Fabienne Swiatly, Elles sont au service

Par |2020-03-21T04:54:47+01:00 21 mars 2020|Catégories : Critiques, Fabienne Swiatly|

Dans ce recueil, l’autrice Fabi­enne Swiat­ly met sa voix au ser­vice des femmes « au ser­vice » : cais­sière, ouvrière, agent de net­toy­age, de sécu­rité, d’accueil, aide-soignante, maîtresse d’école, mère au foy­er, secré­taire, coif­feuse, serveuse… Toutes femmes appar­tenant au monde du tra­vail, comme on dit, vues, enten­dues, ren­con­trées dans l’exercice de leur méti­er, sans que ce dernier soit claire­ment nom­mé sauf à de rares exceptions.

Des invis­i­bles silen­cieuses en somme, que l’auteur prend le temps de regarder de son œil pho­tographique qui sait capter les détails, les gestes révéla­teurs, à qui elle donne la parole en resti­tu­ant leurs pro­pos, tels quels, comme si elles étaient enreg­istrées sur place.

Ces « frag­ments de vie », mini­nou­velles, poèmes en prose, por­traits en action, « cadrés ser­ré », d’une dizaine de lignes au plus, révè­lent une écri­t­ure affûtée, con­cise, au plus près du réel, sans juge­ment, ni pathos ni mis­éra­bil­isme. L’auteur prend soin en effet de laiss­er la place à l’imaginaire du lecteur : à lui de com­pléter « le hors-champ » de la scène pho­tographiée, d’y pro­jeter ses sen­ti­ments, ses réflex­ions, son pro­pre vécu. Si cer­tains por­traits sont en effet plus flous que d’autres, c’est que Fabi­enne Swiat­ly n’impose pas, elle mon­tre. Là est la force de son écri­t­ure, toute de sim­plic­ité maîtrisée, de sobriété, à l’image de ces femmes dont elle fixe la vie dans des « instan­ta­nés » écrits « ici et maintenant ». 

Fabi­enne Swiat­ly, Elles sont au ser­vice,
Édi­tions Bruno Doucey, mars 2020, 80 
pages, 13 euros.

Son regard est juste, cir­con­stan­cié. Rien de fic­tion­nel dans son pro­pos mais la réal­ité du monde tel qu’il est. Le partage, l’identification n’en sont que plus grands.

Ces femmes « au ser­vice » nous sont présen­tées le plus sou­vent à tra­vers un fil­tre ou un élé­ment de leur vie, écran, vit­re, étal, meu­ble, talkie-walkie, mèche de cheveux… l’auteur restant en retrait, dans une atti­tude jour­nal­is­tique (Fabi­enne Swiat­ly a été jour­nal­iste et ça se sent).

 

La ser­pil­lière gris clair pour­suit son chemin mouil­lé der­rière le char­i­ot dou­ble plateau qui attend : pelle, bal­ayette, tor­chons, éponges, raclettes et déter­gents bleus. Le tabli­er est noué lâche autour de son corps caché par une longue robe brune. Elle pousse le manche du bal­ai, tête bais­sée, tête voilée. Pas un regard vers le pub­lic, de l’autre côté de la vit­re, qui écoute de la poésie.

 

On lit, on relit les textes, on voit ces courageuses du quo­ti­di­en, sim­ples, tra­vailleuses, on les con­naît toutes finale­ment, tant elles font par­tie de nos vies, nous ressem­blent par bien des côtés. Faibles rémunéra­tions, con­di­tions de tra­vail dif­fi­ciles, recon­nais­sance sou­vent absente… dans nos sociétés fausse­ment égal­i­taires cer­taines pro­fes­sions leur sont exclu­sive­ment réservées. Pour­tant ces femmes au ser­vice des autres aiment leur méti­er avec ses dif­fi­cultés, ses aléas, ses con­traintes. Dif­férentes, plus frag­iles ou plus fortes, elles inspirent toutes le respect, de la menuisière à la pros­ti­tuée. On ne peut en ce sens que saluer le regard pro­fondé­ment human­iste et bien­veil­lant porté sur ces femmes par une autre femme, qui sait de quoi elle par­le. On aime la fibre pro­fondé­ment sociale de l’auteur, fille d’ouvrier elle-même, qui a exer­cé par le passé cer­tains des métiers évo­qués dans le recueil.

 

D’une voix portée par un souf­fle pro­fond, elle exige d’un chef de chantier qu’il retire les pho­tos accrochées sur les murs de l’atelier. Femmes dénudées et entrou­vertes qui offrent au regard ce qui se cache d’habitude, avec ou sans épi­la­tion. Menuisière débu­tante qui s’impose à toute une équipe d’hommes. Il a rou­gi avant de répon­dre OK, comme si elle désig­nait une salis­sure sur son pantalon.

 

Avec Fabi­enne Swiat­ly, le peu dit beau­coup, le peu inter­roge. Cha­cun de ses textes se ter­mine par une chute per­cu­tante, sur­prenante, qui remue, ques­tionne ou indigne. Fait réfléchir. Un recueil donc à lire, relire, méditer, aimer, partager car il per­met de regarder le monde d’un autre œil et de garder con­fi­ance en la vie. N’est-ce pas ce qu’on peut atten­dre de la poésie ?

Présentation de l’auteur

Fabienne Swiatly

Fabi­enne Swiat­ly, née en 1960 à Amnéville en Moselle d’un père polon­ais et d’ une mère alle­mande, est une roman­cière et poétesse française.

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Marilyse Leroux

Mar­il­yse Ler­oux, née à Vannes au bord de la mer, mem­bre de Don­ner à voir depuis 1986, éditée depuis les années 80 en revues, recueils et antholo­gies, écrit prin­ci­pale­ment de la poésie ou en fait écrire depuis 1976 au sein d’ateliers d’écriture pour jeunes et adultes. Elle est égale­ment nou­vel­liste (nou­velles pub­liées en revues et aux édi­tions Rhubarbe) et roman­cière pour la jeunesse (éd. Stéphane Batigne). Elle aime partager des pro­jets avec dif­férents artistes : pho­tographes, pein­tres (nom­breux livres d’artiste), col­lag­istes, écrivains, poètes, musi­ciens, car, chez elle, l’écriture se veut avant tout voy­age, aven­ture, ric­o­chets. Sa devise, emprun­tée au poète Saint-John Perse est “Poésie pour mieux vivre et plus loin.” Elle explore plusieurs voies d’écriture, en pre­mier lieu une expres­sion intimiste liée aux sen­sa­tions et à leur réso­nance intérieure comme dans : Herbes (Ed. Don­ner à Voir, 1995) Grains de lumière (L’épi de sei­gle, 1999) Le fil des jours, (Don­ner à Voir 2007) Quelques ros­es pour ton jardin (Ate­lier de Grou­tel, 2011) Le temps d’ici (Ed. Rhubarbe 2013, Prix des Écrivains Bre­tons, extraits parus dans Poètes de Bre­tagne, éd. de la Table Ronde), Ancrés, éd Rhubarbe 2016, Le sein de la terre, La Lucarne des Écrivains, 2018, Prix Maram Al-Mas­ri. À paraître en 2020 : Nés arbres, L’Ail des ours, On n’a rien dit de l’océan, L’Atelier des Noy­ers, Une île, presque, Inter­ven­tions à Haute Voix. Pho­togra­phie : Yvon Kervinio
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