Thierry Radière, Entre midi et minuit,

Par |2021-06-06T14:21:14+02:00 6 juin 2021|Catégories : Critiques, Thierry Radière|

Thier­ry Radière, auteur d’une œuvre impor­tante en poésie, romans, nou­velles, réc­its et essais, pub­lie un livre-somme en trois par­ties, un trip­tyque plutôt tant tout est lié, relié sur un même fil de vie. Le poète dans ce recueil trois-en-un entre­prend d’élucider, avec pré­ci­sion et ténac­ité, ce qui con­stitue la trame intime de sa vie : lire, écrire, vivre, une tresse aus­si indis­so­cia­ble que l’air, le souf­fle et les poumons.

Le pre­mier ensem­ble, riche de quelque 115 pages, inti­t­ulé Poèmes totémiques, fait écho à tous les poètes, hommes et femmes, lus, aimés qui ont lais­sé une trace durable sur sa plaque hyper­sen­si­ble de lecteur. Cha­cun d’eux, accom­pa­g­né de son dédi­cataire, se dresse sur le seuil, com­pagnon bien­veil­lant, ouvreur de piste, prop­a­ga­teur d’ondes ou magi­cien des visions. Tous unis sur « le petit cahi­er intérieur » dans une con­ver­sa­tion qui se pro­longe par-delà le temps et l’espace, étrange « prox­im­ité » comme si leur chair, leur âme étaient passées d’un bloc dans celles de leur lecteur. Car, pour Thier­ry Radière, la poésie est une énergie qui cir­cule, qui donne sens et vie à ce qui est perçu. Lire, c’est entr­er dans la tête de l’autre, dans tout son être, coins et recoins, dans son aura, unique. C’est le ressen­tir de l’intérieur, être changé par lui de façon intime, pro­fonde. Pri­or­ité à l’émotion − ce mou­ve­ment au fond de soi − les mots lus vivent en lui comme des êtres à part entière, leurs cel­lules imprég­nant son sang, sa chair, jusqu’à le con­stituer au même titre que tout le reste. « Où sont les heures inter­mé­di­aires / celles où on est à la fois / homme femme enfant ani­mal / tout naturelle­ment / entre les min­utes diluées / et les repas à venir ? » Le poète est un être éminem­ment poreux, dif­frac­té, éparpil­lé en un « gigan­tesque puz­zle » où cohab­itent tous les événe­ments, tous les êtres du jour ou de la nuit comme autant de « bribes d’existence » qui remon­tent à la sur­face sans ordre par­ti­c­uli­er sinon la vie qui les capte. Car le temps de l’écriture est autre : il cham­boule les fron­tières com­munes, les abolit.

Thier­ry Radière, Entre midi et minu­it, poésie, La Table Ronde, mars 2021, 336 pages, 17 euros.

Ain­si, dans ce pre­mier ensem­ble, se côtoient sans souci de dates des poètes d’hier et d’aujourd’hui, con­nus, moins con­nus, peu importe puisque, nour­ris de la même énergie vitale, ils for­ment la même tresse. Lire, aimer, est-ce autre chose que créer ? Qu’« aller de totem en totem / et de les faire tenir debout / du mieux pos­si­ble » ?

Le poète, « secré­taire » de lui-même, par­le avec beau­coup de lucid­ité de cette alchimie secrète qu’est l’écriture. Et s’ouvre le sec­ond ensem­ble « Je n’aurais pas pu voir », pages 127 à 240. Les mots, les siens, ceux des autres, don­nent à voir, à vivre, per­me­t­tent de ne pas, de ne plus mourir. Les mots savent de nous davan­tage que nous ne savons d’eux, on peut leur faire con­fi­ance. Ils flot­tent au bord de la con­science puis remuent, petits pois­sons entre deux eaux, avant de nag­er en lib­erté sur la page. Tous par­ticipent de « cette fas­ci­na­tion pour la magie / dont j’essaie de com­pren­dre les tours / assis à mon bureau / ligne après ligne / texte après texte / aus­si déter­miné / et nonchalant/ qu’un lapin blanc / échap­pé du haut cha­peau / d’un pres­tidig­i­ta­teur étranger. » Car le poète, aveu­gle-né qui a appris à « s’adapter le plus poé­tique­ment / qui soit » se recon­naît dans cha­cun d’eux, tous l’aident « à voir plus clair », menus grains de lumière qu’il peut à sa guise faire danser au bout de ses doigts.

L’écriture pos­sède son rit­uel, son lieu, son heure, son atti­tude. Son temps est à l’image du sen­ti­ment : « élas­tique » : « Il sera bien­tôt minu­it / avant même d’avoir été midi / parce qu’écrire / c’est se per­dre dans le temps / c’est en trou­ver un autre / jamais vis­i­ble au bas de l’écran. »

Le titre dit assez ce qu’est le geste : un rite ini­ti­a­tique naturel, devenu solaire au mitan de la vie, mots de « plein jour », de « midi », heure où la lumière est à son zénith, heure de la pleine con­science, de l’ouverture grand champ après le long appren­tis­sage des années, l’endurance acquise, moment le plus prop­ice au croise­ment des antennes sen­sorielles et du savoir-faire.

Le poète, tel un éter­nel maçon aux « joues heureuses », le sait, ne s’inquiète pas, l’œuvre est en cours et se pro­longera jusqu’à « minu­it », terme du com­pagnon­nage, âge de la sagesse con­quise. Point de méta­physique ou de dogme ésotérique dans cette appréhen­sion du monde mais le temps tra­vail­lé, juste lui, qui hum­ble­ment fait son œuvre de la « pre­mière heure » à « la tombée de la nuit ». L’imaginaire peut voguer entre sou­venirs et réal­ités, présences et absences, le tout est de « rester maître » dans son lab­o­ra­toire à rêves. Le but : « absol­u­ment com­pren­dre » ce qui pousse à créer, être en somme « mieux vivant ». Ou la poésie-la vie, comme une con­struc­tion de soi-même, le meilleur moyen de faire advenir le monde en soi, qui n’existerait pas autrement. Une œuvre œuvrée dou­ble­ment. Une durée.

Dans « J’avais déjà dit un jour », troisième ensem­ble, le poète peut tout redire car tout est tou­jours nou­veau. Il peut emprunter les mêmes trains, pénich­es, voitures ou avions, enjam­ber les mêmes ponts, par­courir les mêmes routes, revoir le même film, tout a changé car lui-même a changé. Et le voy­age ne peut finir pour l’aventurier de soi pris dans ses rêver­ies. Il ne va nulle part ailleurs qu’au fond de lui-même, point de fuite illu­soire, inat­teignable mais qui le guide sur la pel­licule en cours. Depuis sa « cabane d’enfant sauvage » jusqu’à son bureau-vigie qui fait acte de résis­tance, « le ciné­ma intérieur » peut con­tin­uer de partager en douceur ses fan­tas­magories « Entre midi et minuit ».

Aucune effu­sion de style chez Thier­ry Radière qui écrit « sans pré­ten­tion », « sans pail­lettes », aucune envolée lyrique mais des mots sim­ples, justes, sans masques ni « mas­ca­rade », qui réson­nent au plus près des sen­sa­tions. Des mots que l’on recon­naît. Nul voca­ble savant ou alors en clin d’œil amusé comme ce « post­pran­di­al » qui clôt gail­larde­ment un déje­uner domini­cal. «Tout est là sans dis­cours / ni cra­vate ni robe de soirée / avec des con­tours et un relief / si par­lants / qu’on en oublierait/ sa langue maternelle.» 

Aus­si, yeux fer­més après la lec­ture du livre de Thier­ry Radière, ai-je moi-même oublié ma pro­pre langue pour entr­er dans la sienne et ajouter un dédi­cataire aux « poèmes totémiques » d’ouverture. Que leur auteur voie dans ce sil­lage impromp­tu l’une des innom­brables traces qu’inscriront ses poèmes dans l’âme de leurs lecteurs.

À Thier­ry Radière

De la page qu’il lit à celle qu’il écrit
tout se mul­ti­plie démultiplie
c’est une cel­lule pas comme les autres
une du cœur (du cœur du cœur)
reliée à tout le reste
un organ­isme vivant à longs cils
qui vibre fusionne ramifie
il n’y peut rien il est né comme ça
− et même d’avant −
pour dire ce qui importe
les voy­ages improb­a­bles à dos d’étoile
ou de pince à linge les bribes de rien
choses menues ou grands soleils
qui tour­nent dans le ventre
à la vitesse de comètes
ou de tortues oubliées
tout cet indi­ci­ble qu’il aime
soudain transvasé
renou­velé − intact.

Mar­il­yse Leroux

 

Présentation de l’auteur

Thierry Radière

Thier­ry Radière est né en 1963 dans les Ardennes. Il écrit, roman, nou­velle, aut­ofic­tion, poésie, et pub­lie en revues et webzines.

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Marilyse Leroux

Mar­il­yse Ler­oux, née à Vannes au bord de la mer, mem­bre de Don­ner à voir depuis 1986, éditée depuis les années 80 en revues, recueils et antholo­gies, écrit prin­ci­pale­ment de la poésie ou en fait écrire depuis 1976 au sein d’ateliers d’écriture pour jeunes et adultes. Elle est égale­ment nou­vel­liste (nou­velles pub­liées en revues et aux édi­tions Rhubarbe) et roman­cière pour la jeunesse (éd. Stéphane Batigne). Elle aime partager des pro­jets avec dif­férents artistes : pho­tographes, pein­tres (nom­breux livres d’artiste), col­lag­istes, écrivains, poètes, musi­ciens, car, chez elle, l’écriture se veut avant tout voy­age, aven­ture, ric­o­chets. Sa devise, emprun­tée au poète Saint-John Perse est “Poésie pour mieux vivre et plus loin.” Elle explore plusieurs voies d’écriture, en pre­mier lieu une expres­sion intimiste liée aux sen­sa­tions et à leur réso­nance intérieure comme dans : Herbes (Ed. Don­ner à Voir, 1995) Grains de lumière (L’épi de sei­gle, 1999) Le fil des jours, (Don­ner à Voir 2007) Quelques ros­es pour ton jardin (Ate­lier de Grou­tel, 2011) Le temps d’ici (Ed. Rhubarbe 2013, Prix des Écrivains Bre­tons, extraits parus dans Poètes de Bre­tagne, éd. de la Table Ronde), Ancrés, éd Rhubarbe 2016, Le sein de la terre, La Lucarne des Écrivains, 2018, Prix Maram Al-Mas­ri. À paraître en 2020 : Nés arbres, L’Ail des ours, On n’a rien dit de l’océan, L’Atelier des Noy­ers, Une île, presque, Inter­ven­tions à Haute Voix. Pho­togra­phie : Yvon Kervinio
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