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Fabienne Juhel, La Mâle-mort entre les dents

Par |2020-05-06T05:48:20+02:00 6 mai 2020|Catégories : Critiques, Fabienne Juhel|

– Oh, qu’elle s’en allait morne, la douce vie !… 
Soupir qui sen­tait le remords 
De ne pou­voir ser­rer sur sa lèvre une hos­tie, 
Entre ses dents la mâle-mort !…

 

 

Fabienne Juhel pro­pose sous ce titre ins­pi­ré d’un vers de Tristan Corbière un roman où le des­tin du poète bre­ton croise la grande Histoire. Telle est d’ailleurs la ligne édi­to­riale de la col­lec­tion Sur le fil pro­po­sée par les édi­tions Bruno Doucey. (Voir autres titres sur le site de l’éditeur.)

Le fait his­to­rique, lar­ge­ment mécon­nu même des Bretons, effroyable, remonte à la guerre de 1870. Les Prussiens mena­çant d’assiéger la capi­tale, Gambetta, ministre de la guerre, décide de faire appel aux hommes valides du pays pour secon­der l’armée régu­lière (inef­fi­cace, désor­ga­ni­sée, com­man­dée par des chefs incom­pé­tents.) En quelques semaines c’est l’enrôlement de force sur tout le ter­ri­toire fran­çais. Sont réqui­si­tion­nés dans la garde natio­nale des hommes dans la force de l’âge, de 20 à 41 ans, can­ton­nés dans onze camps, dont celui de Conlie, près du Mans qui for­me­ra l’armée de Bretagne diri­gée par le géné­ral bre­ton Émile de Kératry, une armée forte de 60 000 hommes issus des cinq dépar­te­ments.

Fabienne Juhel, La Mâle-mort entre les dents,
Éditions Bruno Doucey, col­lec­tion Sur le fil,
novembre 2019, 288 pages, 19,50 euros.

Forte, c’est beau­coup dire, car les condi­tions dans le camp de Conlie sont épou­van­tables : insa­lu­bri­té, tenues inadap­tées, pri­va­tions, humi­lia­tions, froid, mala­dies, épi­dé­mies et pour par­faire le tout des armes absentes ou défec­tueuses, inuti­li­sables. Pourquoi un tel fias­co ? Parce que tout à coup Gambetta a eu peur des Bretons : et s’ils refor­maient une armée de Chouans, s’ils fomen­taient un autre sou­lè­ve­ment ? Rien n’y fera, ni les lettres, ni les sup­pliques, ni les démis­sions, le géné­ral Grand Bêta livre­ra cette armée bre­tonne en loques aux lignes prus­siennes lors de la bataille du Mans les 11 et 12 jan­vier 1871 : un mas­sacre orches­tré dès le départ, un jeu de dupes, une page hon­teuse de notre Histoire.

Voilà pour les faits. Mais com­ment pas­ser de l’Histoire au roman ? C’est là qu’intervient le talent de la roman­cière qui va faire se croi­ser les évé­ne­ments his­to­riques et le poète des Amours jaunes. Corbière, réfor­mé pour rai­son de san­té, ne fai­sait pas par­tie des enrô­lés mais son beau-frère, oui, Aimé Vacher, qui fut enga­gé volon­taire. C’est en grande par­tie grâce à son témoi­gnage que le poète écri­vit La Pastorale de Conlie, un poème fleuve de 22 qua­trains où il dénonce dans un style neuf, inci­sif, mor­dant, la ter­rible tra­hi­son de l’État fran­çais envers les Bretons. Imagination et connais­sance en syner­gie créa­trice, Fabienne Juhel, qui est par ailleurs spé­cia­liste de Tristan Corbière, dit « s’être engouf­frée dans la brèche » de ce poème dont une strophe accom­pagne chaque cha­pitre, et on peut dire que c’est plei­ne­ment réus­si.

La roman­cière nous donne à vivre les faits de l’intérieur, au plus près des conscrits, de leur cal­vaire quo­ti­dien. Sa docu­men­ta­tion est solide, habi­le­ment inté­grée à la matière roma­nesque. On découvre les évé­ne­ments au fur et à mesure, on les vit, on s’émeut, on souffre, on s’indigne, d’autant plus que tout est vu par les yeux du poète, dont la longue sil­houette noire jumelle de l’Ankou tra­verse le désastre. Un tutoyeur d’étoiles plon­gé en enfer, une sorte de Rimbaud bre­ton dou­blé d’un Diogène qui met sa plume de jour­na­liste lucide et tran­chante au ser­vice des sacri­fiés.

La fic­tion ne per­met-elle pas d’approcher au mieux la réa­li­té ? Si l’auteur prend des liber­tés avec l’Histoire et les conven­tions nar­ra­tives (ana­chro­nismes et échos lit­té­raires…), c’est pour nous faire vivre au plus près et le ter­rible camp de Conlie et la forte per­son­na­li­té du poète : « Un artiste. Un bohême /​ À la marge. Retors, éclec­tique, excen­trique, ico­no­claste. ». La ren­contre est fer­tile et riche de sens. Fabienne Juhel a ce don de faire revivre l’écriture du poète à tra­vers la sienne : forte, directe, robo­ra­tive, caus­tique, inven­tive, fan­tai­siste, comme l’était « l’Indien ». (Nombreux sont par exemple les jeux de mots et autres inven­tions ver­bales chers au poète. Au pas­sage, quelle moder­ni­té dans l’écriture de Tristan Corbière ! Aujourd’hui il lan­ce­rait ses poèmes sur les ronds-points, les places, les ter­rasses des cafés.)

L’originalité de la nar­ra­tion, son rythme, tiennent aus­si au fait que l’auteur mêle judi­cieu­se­ment textes épis­to­laires don­nés en « inter­lude » − une anti­phrase que n’aurait pas reniée le poète − et scènes roma­nesques bien cam­pées, ponc­tuées de dia­logues plus vrais que nature. De plus, Fabienne Juhel encadre son récit de deux autres périodes his­to­riques (1930 et 1943), en intro­dui­sant d’autres per­son­nages célèbres, là encore dans un ana­chro­nisme fer­tile qui se moque des conven­tions et crée la sur­prise auprès du lec­teur. L’événement racon­té se trouve pris dans une chaîne humaine proche de nous, avec un effet de pro­fon­deur qui accroît l’interrogation. Ainsi peut-on voir que, depuis le « triste en corps bière », l’Histoire n’a pas fini d’ajouter d’autres strophes à sa fameuse Pastorale de Conlie.

Présentation de l’auteur

Fabienne Juhel

Fabienne Juhel a gran­di en Bretagne. Après  un doc­to­rat de Lettres en 1993 avec une thèse sur le poète des Amours jaunes, Tristan Corbière elle publie des articles dans la revue Skol Vreizh. Elle enseigne les Lettres dans un lycée dans les Côtes-d’Armor, après avoir été char­gée de cours à l’Université de Rennes 2. 

© Crédits pho­tos DR.

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Marilyse Leroux

Marilyse Leroux, née à Vannes au bord de la mer, membre de Donner à voir depuis 1986, édi­tée depuis les années 80 en revues, recueils et antho­lo­gies, écrit prin­ci­pa­le­ment de la poé­sie ou en fait écrire depuis 1976 au sein d’ateliers d’écriture pour jeunes et adultes. Elle est éga­le­ment nou­vel­liste (nou­velles publiées en revues et aux édi­tions Rhubarbe) et roman­cière pour la jeu­nesse (éd. Stéphane Batigne). Elle aime par­ta­ger des pro­jets avec dif­fé­rents artistes : pho­to­graphes, peintres (nom­breux livres d’artiste), col­la­gistes, écri­vains, poètes, musi­ciens, car, chez elle, l’écriture se veut avant tout voyage, aven­ture, rico­chets. Sa devise, emprun­tée au poète Saint-John Perse est "Poésie pour mieux vivre et plus loin." Elle explore plu­sieurs voies d’écriture, en pre­mier lieu une expres­sion inti­miste liée aux sen­sa­tions et à leur réso­nance inté­rieure comme dans : Herbes (Ed. Donner à Voir, 1995) Grains de lumière (L’épi de seigle, 1999) Le fil des jours, (Donner à Voir 2007) Quelques roses pour ton jar­din (Atelier de Groutel, 2011) Le temps d’ici (Ed. Rhubarbe 2013, Prix des Écrivains Bretons, extraits parus dans Poètes de Bretagne, éd. de la Table Ronde), Ancrés, éd Rhubarbe 2016, Le sein de la terre, La Lucarne des Écrivains, 2018, Prix Maram Al-Masri. À paraître en 2020 : Nés arbres, L’Ail des ours, On n’a rien dit de l’océan, L’Atelier des Noyers, Une île, presque, Interventions à Haute Voix. Photographie : Yvon Kervinio