Véronique Maupas,Passagère

Par |2020-05-21T06:29:21+02:00 21 mai 2020|Catégories : Critiques, Véronique Maupas|

Poème d’une résilience où le mou­ve­ment per­met à la parole de vivre sans que les cou­tures craque­nt sous le « paquet à dire », lourd, com­pact. Écri­t­ure de l’ouverture, de la réap­pro­pri­a­tion à soi-même par la marche, noc­turne, diurne, par la con­quête d’un lan­gage remis en ordre (car « les mots remis en ordre c’est presque déjà le corps remis en ordre. ») Poème du temps réap­pro­prié. De l’être qui coïncide.

La quête est annon­cée dès le départ : « Ouvrir bouche. Par­ler sens. Faire langue. » For­mule que l’on retrou­ve à deux repris­es dans un autre ordre, dont : « Ouvrir langue. Faire bouche. Par­ler sens. » C’est bien d’une quête de sens et de soi-même dont il s’agit dans ce recueil répar­ti en qua­tre ensem­bles : Corps au noir L’eau, le Temps Tra­jets Chemins, le mot « sens » en ouver­ture et clô­ture du poème, en sens inverse du voyage.

La poète-artiste, Véronique Mau­pas, qui a con­tribué au fes­ti­val rouen­nais « Poésie dans(e) la rue », a l’habitude de dire ses textes à voix haute, notam­ment dans les cafés.

Elle livre ici une poésie sans fior­i­t­ures, per­cu­tante, infor­mée de l’intérieur par son pro­pos, ses sen­sa­tions. Suc­ces­sion de phras­es cour­tes, nom­i­nales, comme notées au cours de la marche, ellipses (par exem­ple sup­pres­sion fréquente du pronom sujet, des arti­cles), syn­taxe boulever­sée, phras­es sus­pendues, absences de vir­gules, accu­mu­la­tions lex­i­cales, néol­o­gismes, jeu sur les sonorités (comme un écho à la lib­erté lan­gag­ière de Valérie Rouzeau), on entend la langue de la « pas­sagère », on respire son souf­fle, on suit la buée de son haleine à tra­vers les rues, voix et corps en duo :

 

L’histoire d’un corps prendrait des années. Traces remuées 
prendraient. Là tout près sur la route muette. Je tâte le sol. 
Trou­ver les fis­sures où mes racines. 
(Page 14)

 

Dans le pre­mier ensem­ble, on suit l’errance urbaine d’une femme, la poète, pas­sagère de son « corps cha­grin » et de la nuit « peau de rechange ». Pas­sante qui s’immerge dans le noir, pour voir ce qu’il y a « sur l’autre rive », « corps au noir » comme il est dit « œuvre au noir ».

 

Ma nuit amie. Tant de choses à nous dire tant de mots inépuisés. (Page 14)

 

La douleur est là, vivace, tenace. Le « corps pré­caire, coupable, exposé » qui a bonne mémoire n’est pas tou­jours dans l’ordre lui non plus. Frag­men­té, fatigué, douloureux, il se sou­vient de « l’offense ». Dès lors com­ment ne plus se sen­tir « comme une étrangère en vis­ite » ? Com­ment habiter le monde, s’habiter soi-même, se réu­nir ? Ne plus être cette « pas­sagère » enfer­mée dans les fron­tières de sa peau  mais créer ses lignes, ses marges, ses repères con­tre la dilu­tion délétère, avec la nature, le paysage pour nour­ri­t­ure essentielle.

Le deux­ième ensem­ble, ver­si­fié cette fois, sent la pluie, l’humeur grise dans « l’effilochade du jour ». Même la lumière devient liq­uide. Désir qui s’embue, nou­velle mue, sur­saut ou bois flot­té ? Le corps se laisse entraîn­er, à l’écoute du temps mobile :

 

je le tiens un instant
je com­mence à l’aimer (
page 47)

 

L’errance se pour­suit dans « Tra­jets », marche soli­taire, « chaus­sures à la main », entre mer, terre et air. Le corps puz­zle suit dans « la matière inquiète du jour » à la recherche de son anci­enne vie, d’avant « le coup bas ».

 

 /…/
je sais les pièges et les épines
quelle piste suivre
quel paysageæ

 je me nour­ris d’écorces
d’arbres mouvants
de sèves amères

 je me couche dans la bruyère
et m’endors sous les genêts

 

Les « Chemins » s’ouvrent à d’autres lieux : « touraine – plateau du neubourg – saint-léger – jumiège… » Temps de l’écriture, du silence, des sen­sa­tions retrou­vées, odeurs, couleurs, « la vie est partout présente »avec ce besoin qui bat dans la poitrine de rejoin­dre la source, « le temps le vivant ». Renais­sance, « sep­tième vie », tout s’apprivoise même le sen­ti­ment d’exister ici, maintenant.

 

ouest

 me laisse porter par le voyage
l’errance le mouvement
désencombrée
isolée flottée

 pluie ruisselle
non-stop
fines ficelles de pluie
mon corps éponge

me sens être
me sens continuée
traversée
de pistes possibles

suis-je tou­jours dans mon rêve

 

La langue frag­men­tée, bous­culée du début se veut main­tenant «langue qui / ne fait pas de bruit ». Il est temps pour la « pas­sagère »  de soulever « la cloche de verre » du poème.

Présentation de l’auteur

Véronique Maupas

Véronique Mau­pas est une poétesse française.

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Marilyse Leroux

Mar­il­yse Ler­oux, née à Vannes au bord de la mer, mem­bre de Don­ner à voir depuis 1986, éditée depuis les années 80 en revues, recueils et antholo­gies, écrit prin­ci­pale­ment de la poésie ou en fait écrire depuis 1976 au sein d’ateliers d’écriture pour jeunes et adultes. Elle est égale­ment nou­vel­liste (nou­velles pub­liées en revues et aux édi­tions Rhubarbe) et roman­cière pour la jeunesse (éd. Stéphane Batigne). Elle aime partager des pro­jets avec dif­férents artistes : pho­tographes, pein­tres (nom­breux livres d’artiste), col­lag­istes, écrivains, poètes, musi­ciens, car, chez elle, l’écriture se veut avant tout voy­age, aven­ture, ric­o­chets. Sa devise, emprun­tée au poète Saint-John Perse est “Poésie pour mieux vivre et plus loin.” Elle explore plusieurs voies d’écriture, en pre­mier lieu une expres­sion intimiste liée aux sen­sa­tions et à leur réso­nance intérieure comme dans : Herbes (Ed. Don­ner à Voir, 1995) Grains de lumière (L’épi de sei­gle, 1999) Le fil des jours, (Don­ner à Voir 2007) Quelques ros­es pour ton jardin (Ate­lier de Grou­tel, 2011) Le temps d’ici (Ed. Rhubarbe 2013, Prix des Écrivains Bre­tons, extraits parus dans Poètes de Bre­tagne, éd. de la Table Ronde), Ancrés, éd Rhubarbe 2016, Le sein de la terre, La Lucarne des Écrivains, 2018, Prix Maram Al-Mas­ri. À paraître en 2020 : Nés arbres, L’Ail des ours, On n’a rien dit de l’océan, L’Atelier des Noy­ers, Une île, presque, Inter­ven­tions à Haute Voix. Pho­togra­phie : Yvon Kervinio
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