Aline Recoura, Scènes d’école

Par |2021-05-21T19:21:57+02:00 20 mai 2021|Catégories : Aline Recoura, Critiques|

Choses vues, choses vécues, le titre est explicite : nous voici plongés dans le quo­ti­di­en d’une école mater­nelle en ban­lieue parisi­enne, grande sec­tion. Entrées, sor­ties, cour, classe, dor­toir, can­tine, enfants, par­ents, grands-par­ents, frères, sœurs, per­son­nel enseignant, pro­fesseurs ou ATSEM (agent ter­ri­to­ri­al­isé d’école mater­nelle), c’est d’un univers com­plet dont il est ques­tion dans ces pages.

Chaque scène croque un moment, une sit­u­a­tion, un fait, petits en soi mais grands par ce qu’ils don­nent à voir de l’arrière-plan social et humain. C’est que l’école, ce lieu pro­tégé, est un organ­isme relié à son quarti­er, à la ville, à la société, au monde tel qu’il est. Tout y entre de plain-pied ou par effrac­tion, le tra­vail, la pau­vreté, le manque de repères, les familles séparées, le défaut de soin, l’habitat vétuste, la drogue, la vio­lence, le ter­ror­isme, sans oubli­er la pandémie… mais aus­si les sourires, le plaisir d’apprendre, d’être ensem­ble, les petites atten­tions, gâteaux, objets faits main, cartes de remer­ciement, mots d’enfants, émo­tions, bons sen­ti­ments qui tien­nent chaud au corps et à l’âme. Tout cohab­ite dans ce monde en réduc­tion qu’est l’école, le laid, le beau, le lourd, le léger, les bobos, les petits bon­heurs, les grandes douceurs, l’ennui, la joie, les pleurs, la soli­tude, les bagar­res, l’entraide, les jolis gestes. En somme, une « vie à hau­teur d’enfant », aus­si diverse et mou­ve­men­tée qu’un tam­bour de machine à laver.

 /…/
Ouver­ture de l’école
tous les cœurs sont
déjà bien pleins
rem­plis de soucis bien plus tenaces
que le con­tenu de leur tube de colle
bien assis devant leur table
ils devront pour quelques heures
laiss­er au fond de leur gros cartable
les sou­venirs du soir et du matin
pour cer­tains c’est possible
pour d’autres moins. 

 

Aline Recoura, Scènes d’école, Le Lys bleu édi­tions, févri­er 2021, 114 pages, 12 euros.

Mal­gré tout ce qu’ils char­ri­ent en eux du monde extérieur, les « enfants des tours » restent des enfants avec leurs jeux de rien, leurs babi­oles enfouies dans les poches, leurs désirs con­fus, leurs attentes, leurs remar­ques inat­ten­dues, « petits drag­ons mag­iques » qui s’étonnent de leur haleine dans le froid mati­nal, d’un « mou­choir en papi­er / blanc / givré » oublié sur le bitume. On suit leur appren­tis­sage, chanter, danser, compter, mod­el­er, semer, dessin­er… tous uniques dans leur his­toire, leur par­cours, leur nom d’ici et d’ailleurs, unis dans un même lieu, une même activ­ité, une même langue.

 

Couper les fruits
dire leurs noms
rêver en douce
d’un doux potager
pour y planter
toutes les graines
d’un alpha­bet de vie.

 

À ces scènes col­lec­tives et indi­vidu­elles cro­quées sur le vif, s’ajoute une série de courts por­traits très attachants : Imad, « fleur de lex­ique », Val­i­da, fil­lette escar­got « qui dort dans sa coquille », Yas­sine, « pois­son rouge dans son bocal », Mata­la, « baoboab à pal­abres », Dou­nia, princesse des mille-et-une nuits au nez qui coule, Manelle à la « faim cha­grine »… On les voit, on les sent, toutes et tous, habités de leur his­toire et de leur devenir.

La maîtresse dans tout cela ? (Eh oui, 95 % de femmes dans le méti­er, jon­gleuses à plusieurs vies.) Elle est un repère, une présence qui ras­sure, qui aide aus­si jusqu’à out­repass­er par­fois les lim­ites de sa charge : « y’a des actes / on est obligé de les faire en cachette ». Com­ment ne pas vêtir un enfant dému­ni, com­ment ne pas lui don­ner les crayons de couleur dont il rêve ? Pour­tant la vie la malmène elle aus­si, par­fois elle n’a plus envie de se lever, d’obéir mais elle y retourne, elle sait qu’on compte sur elle. Comme ses col­lègues, elle fait ce qu’elle peut sur le grand navire qui tangue, qu’elle essaie de main­tenir à flots coûte que coûte. Tous sur le même bateau, dit-on. Heureuse­ment la poésie sauve, qui, entre deux creux, donne à vivre les beautés essentielles :

Tout est grand
quand on est petit
même une coccinelle
qui se promène
le long de la fenêtre.

 

On l’aura com­pris, le regard est à la fois lucide et ten­dre, bien­veil­lant dans son essence, même si « dans le ven­tre / la nausée du gâchis », tout finit par pass­er « jusqu’à la prochaine fuite ». Par chance, au-dessus des tours et de la cour de récré, « ça a des pieds les nuages ». Oui et même ils « pren­nent leur temps ». Con­fi­ance chevil­lée au corps. Sim­plic­ité, ten­dresse. Sens de ce qui compte. Mesure humaine.

 

 

 

Présentation de l’auteur

Aline Recoura

Aline Recoura est enseignante. Pen­dant 10 ans elle fait par­tie du col­lec­tif SlamÔféminin avec lequel elle créée deux spec­ta­cles pour le fes­ti­val d’Avignon. Depuis 2 ans, Aline Recoura est mem­bre du col­lec­tif Les déméninges. Elle con­tribue à de nom­breuses revues (numériques et papiers) de poésie en envoy­ant des poèmes. ( Cabaret, Lichen, Cosaques des Fron­tières, L’in­tran­quille, Nou­veaux Dél­its, Comme en poésie, Tra­ver­sées, Trac­tion Bra­bant, Ver­so, De la bouche à l’or­eille, Terre de femmes, Les amis de Thalie, Météor…)

40 jours 40 vies, Cabaret Hors-série 6
Ban­lieue Ville, La lucarne des écrivains, décem­bre 2020
Scènes d’école Pho­to de classe, Le Lys Bleu, jan­vi­er 2021
Car­dio poèmes édi­tions du Petit Rameur, févri­er 2021

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Marilyse Leroux

Mar­il­yse Ler­oux, née à Vannes au bord de la mer, mem­bre de Don­ner à voir depuis 1986, éditée depuis les années 80 en revues, recueils et antholo­gies, écrit prin­ci­pale­ment de la poésie ou en fait écrire depuis 1976 au sein d’ateliers d’écriture pour jeunes et adultes. Elle est égale­ment nou­vel­liste (nou­velles pub­liées en revues et aux édi­tions Rhubarbe) et roman­cière pour la jeunesse (éd. Stéphane Batigne). Elle aime partager des pro­jets avec dif­férents artistes : pho­tographes, pein­tres (nom­breux livres d’artiste), col­lag­istes, écrivains, poètes, musi­ciens, car, chez elle, l’écriture se veut avant tout voy­age, aven­ture, ric­o­chets. Sa devise, emprun­tée au poète Saint-John Perse est “Poésie pour mieux vivre et plus loin.” Elle explore plusieurs voies d’écriture, en pre­mier lieu une expres­sion intimiste liée aux sen­sa­tions et à leur réso­nance intérieure comme dans : Herbes (Ed. Don­ner à Voir, 1995) Grains de lumière (L’épi de sei­gle, 1999) Le fil des jours, (Don­ner à Voir 2007) Quelques ros­es pour ton jardin (Ate­lier de Grou­tel, 2011) Le temps d’ici (Ed. Rhubarbe 2013, Prix des Écrivains Bre­tons, extraits parus dans Poètes de Bre­tagne, éd. de la Table Ronde), Ancrés, éd Rhubarbe 2016, Le sein de la terre, La Lucarne des Écrivains, 2018, Prix Maram Al-Mas­ri. À paraître en 2020 : Nés arbres, L’Ail des ours, On n’a rien dit de l’océan, L’Atelier des Noy­ers, Une île, presque, Inter­ven­tions à Haute Voix. Pho­togra­phie : Yvon Kervinio
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