu'il donne lieu une nou­velle fois à un mor­ceau de bra­voure, un pro­duit par­fai­te­ment fice­lé de la lit­té­ra­ture contem­po­raine. En tous les cas, l'écriture du pas­sage en ques­tion sait  rendre compte de ce point aveugle où la gloire du silence, l'inqualifiable d'une croix qui n'apparaîtra sur aucune cha­suble, révèle le désastre d'une sépa­ra­tion entre ceux qui jouissent des sor­ti­lèges et des pri­vi­lèges du lan­gage et ceux qui, pri­vés de toute capa­ci­té d'expression, de jeu et de  contre­fa­çon, se condamnent eux-mêmes en retour à la déshé­rence et au désêtre,  à un retrait  funeste et sans appel de toute vie sociale.

 Mais de quoi s'agit-il au juste ?

Le nar­ra­teur, bles­sé à la suite d'une rixe qu'il a pro­vo­qué sous l'effet de la bois­son, et le Père Foucault, atteint d'un can­cer à la gorge, se retrouvent pro­vi­soi­re­ment réunis dans le même hôpi­tal. Le choix du nom propre n'est pas ano­din, et il fait allu­sion au phi­lo­sophe Michel Foucault (dont le livre Vie des hommes infâmes, publié en 1977, a beau­coup ins­pi­ré Pierre Michon) et au mis­sion­naire Charles de Foucault. Quant au malade en ques­tion, mino­tier veuf et sans enfant, il est, en sa qua­li­té d'illettré, par­fai­te­ment étran­ger à l'univers des livres. Il est cepen­dant prêt à céder à l'écriture tous ses droits, : son refus d'aller dans un hôpi­tal pari­sien pour y rece­voir les soins qui pour­raient le gué­rir est moti­vé par la honte et la crainte d'avoir à rem­plir mille papiers admi­nis­tra­tifs et celle aus­si d'avoir à réité­rer publi­que­ment l'aveu de son illet­trisme au beau milieu de la capi­tale.

Le nar­ra­teur, enfer­mé dans la sté­ri­li­té d'une voca­tion d'écrivain contra­riée, devine chez ce vieil homme un amour fou de la lettre auquel il aspire lui aus­si sans avoir le funeste cou­rage de l'assumer.  Un sen­ti­ment infi­ni­ment fra­ter­nel l'envahit au moment où il devine les moti­va­tions du mino­tier et il le com­pare à un « maître de cha­pelle inflexible, mécon­nais­sant et mécon­nu dont l'ignorance des neumes fai­sait le chant plus pur. »[6]

Il lui envie son ter­rible désir de ne pas savoir tran­si­ger avec les puis­sances créa­tives du lan­gage : cet homme « qui jamais ne tra­ça une lettre » ne prend-il pas pour le plus grand des crimes son impuis­sance à  nom­mer le monde et à ne pou­voir don­ner lettre et forme à l'esprit qui le trans­cende ? « Le père Foucault était plus écri­vain que moi : à l'absence de la lettre, il pré­fé­rait la mort.     Moi, je n'écrivais guère ; je n'osais davan­tage mou­rir ; je vivais dans la lettre impar­faite, la per­fec­tion de la mort me ter­ri­fiait. Comme le père Foucault cepen­dant, je savais ne rien pos­sé­der ; mais, comme mon agres­seur, j'eusse vou­lu plaire, glou­ton­ne­ment vivre avec ce rien, pour­vu que j'en déro­basse le vide der­rière un nuage de mots. « [7]

5) La sim­pli­ci­té des images, des choses et des noms propres.

Cet homme dont rien n'aura cor­rom­pu jusqu'à la mort la par­faite contem­pla­tion rap­pelle au nar­ra­teur le Vieil homme assis de Van Gogh. L'usage des réfé­rences pic­tu­rales n'est pas ano­din chez Michon. A tra­vers ces média­tions plas­tiques, il déplace le lec­teur dans des lieux que le lan­gage judi­ciaire et le dis­cours concep­tuel ne peuvent atteindre ni conta­mi­ner. De  même, le rap­port aux choses, à des choses ano­dines et désuètes, mais char­gées d'une mémoire sans prix, engage le lec­teur dans un uni­vers sym­bo­lique libre de toute psy­cho­lo­gie, voire même de tout huma­nisme sur­fait. La « relique » des Peluchet où s'entassent  grains de cha­pe­lets,  bre­loques, montres à l'arrêt et bagues sans cha­ton, disent dans leur dénue­ment  un retrait et une richesse d'intimité qui parlent plus fort que la beau­té osten­ta­toire de nom­breux objets d'exposition « muséi­fiables ».
Leur pri­vi­lège est de por­ter en eux la confes­sion d'une radi­cale « insuf­fi­sance du monde » [8], une insuf­fi­sance deve­nue pal­pable, objet d'élection sans égal et comme « folle ».  Face à ce genre de tré­sors, par­fai­te­ment ano­dins, d'autant plus pré­cieux qu'ils ne pré­tendent à rien, s'instaure un  rap­port nou­veau et fabu­leux aux choses : « Quelque chose s'y déro­bait sans cesse, que je ne savais lire, et je pleu­rais ma défec­tueuse lec­ture : quelque mys­tère s'y éclip­sait d'un saut de puce, y avouait l'allégeance divine à ce qui fuit, s’amenuise et se tait. »  [9]

Enfin, dans les Vies minus­cules, l'usage des noms propres, pré­noms, noms de famille et sur­tout noms de lieux, tra­vaille aus­si dans le même sens : ces der­niers intro­duisent la mer­veilleuse coïn­ci­dence d'une dis­tance et d'une proxi­mi­té, l'assomption d'un déta­che­ment et d'un sur­croît de pré­sence. Antoine Peluchet, le fils chas­sé par la colère d'un père devi­nant en lui son désir de fuir l'héritage alié­nant d'une terre  seule­ment patriar­cale, est répu­té être par­ti en Amérique. Le nom de ce conti­nent ouvre aux vil­la­geois et aux lec­teurs « un inima­gi­nable  règne sur un seul et pauvre mot ». Les noms de lieu et les noms propres, ain­si mis en scène, se chargent alors de tous les pos­sibles, de tous les mythes et de tous les rêves, indul­gents ou accu­sa­teurs, des pay­sans han­tés  par le départ d'Antoine hors de leur Creuse natale. Des noms de fleuves ou d’État,  le Mississippi, le Nouveau-Mexique, ou celui de villes comme Bâton Rouge, El Paso ou  Galveston, y acquièrent, magni­fiés par les échos loin­tains de l'absence et de la fable, l'aura incan­ta­toire d'un nou­veau pays de Canaan.

6) La vie jusque dans la mort ou la sim­pli­ci­té mira­cu­leuse de l'écriture

Il y aurait encore beau­coup dire sur le style de cet ouvrage qui redonne au lan­gage tout son tact,  c'est-à-dire toute sa force poé­tique à  des mots simples ou recher­chés et comme sou­dain régé­né­rés d'un goût de la contem­pla­tion deve­nu par­fai­te­ment actif  et mimé­tique des objets qu'ils évoquent.
La poé­sie est comme le pas­sage à une troi­sième dimen­sion du lan­gage où les sureaux et les châ­tai­gniers font bruis­ser leurs bran­chages sous l'humus des mots ; le lec­teur y découvre un hori­zon  à la fois entiè­re­ment fami­lier et par­fai­te­ment nou­veau, un hori­zon qui le rend au ravis­se­ment d'une enfance du monde inalié­nable.

Ainsi en est-il de la sim­pli­ci­té retrou­vée du lan­gage dans le ser­mon de Noël du Père Georges Bandy adres­sé à une assem­blée trop en marge du monde pour être encore sen­sible aux grandes orgues de la rhé­to­rique. « il ne par­la pas des Mages : la red­di­tion des Rois à la Parole  incar­née  ne le concer­nait plus, lui dont la parole d'or n'avait pas flé­chi le muet, l'impassible Dispensateur de toute parole. Il par­la de l'hiver, des choses dans le givre, du froid dans son église et sur les che­mins ; le matin, il avait ramas­sé dans l'abside un oiseau gelé […] il par­la de l'errance des créa­tures qui n'ont pas d'étoile, du vol obtus des cor­beaux et de l'éternelle fuite en avant des lièvres, des arai­gnées qui pèle­rinent sans fin dans les fénières, la nuit. [10]

 
Il existe donc bel et bien une sim­pli­ci­té mira­cu­leuse de l'écriture, et si nous n'y pou­vons croire que par inter­mit­tence, c'est peut-être pour ne pas loger qu'en elle les innom­brables lieux, média­tions et registres où l'espérance est appe­lée à prendre forme et à prendre corps.

Sans doute y aura-t-il tou­jours une part de déchi­rure dans la ten­ta­tive achar­née des hommes à récon­ci­lier la sim­pli­ci­té de la foi à l'infinité des œuvres qu'elle appelle, mais le tra­vail du temps en sa der­nière échéance, la mort, sau­ra effec­tuer l'impossible suture par où joindre à mer­veille l'extrême com­plexi­té du monde et de la lettre à la vie d'un per­pé­tuel acte d'amour de Dieu.
Anticipant la mort, l'écriture opère seule un mon­tage défi­ni­tif de toutes les contra­dic­tions de l'existence ; elle arron­dit tous les angles, riflant toutes les tor­tures retorses de l'amour-propre pour enfin, à bout de souffle, de refus et de défenses, lais­ser Dieu adve­nir hum­ble­ment dans les failles impé­né­trables d'une vie d'homme. Conquise à la sim­pli­ci­té d'une parole qui rend vrai­ment libre, gor­gée d'un amour fou du monde annon­çant la sur­abon­dance d'un pays à venir vierge de toute pro­mis­cui­té et de toute com­pli­ca­tion, la lit­té­ra­ture est aus­si l'autre nom d'une écri­ture tes­ta­men­taire, une écri­ture aux­quels par­ti­cipent, sciem­ment ou non, les taci­turnes et les bavards, les écri­vains et les illet­trés, la foule innom­brable des hommes et des femmes à l'affût d'un Nom plus durable, infi­ni et pro­fond que leur propre mémoire et leur propre nom. Ainsi va la conver­sa­tion du monde et des hommes, entre  cris et chu­cho­te­ments, mur­mures et livres offerts en par­tage à qui dis­pose du luxe de lire ; ain­si va la lit­té­ra­ture  tra­quant tou­jours les traces d'une impos­sible écri­ture tes­ta­men­taire, rêvant d'un livre  contem­po­rain des signes du temps sans autre tes­ta­teur que le Christ : un Christ au Verbe res­plen­dis­sant à l'ombre de myriades d'histoires mar­quées du sceau cru­ci­forme de son inson­dable sagesse.

Dans les Vies minus­cules, les der­nières paroles que l'auteur prête à son per­son­nage sacer­do­tal Georges Bandy, pour­ront  sans doute en don­ner un avant-goût joyeux :

« il fumait ; le vin bu le ber­çait, les tendres feuilles le cares­saient ; il a pro­non­cé avec éton­ne­ment quelques syl­labes que nous ne connais­sons pas. Quelque chose lui a répon­du, qui res­sem­blait à l'éternité, dans le ver­biage for­tuit d'un oiseau. L'ébrouement sou­dain d'un cerf proche ne l'a pas sur­pris ; il a venu une laie venir vers lui avec dou­ceur ; les chants si rai­son­nables se sont accrus avec le jour , ces chants qu'il enten­dait. L'éclaircie de l'horizon a dévoi­lé un sous-bois de huppes, de geais, des plu­mages ocrés et roses comme des fleurs, des becs atten­tifs et des yeux ronds pleins d'esprit. Il a cares­sé des petits ser­pents très doux ; il par­lait tou­jours. Le mégot brû­lait son doigt ; il a pris sa der­nière bouf­fée. Le pre­mier soleil l'a frap­pé, il a  chan­ce­lé, s'est rete­nu à des robes fauves, des poi­gnées de menthe ; il s'est sou­ve­nu des chairs de femmes, de regards d'enfants, du délire des inno­cents : tout cela par­lait dans le chant des oiseaux ; il est tom­bé à genoux dans la bou­le­ver­sante signi­fiance du Verbe uni­ver­sel. Il a rele­vé la tête, a remer­cié Quelqu'un, tout a pris sens, il est retom­bé mort. » [11]

 

Une ver­sion abré­gée de cet article a été publiée dans la revue Christus en octobre 2014

 

 

[1]    In Vies minus­cules, Folio/​Gallimard, Paris, 1987, p.247-248

[2]    In Vies minus­cules, Folio/​Gallimard, Paris, 1987, p.97

[3]    In Vies minus­cules, Folio/​Gallimard, Paris, 1987, p.104

[4]    In Vies minus­cules, Folio/​Gallimard, Paris, 1987, p.190

[5]    In Vies minus­cules, Folio/​Gallimard, Paris, 1987, p.204

[6]    In Vies minus­cules, Folio/​Gallimard, Paris, 1987, p.156

[7]    In Vies minus­cules, Folio/​Gallimard, Paris, 1987, p.158

[8]    In Vies minus­cules, Folio/​Gallimard, Paris, 1987, p.34

[9]    Ibid.

[10]  Ibid, p.210

[11]  Ibid, p.212-213