> Mathias RICHARD, syn-t.ext, ou l’art de la compression

Mathias RICHARD, syn-t.ext, ou l’art de la compression

Par | 2018-05-25T22:22:41+00:00 25 mars 2017|Catégories : Critiques|

 

 

Voici un livre que je devais ren­con­trer. C’est par l'entremise de la poète Tristan Felix que j’en enten­dis par­ler pour la pre­mière fois ; elle m’avait envoyé un lien qui mon­trait que ce livre de Mathias Richard par­tait à peu près du même pos­tu­lat que moi dans mon (L)ivre de papier (éd. Tinbad, 2016) : puisque, volens non­lens, les romans-romans ne sont plus que vieilles anec­dotes et vaines pho­to­co­pies du réel, mieux vaut (essayer de) pro­duire du neuf en mon­tant une grande masse de textes déjà exis­tants, en les com­pres­sant, comme dans le ciné­ma expé­ri­men­tal dit de found foo­tage. Comme chez Brion Gysin et ses cut-ups. La véri­dic­tion doit me faire avouer que mon pre­mier sen­ti­ment fut de rejet, à cause jus­te­ment de cette trop grande proxi­mi­té for­melle. J’avais tort : dès que j’eus ouvert ce livre, je dus me rendre à cette évi­dence : nos résul­tats esthé­tiques sont fort éloi­gnés – ouf ! De mon côté, un vaste mon­tage idéo­gram­ma­tique de plu­sieurs mil­liers d’années d’écriture où tout s’enchaîne et se trans­forme dans un vaste para­gramme déponc­tué ; du côté de chez Mathias Richard, un effort de com­pres­sion et de concen­tra­tion d’informations avant tout contem­po­raines du siècle 2.0. Un grande cou­lée all over ver­sus une écri­ture très frag­men­tée et chao­tique. Très vite, me voi­ci « ras­su­ré » : autant d’êtres humains sur terre, autant d’écritures inter­tex­tuelles.

Mais com­men­çons.

La qua­trième de cou­ver­ture du livre annonce la cou­leur : « Tout est démon­table et remon­table d’une autre manière. » Et aus­si : « Recevoir : – toutes les influences :: – toutes les pen­sées :: – toutes les idées. » Si on déroule le livre à l’envers (après tout, ce type de construc­tion tex­tuelle s’y prête bien : il n’y a bien sûr pas de nar­ra­tion, linéaire ou pas), on trouve très vite son « mode d’emploi » : « Un syn­texte (ou texte syn­thé­tique) est un texte com­pres­sé comme un for­mat .zip : un texte court fait à par­tir de grandes masses de texte. Un for­mat de sens-lan­gage concen­tré […] Des textes sont récoltés/​écrits pen­dant des mois, puis radi­ca­le­ment cou­pés. » Seules importent à l’auteur les « asso­cia­tions de sens qui se créent entre elles ». « Cela crée des constel­la­tions », disait le grand Walter Benjamin. « Plus les rap­ports des deux réa­li­tés rap­pro­chées seront loin­tains et justes, plus l’image sera forte », entend-t-on sou­vent dans les films de Godard. Il est for­te­ment recom­man­dé d’être dans « un état de légère transe épi­pha­nique ». (Tiens ! Joyce !…)

Allons-z-y voir : « But : inter­fé­rer direc­te­ment avec les acti­vi­tés cor­ti­cales aber­rantes. /​ Ces mots font par­tie d’un kit anti-sui­cide. /​ Il est inter­dit d’embrasser les sta­tues. » Très vite, on se dit cette chose : syn-t.ext, sous un titre un peu geek, est en fait une très vio­lente charge contre la pen­sée unique du siècle des tech­no­lo­gies de l’information ; c’est le Bouvard et Pécuchet du siècle 2.0 : une suc­ces­sion ver­ti­gi­neuse de tous les cli­chés qu’on peut lire quand on se bal­lade sur des forums de dis­cus­sion en ligne ou quand on ouvre un maga­zine « scien­ti­fique » d’aujourd’hui. Dès les pre­mières pages du livre, on trouve ceci : « Ta mère est un gar­çon » ; « 72 humains sur 100 se croient dans un film /​ 17 humains sur 100 se croient dans un vidéo­clip  /​ 3 humains sur 100 se croient dans un jeu vidéo » ; « Mon anus dis­pose main­te­nant d’une entrée vidéo. Avec un adap­ta­teur TNT, je peux être uti­li­sé comme télé­vi­seur d’appoint. » Le monde mutant et inquié­tant du ciné­ma de David Cronenberg n’est pas loin ; rap­pe­lez-vous de Videodrome ou d’eXistenZ… D’ailleurs, on peut dire que Richard pro­cède à la manière d’un cinéaste : il pré­lève dans le réel (fût-il le plus vir­tuel…) des frag­ments du monde deve­nu inté­gra­le­ment infor­ma­tion­nel, mor­ceaux qu’il monte ensuite, par col­lure, avec tout un tas de petits arti­fices de ponc­tua­tion : slashs, tirets, points de sus­pen­sion, deux points doubles, doubles barres ver­ti­cales, flèches, etc. etc. La qua­trième de cou­ver­ture nous met­tait sur cette piste : « Suis une fenêtre, une camé­ra auto­nome. » Cette camé­ra est l’œil de Richard : il « voit des sys­tèmes, des construc­tions » (plus ou moins aber­rants). C’est dans les col­lures que sourd le sens-lan­gage du livre, comme dans le grand ciné­ma de mon­tage.

Il faut ajou­ter qu’une pro­fonde iro­nie sal­va­trice tra­verse ce livre, comme ici : « /​ le corps humain pha­go­cy­té par la machine et recra­ché en mieux dans un envi­ron­ne­ment vir­tuel /​ ». Cette iro­nie est des­ti­née à com­battre, comme Sollers, mais avec d’autres moyens, la folie de la Volonté de tech­nique. Richard aus­si est un contre-fou. L’histoire est bien un cau­che­mar (« l’équivalent d’une ville de 160 000  habi­tants appa­raît chaque jour sur Terre » ; « décon­nexion impos­sible… » ; « … la prin­ci­pale dif­fi­cul­té consiste à trou­ver la matière pre­mière, à savoir des cer­veaux de joueurs, 100% consa­crés au jeu et non “pol­lués” par d’autres sub­stances… » ; « … toute décon­nexion est désor­mais inter­dite… ») ; Richard essaie de se réveiller, en écri­vant. Ou plu­tôt, en copiant, comme un (moderne) scribe : « je n’écris plus, je copie ». Il n’arrête pas. Jour et nuit. Il n’y a plus de nuit.

Parfois, Richard nous bom­barde de petits papillons sur­réa­listes, comme l’on voit ici : « péné­trer les nuages pour y tra­quer les astres nais­sants » ; alors, on res­pire (un peu). Et puis, le rele­vé des catas­trophes reprend de plus belle façon encore : « une machine qui imprime une nou­velle per­son­na­li­té à n’importe quel pas­sant dans la rue » ; ou bien : « Liste d’oiseaux exter­mi­nés par les hommes ».

Cette phrase ici en guise de fin pro­vi­soire : lisez ce livre irré­su­mable !

P.-S : J’allais oublier de dire que Mathias Richard et moi avons par­ta­gé, sans le savoir, sans nous connaître, le som­maire d’une même revue, Nioques (n° 15), avec des extraits res­pec­tifs de… syn-t.ext et (L)ivre de papier… Un étu­diant un peu curieux voit tout de suite qu’il a un sujet de thèse tout à fait trou­vé (c’est un rea­dy made) : dif­fé­rence et répé­ti­tion dans nos deux livres res­pec­tifs…

 

*

 

 

X