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Le triptyque de la Sainte-Victoire

Par |2018-10-06T07:21:07+00:00 5 octobre 2018|Catégories : Focus, Olivier Domerg|

À pro­pos de Le temps fait rage (Le bleu du ciel, 2015), La Sainte-Victoire de trois-quarts (La Lettre volée, 2017) & Onze tableaux sau­vés du zoo (Atelier de l’agneau, 2018)

Olivier Domerg, enfant du pays de Martigues, a fait paraître son trip­tyque consa­cré à la (fameuse) mon­tagne Sainte-Victoire, titré par lui La condi­tion du même, dans le désordre : le pre­mier volet, La Sainte-Victoire de trois-quarts, lon­gue­ment tra­vaillé entre 2005 et 2012, a paru en 2017 à La Lettre volée ; quand le troi­sième, Le temps fait rage, a paru fin 2015 au Bleu du ciel

Au beau milieu, ces Onze tableaux sau­vés du zoo (du folk­lore pro­ven­çal ?), chez l’Atelier de l’agneau. Dans un adden­dum au pre­mier volet, on apprend que « chaque volet pos­sède son iden­ti­té et sa poé­tique propres, et peut être donc pris ou lu sépa­ré­ment », et que « cet ensemble de trois livres » est consa­cré par l’auteur à la Sainte-Victoire, « ré-envi­sa­gée du point de vue de l’écriture, dans une recon­si­dé­ra­tion géné­rale du motif et de sa per­cep­tion ». Il s’agit de trou­ver des équi­va­lents lit­té­raires aux patients coups de pin­ceau de Cézanne : « com­ment faire entrer la mon­tagne dans la page ? ou encore, com­ment faire de la page la mon­tagne ? » Allons-y donc voir.

Répétition (condition du même)

 

Ce qui frappe d’emblée dans cet ensemble, c’est la per­ma­nence des inter­ro­ga­tions du poète quant au motif : « pour toute poé­tique & pour toute morale, ce qui est devant nous » (TFR1) ; « choses nues, qu’il faut jeter sur le papier[…] Le monde est là qu’il faut dire » (S-Vde3/42). Domerg est le plus strau­bien des poètes : il écrit ce qu’il voit, sans y rien changer/​modifier. (« Les choses sont là ; pour­quoi les mani­pu­ler ? » cla­mait Roberto Rossellini.) Telle est la condi­tion du même : forer tou­jours plus pro­fond sur quelques motifs/​mesures ; don­ner (essayer de) l’idée de la pous­sée géo­lo­gique de la mon­tagne : « pen­ser au plis­sé & au bou­le­ver­se­ment induit, pen­ser à la ten­sion exer­cée sur les couches rocheuses & ter­restres, pen­ser la tor­sion » (TFR). Un peintre ne peint-il pas tou­jours le même et unique tableau ? (Et exem­plai­re­ment Cézanne, avec ses 80 tableaux de LA mon­tagne du pays d’Aix). 

Olivier DOMERG, Le temps fait rage,
édi­tions Le bleu du ciel, 2015, 153 p. 15 €

Beethoven n’a-t-il pas tou­jours com­po­sé les mêmes sonates ? Jean-Marie Straub et Danièle Huillet n’ont-ils pas tou­jours fait le même film ? Le prin­ci­pal leit­mo­tiv de ce trip­tyque est, bien sûr, la pré­sence obsé­dante du peintre « fou » d’Aix ; com­ment d’ailleurs pour­rait-il en être autre­ment quand

 

 (son achar­ne­ment à la sai­sir fut tel

                                                      que voir la mon­tagne main­te­nant

                                                                                                          à tous coups, nous le rap­pelle) 3 ?

 

Le célèbre peintre revient ain­si de façon directe ou allu­sive (par exemple, cita­tions du livre de Peter Handke consa­cré à ce même motif) tout au long des trois volets. Constamment : « grâce à ce qu’IL avait vu /​ et peint, /​ à ce que per­sonne n’avait peint /​ et vu avant LUI » (S-Vde3/4). Ça n’arrête jamais : « que disait-il déjà ? que la nature est en pro­fon­deur ? qu’il ne croyait qu’aux cir­cons­tances & à la prose sor­tie du tube » (TFR).

Mais il y en a d’autres : la pré­sence dis­crète et insis­tante à la fois de Francis Ponge (le poète de La rage de l’expression et duParti pris des choses) et de Bernard Noël (en tant qu’auteur de L’Outrage aux mots).

Le plus saillant et beau sou­ci d’Olivier Domerg est, comme Cézanne, de dépeindre ce qu’il voit devant lui, tel quel ! « C’est la situa­tion qui décide, oriente la vision & la phrase. » (En cela, on peut dire qu’ils sont frères en créa­tion.) La poé­sie, le réel. « L’écriture s’arcboute au visible, tirant sa force de la vue. » Alors, et seule­ment alors, on peut espé­rer don­ner « un coup de /​ Ponge sur du sacré » (l’image d’Épinal qu’est deve­nue la mon­tagne d’Aix, aus­si bien que son peintre), secouer « toute la cézan­ne­rie d’apparat et d’opérette », « réduire le mythe en /​ poudre », « faire /​ taire l’emphase (place neuve !) ». Et puis atteindre au pur kai­ros : l’irruption de l’instant for­mi­dable : « être dans le ver­tige de voir, prendre connais­sance à chaque ins­tant de ce que signi­fie le mot pay­sage. » Ne pas lais­ser pas­ser ce moment-là : « Elle émerge du pay­sage tel un navire d’une nappe de brouillard, proue cal­caire en avant, étrave rocheuse fen­dant le visible et l’aimantant. »

Différence

 

Alors que Le temps fait rage est com­po­sé qua­si­ment comme une seule phrase, sans majus­cules sauf aux noms propres (c’est un chant (de rage de l’expression) en neuf strophes, dites chants-séquences), La Sainte-Victoire de trois-quartsest tis­sé de formes hété­ro­gènes, cut : des [tableaux] où l’occupation de l’espace de la page est très tra­vaillée (struc­tures en esca­liers, fer­rages à droite, à gauche, etc.), des [romans] (plus clas­siques, jus­ti­fiés), et au milieu de ce tis­sage de formes (un mael­strom), des chants d’une seule cou­lée, en ita­liques. Les Onze tableaux sau­vés du zoo, eux, s’apparentent à un poème en 11 volets avec jeux topo­gra­phiques et typo­gra­phiques sur l’espace de la page, dans la grande tra­di­tion mal­lar­méenne du Coup de dés qui tou­jours ins­taure des sur­prises pour les yeux du lec­teur, qui par­tant finit les (ces onze) tableaux.

Olivier DOMERG, La Sainte-Victoire de trois-quarts,
La lettre volée, col­lec­tion Poiesis, 113 pages, 18 €

 

Il est à noter que la forme « poème » de ces tableaux empêche la réflexion sur le tra­vail de l’écriture, alors que les pas­sages en prose des deux autres volets ne se pri­vaient pas de ces nota­tions auto­ré­flexives et moder­nistes sur l’atelier du poète : « Tu tra­vailles une forme qui te tra­vaille en retour » (S-Vde3/4) ; « Brûler ses tropes. Jeter ses notes. Réduire le mode opé­ra­toire. Repartir de rien, pis­ser sur le pic, curer le trop-plein. Le trop peint » (ibid.) ; « dif­fi­cile de mettre en mots cette forme, de mettre des mots sur cette forme » (TFR) ; « il n’y a pas for­cé­ment de pro­grès dans la série, seule­ment l’obstination de mieux coïn­ci­der avec chaque moment » (TFR). Présent inté­gral. Présentation (au Temple de l’Art), plu­tôt que repré­sen­ta­tion : « fi des his­toires, allez hop : aux chiottes les his­toires (d’ailleurs, y’a plus que là qu’on les lit) ! c’est ter­mi­né, il faut […] tout éclai­rer en grand, tout obser­ver, tout décor­ti­quer, tout reprendre » (TFR). Reprendre à Francis Ponge, ce héraut de la moder­ni­té poé­tique, cette idée de publier « les états de son ate­lier », plu­tôt que des poèmes (bons ou mau­vais). Laisser une place au lec­teur, qui finit l’œuvre, en expo­sant « la pro­gres­sion & le pro­ces­sus de tout art ». C’est ain­si qu’on construit les œuvres ouvertes.

Dire queLe temps fait rageest le plus cubiste du trip­tyque : sa forme cir­cu­laire sans plus ni haut ni bas favo­rise cette simul­ta­néi­té des points de vue : « repas­ser en vision glo­bale, mon­ceau pyra­mi­dal consti­tué de mon­ceaux super­po­sés, saillants, désor­don­nés, vague­ment addi­tion­nés ou posés les uns sur les autres, vague­ment col­lés ou acco­lés, mon­ceauscel­lé par le ciment du temps » : plus de pers­pec­tive idéa­li­sante ; tout à la fois, ici et main­te­nant, par « accu­mu­la­tion, mul­ti­pli­ca­tion des angles d’attaque ».

Différence et répétition

 

Selon Gilles Deleuze, dans son essai épo­nyme, rien ne se répète jamais vrai­ment à l’identique ; la nature entière s’écoule comme le fleuve héra­cli­téen, dans un deve­nir per­pé­tuel ; et toute impres­sion de sta­bi­li­té n’est qu’illusion. Ce que, de façon super­fi­cielle, nous croyons voir se répé­ter iden­ti­que­ment ou sem­bla­ble­ment « four­mille » en fait d’infimes dif­fé­rences qui font de chaque « retour » un évé­ne­ment tou­jours nou­veau et irré­duc­tible à ce qui l’a pré­cé­dé.

Olivier DOMERG, Onze tableaux sau­vés
du zoo,
Atelier de l’agneau, col­lec­tion
géo­poé­tique, mars 2018, 108 pages, 16 €

 

Ainsi, chez Domerg, le « retour » des avions de ligne qui décollent de Marseille-Marignane pour trouer le ciel aixois et bar­rer la vue de la sainte mon­tagne : 1/​ vision in (la car­lingue) : « Vision brève autant que belle ; aus­si­tôt vue, aus­si­tôt aspi­rée ou bue par le trou du hublot ou par l’irrémédiable pro­jec­tion de l’appareil vers sa des­ti­na­tion » (11T) ; visions off : 2/​ : « la car­lingue d’un long /​ cour­rier au décol­lage de /​ Marignane s’inscrit /​ une frac­tion de seconde, /​ dans une incli­nai­son paral­lèle /​ à celle de la mon­tagne » (S-Vde3/4), et 3/​ : « les ailes volantes dans l’azur. La pointe des pieds dou­lou­reuse dans la pente » (TFR). Domerg est très conscient de son tra­vail : « plus tard, reprendre sur le même ton ; le même ton qui en est un autre » .Incise sur incise : « énu­mé­ra­tion phé­no­mé­no­lo­gique du détail. » Chacun des volets du trip­tyque se trouve enchâs­sé dans l’autre, « en est une exten­sion en constant deve­nir & constante expan­sion ». Machine dési­rante, et non pas poé­sie lar­moyante. Jeu, plu­tôt que Je. Poésie sans maître : les cita­tions affluent de par­tout, cachées, tron­quées, voire tru­quées : Bernard Noël, Jean-Marie Gleize, Pascal Quignard, Charles Juliet, Peter Handke, lettres & pro­pos de Cézanne.

Autre tro­pisme deleu­zien chez Domerg (comme quoi, le titre de ce cha­pitre ne doit rien au hasard, qu’un coup de dés tou­jours abo­lit) : la déper­son­na­li­sa­tion de l’écriture : uti­li­sa­tion de cita­tion tron­quées et/​ou tru­quées, séria­li­sa­tion des notes brutes et sèches (« blocs blancs for­mant la crête, ver­dure dans les échan­crures, les trouées, terre rouge sur le ver­sant »), par­fois tri­viales et pro­saïques : « La rumeur de l’autoroute enfle d’un coup : lourd convoi d’engins de chan­tier. » (On se sou­vient que dans leur « Cézanne », les Straub, tra­vaillant tou­jours en prise de son réel, n’avaient pas élu­dé ces bruits des pay­sages « modernes » tels qu’ils sont). On assiste à l’aventure d’une pen­sée qui se prend à rêver d’être libé­rée de toute iden­ti­té per­son­nelle : « refus de toute forme de subli­ma­tion sty­lis­tique, de toute re-poé­ti­sa­tion idéa­li­sante. » Adieu « maman », « papa », « Œdipe » et tout l’bastringue fami­lia­lo-psy­cho­lo­gique ; bon­jour le tra­vail de la série « qui est un tra­vail d’achèvement de la forme » par exté­nua­tion des possibles/​possibilités d’un lieu/​motif. Poésie du défi : « ce qui se dresse devant, ne cesse de défier l’écriture. » Outrage à la poé­sie per­son­nelle (qui a fait son temps de contin­gences rela­tives, comme l’on sait…) : « La géo­lo­gique du poème débar­ras­sé du poème » (ouf !) ; « la prose sans fin de la roche & de la cause maté­rielle ». Rien n’aura eu lieu que le lieu ; « quelque chose comme une énu­mé­ra­tion du pré­sent » (TFR) ; telle est la logique du poème moderne. « Il n’y a rien d’autre à ajou­ter. Le rap­port est sous vos yeux » (11T).

 

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Guillaume Basquin

Guillaume Basquin est né en 1969.

Il publie son pre­mier livre, Fondu au noir : le film à l’heure de sa repro­duc­tion numé­ri­sée, chez Paris Expérimental en 2013.
Plusieurs de ses textes sont publiés en revues (L’Infini, La Règle du Jeu, Trafic, Artpress, Nioques).
Devant la dif­fi­cul­té de faire publier des essais cri­tiques sur des auteurs vivants ou des livres expé­ri­men­taux dans le monde édi­to­rial en place, il co-fonde avec sa com­pagne Christelle Mercier les édi­tions Tinbad en mars 2015, où il publie deux ouvrages :
Jacques Henric entre image et texte (2015) et (L)ivre de papier (2016).
Puis, aidé de Jean Durançon, il co-fonde une revue lit­té­raire bi-annuelle de créa­tion lit­té­raire et de cri­tique d’art, Les Cahiers de Tinbad, dont le numé­ro 1 paraît en jan­vier 2016. 
Cette revue laisse une assez grande place à la poé­sie et aux expé­ri­men­ta­tions tex­tuelles.

Tinbad pré­voit d’éditer une demi-dou­zaine d’ouvrages par an, dont de la poé­sie moderne et expé­ri­men­tale.

En sep­tembre 2016, il publie chez Honoré Champion la pre­mière étude com­plète sur l’écrivain Jean-Jacques Schuhl : Jean-Jacques Schuhl, du dan­dysme en lit­té­ra­ture. (pho­to Eric Rondepierre).

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