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Maurice Couquiaud

Par |2018-08-14T21:37:43+00:00 19 octobre 2014|Catégories : Blog|

Maurice Couquiaud fut rédac­teur en chef de la revue Phréatique pen­dant 17 ans. Ancien vice-pré­sident du Pen-Club fran­çais, il est socié­taire de la Société des Gens de Lettres, et membre du Centre International de Recherches et d'Etudes Transdisciplinaires. Il est l'auteur de trois essais consa­crés à ses réflexions sur l'étonnement poé­tique et la place de l'homme au sein d'un uni­vers mys­té­rieux. Parmi ses recueils publiés, cer­tains ont été cou­ron­nés par des jury pres­ti­gieux, comme ceux de l'Académie fran­çaise ou de la Société des Gens de Lettres.

MAURICE COUQUIAUD

Par |2018-08-14T21:37:43+00:00 19 octobre 2014|Catégories : Rencontres|

 

J.L.P.- Maurice Couquiaud vous venez de faire paraître une antho­lo­gie de vos poèmes qui couvre la période 1972-2012. 1972 est l'année de la publi­ca­tion de votre pre­mier recueil. Votre entrée sur la scène poé­tique est bien sûr anté­rieure. Pourriez-vous nous en par­ler ?

M.C.- Il m’est dif­fi­cile d’évoquer une véri­table entrée sur la scène poé­tique anté­rieure à 1972. Je me sou­viens seule­ment de quelques dates mar­quantes pour mon che­mi­ne­ment. En classe de pre­mière (1947), Mr Schmidt, mon excellent pro­fes­seur de fran­çais me pro­po­sa de pré­sen­ter un expo­sé devant mes cama­rades sur un poète de mon choix. Ce fut Vigny ! Cette plon­gée conscien­cieuse dans une œuvre superbe m’a pro­fon­dé­ment mar­qué et se trouve sans doute à l’origine de mes pre­miers poèmes ain­si que de mon inté­rêt pour appro­fon­dir mes connais­sances en ce domaine. Adulte, mal­gré une vie pro­fes­sion­nelle très absor­bante, j’écrivais un peu, je lisais beau­coup, fré­quen­tais en soli­taire quelques asso­cia­tions poé­tiques jusqu’au jour où Jean-Pierre Rosnay, dans son émis­sion sur France-Inter, fit dire par un comé­dien l’un de mes poèmes en octobre 1969 et un autre en décembre 1970. Bon encou­ra­ge­ment pour pré­pa­rer mon pre­mier recueil.

 

J.L.P.- Bon encou­ra­ge­ment en effet ! Le recueil s'intitule Que l'urgence demeure et vous avez eu la bonne idée de l'introduire dans l'anthologie par un avant-pro­pos qui le situe dans votre iti­né­raire. Vous avez aus­si pré­sen­té en regard quelques extraits de com­men­taires que vous avez reçus à son sujet. Ils sont signés Pierre Seghers, Jean Mauriac, Jean Malrieu. Ce der­nier vous écrit : « Vous avez réus­si une dif­fi­cile poé­sie pleine de pitié et d'expérience ». Il faut dire qu'il y est ques­tion d'enfants malades…

M.C.- D’abord un grand bon­heur ! Après plu­sieurs décep­tions, mon épouse depuis 1960 avait don­né le jour à deux petites filles (1966 et 1967). Ayant subi en 1971 une frac­ture du bras au niveau du coude lors d’une mau­vaise chute, la cadette fut hos­pi­ta­li­sée pen­dant quelques jours à l’Hôpital des enfants malades. Moments dou­lou­reux, aggra­vés lors de nos visites quo­ti­diennes par le ter­rible spec­tacle des souf­frances enfan­tines : gamins acci­den­tés, brû­lés, muti­lés, momies aux regards brillants par les petites échap­pées de leurs pan­se­ments, corps écar­te­lés par des ins­tru­ments bizarres, fri­mousses sou­riantes der­rière les vitres d’une chambre sté­rile, cour des miracles atten­dus dans la salle d’attente des urgences, cour des miracles espé­rés dans celle de la radio­thé­ra­pie. Bref ! Ces émo­tions ont fait naître une série de poèmes, com­po­sant le cœur de ce recueil par­mi des textes anté­rieurs, ins­pi­rés par mes expé­riences per­son­nelles, heu­reuses ou dif­fi­ciles, au sein d’un monde en muta­tion à tra­vers l’évolution rapide des connais­sances et des tech­niques.

 

J.L.P.- À l'émotion, si chère à Pierre Reverdy, vous avez ajou­té ensuite l'étonnement. 1976, l'année de la paru­tion de votre deuxième recueil, L'ascenseur d'images semble indi­quer une direc­tion vers laquelle vous n'allez ces­ser depuis d'avancer.

M.C.- Le style poé­tique de l’époque se divi­sait en plu­sieurs ten­dances. Certaines me déce­vaient lar­ge­ment. Les plus clas­siques se noyaient dans les cli­chés d’autrefois, et ne pro­po­saient que du mau­vais Lamartine, du mau­vais Victor Hugo. Se vou­lant d’avant-garde, bien des poètes reje­taient l’émotion et les images pour nous livrer des textes par­fai­te­ment gla­cés. Je refer­mais bien des recueils sans avoir res­sen­ti le moindre plai­sir issu d’un par­tage avec les sen­ti­ments et le talent de l’auteur. Je réflé­chis­sais donc sur les meilleurs moyens d’éviter les pièges de l’indifférence. Pourquoi, à tra­vers les siècles, des évé­ne­ments divers et des styles dif­fé­rents, cer­tains par­ve­naient-ils encore à me remuer pro­fon­dé­ment ? Je réa­li­sais peu à peu que les expli­ca­tions intel­lec­tuelles ou psy­cho­lo­giques les plus sin­cères ne condui­saient pas au trouble étrange de la véri­table poé­sie. Quelques exemples ! Villon n’argumentait pas contre la peine de mort, il jetait sur notre regard et dans notre cœur la pour­ri­ture des pen­dus. Les poètes de la Pléiade nous font encore fris­son­ner en glis­sant sub­ti­le­ment dans notre inquié­tude le pas­sage du temps sur les corps et les amours. Nul besoin d’argumentaire ! Rimbaud ne lance pas une cabale contre la guerre. Son dor­meur du val nous pro­mène dans le calme mer­veilleux de la nature et brise sou­dain le charme de la paix avec une remarque inat­ten­due et ter­rible : Tranquille. Il a deux trous rouges au coté droit. Voilà le secret ! Le lec­teur d’aujourd’hui vibre pro­fon­dé­ment et sans détour au rythme de son frère humain mort depuis long­temps. Il a subit la trans­fu­sion directe d’un éton­ne­ment ori­gi­nel dans sa pure­té sou­daine. Le sol­fège du lan­gage poé­tique passe dans l’inconscient de l’auteur comme il pas­sait dans l’inconscient de Mozart pour com­po­ser. Le titre et le conte­nu de mon deuxième recueil L’ascenseur d’images cor­res­pondent bien à mes essais pour résis­ter aux ten­ta­tions faciles, être fidèle à ces réflexions. Je rédi­geais donc un petit Manifeste du poète éton­né, modes­te­ment poly­co­pié et dif­fu­sé auprès de quelques revues et poètes connus. Les réac­tions furent sym­pa­thiques, mais je réa­li­sais que ce n’était qu’un pauvre cri du cœur. A l’inverse du poème, il avait besoin d’être étu­dié, argu­men­té, pro­lon­gé de diverses façons pour atteindre l’efficacité de la beau­té dans l’émerveillement ou le dégoût.

 

 

J.L.P.- Parmi les réac­tions posi­tives à votre mani­feste, celles de Jean Rousselot et de Robert Sabatier. Vos efforts pour résis­ter aux ten­ta­tions faciles, vous allez les pour­suivre. De même que vous allez appro­fon­dir votre réflexion en vous nour­ris­sant de la lec­ture des phi­lo­sophes et des scien­ti­fiques. Vous lisez Bachelard, Jankélévitch. En 1980 paraît Un pro­fil de buée, un recueil ins­pi­ré par l’œuvre de Teilhard de Chardin. Et puis, cinq ans plus tard, au moment de la sor­tie de Un plai­sir d'étincelle pour lequel vous rece­vez le prix Roberge de l'Académie Française, vous êtes par­tie pre­nante de l'aventure de la revue Phréatique.

M.C.- Je pense que ma démarche poé­tique un peu par­ti­cu­lière a pui­sé son élan dans un trait de mon carac­tère, une immense curio­si­té natu­relle qui m’avait fait choi­sir pour la deuxième par­tie du bac­ca­lau­réat la récente sec­tion sciences expé­ri­men­tales. C’est dans un lycée catho­lique que j’ai décou­vert l’évolution, les notions scien­ti­fiques et phi­lo­so­phiques de rela­ti­vi­té. Plus tard, au fil des années, je décou­vrais l’élan vital de Bergson s’appuyant sur la durée, s’opposant ain­si à Bachelard défen­dant la ver­ti­ca­li­té de l’instant avec celle de la flamme. Ma poé­sie bai­gnait avec bon­heur dans la sai­sie rapide des entre­vi­sions créa­tives chères à Jankélévitch. Mes idées sur l’étonnement se confor­taient paral­lè­le­ment dans mes nom­breuses lec­tures scien­ti­fiques en livres et revues. A tra­vers Le phé­no­mène humain, l’anthropologue Teilhard de Chardin m’avait pous­sé à suivre la lente appa­ri­tion de la conscience à tra­vers les mil­liards d’années, depuis le big-bang et les par­ti­cules de la soupe ori­gi­nelle, jusqu’à la com­plexi­té de l’homo (soit – disant) sapiens en pas­sant par les divers stades pri­mi­tifs de la vie, des plantes, des ani­maux et même des aus­tra­lo­pi­thèques. D’où le titre de mon recueil de 1980, Un pro­fil de buée, retra­çant la nais­sance de l’univers et le par­cours de l’homme tou­jours en ges­ta­tion. J’avais eu le bon­heur de ren­con­trer Gérard Murail édi­teur, poète, peintre et direc­teur de la revue phréa­tique ayant pris la défense de mon mani­feste, par­ta­geant l’essentiel de mes espoirs et de mes idées. D’abord membre du comi­té de lec­ture, ayant chan­gé d’occupations pro­fes­sion­nelles, en 1983 je fus en mesure d’accepter le rôle de rédac­teur en chef pour contri­buer à déve­lop­per une démarche poé­tique ouverte à toutes les dis­ci­plines, dans le Groupe de Recherches poly­poé­tiques. En quelque sorte, j’inaugurais ce qui devint pour moi une nou­velle vie, me per­met­tant de décou­vrir que bien des cher­cheurs scien­ti­fiques ne sont pas insen­sibles à la poé­sie. Certains n’hésitent pas à culti­ver avec nous les champs et les chants de l’imaginaire. Un plai­sir d’étincelle, le titre de mon recueil paru en 1985 révèle assez bien cette ten­dance à élar­gir les pré­oc­cu­pa­tions de la dif­fi­cile condi­tion humaine et de l’ego jusqu’aux mys­tères du monde. On trouve dans ce livre l’un de mes poèmes inti­tu­lé Météorite, repris plus tard par l’astrophysicien Jean-Pierre Luminet dans son essai Le feu du ciel. Je dois mon prix de l’Académie fran­çaise à l’ex-président du Sénégal, le poète Léopold Sédar Senghor auquel j’ai dédié mon antho­lo­gie avec recon­nais­sance.

 

J.L.P.- Aux côtés de Léopold Sédar Senghor, vous accom­pagnent dans ce livre des poètes comme Georges-Emmanuel Clancier, Jean-Claude Renard ou encore Pierre Oster bali­sant ain­si un champ d'affinités poé­tiques.

M.C.- On m’a sou­vent deman­dé pour­quoi je m’étais inté­res­sé à l’étonnement plu­tôt qu’à l’émerveillement, parais­sant plus proche de ma démarche per­son­nelle. J’ai pris l’habitude de répondre que, à l’image d’une mon­tagne, la véri­table poé­sie pos­sède deux ver­sants, l’un au soleil, l’autre à l’ombre. L’équipe de la revue s’est ras­sem­blée autour d’un mini­mum de goûts com­muns. Je pense que nous avons su évi­ter l’enfermement sur la pente unique d’un esprit de cha­pelle. Toutefois, vous avez rai­son d’évoquer un champ d’affinités poé­tiques. Lorsque j’ai ren­contre G.E. Clancier pour la pre­mière fois, j’avais déjà une grande admi­ra­tion pour le roman­cier du pain noir, pour son huma­nisme. Rapidement, j’ai appris à aimer le poète fai­sant de nous Les pas­sa­gers du Temps. Je le ren­con­trais sou­vent dans diverses réunions poé­tiques et nous pou­vions bavar­der en rega­gnant nos domi­ciles proches. Avec quelle gen­tillesse il me don­nait des conseils ! Ainsi me sug­gé­ra-t-il un jour de repro­duire l’expérience qu’il avait réus­sie bien des années aupa­ra­vant, celle de réunir des poèmes manus­crits dans un manuaire de bons poètes contem­po­rains. Copier au moins à deux reprises cette expé­rience me per­mit d’effectuer une pro­fonde étude de carac­tère sur les per­son­na­li­tés mar­quantes de notre vil­lage poé­tique. De belles plumes me répon­dirent orgueilleu­se­ment qu’elles ne répon­daient qu’aux pro­po­si­tions de numé­ros consa­crés à leur per­sonne. En revanche, autour de notre cher Clancier prirent place nombre de talents qui devaient figu­rer dans nos affi­ni­tés, de Max Alhau à Claude Vigée en pas­sant par Jean Rousselot. Je ne peux tous les citer !… Mes ren­contres avec J.C Renard furent moins nom­breuses. Peu à peu j’ai com­pris comme lui que notre sym­pa­thie repo­sait sur des démarches à peu près sem­blables. J’en ai tota­le­ment pris conscience en lisant son livre de 1995 Notes sur la poé­sie, la foi et la science ! Comme les pré­cé­dents, mon ami Pierre Oster pos­sède un pou­voir d’écoute mer­veilleux. Parfois je le ren­contre encore, atta­blé avec un jeune poète qui lui semble digne d’intérêt ! Il agit dans ce cas comme il le fit il y a une tren­taine d’années, lorsqu’il m’invitait dans son bureau du Seuil où je venais lui deman­der l’adresse de quelques poètes incon­nus méri­tant d’apparaître dans phréa­tique. Je pou­vais faire confiance à sa rigueur et à sa sen­si­bi­li­té. Dans l’entretien que Pierre a publié dans Une machine à indi­quer l’univers, il me sug­gé­rait : « Devenons les dociles arpen­teurs de l’universel ». Entreprise bien dif­fi­cile !

 

J.L.P.- Cet uni­ver­sel, vous avez conti­nué à l'arpenter avec Le der­nier rire pour les étoiles, Chants de gra­vi­té, La des­cen­dance de l'imparfait jusqu'à A la recherche des pas per­dus qui est le der­nier recueil dont votre Anthologie poé­tique pro­pose quelques extraits. Ce sont au total onze paru­tions qui sont ain­si réunies pour nous per­mettre ce par­cours sin­gu­lier. Il n'élude pas les tra­gé­dies mais porte aus­si en lui la part de bon­heur que contient l'existence, tout comme ses poten­tia­li­tés de rêve et d'espérance que votre dia­logue inin­ter­rom­pu avec les scien­ti­fiques vous a per­mis d'entrevoir.

M.C.- Au fond, d’une simple phrase, Pierre Oster défi­nis­sait assez bien l’ensemble de ma démarche. A cette dif­fé­rence que, contrai­re­ment aux scien­ti­fiques que je fré­quen­tais, les cal­culs et les mesures ne m’intéressaient pas direc­te­ment. Depuis tou­jours, la poé­sie comme le monde vit en quelque sorte de para­doxes. Les suivre pour être poète m’a sem­blé natu­rel ! Indéfinissables, les sen­ti­ments humains sur­vivent dans les contra­dic­tions et la com­plexi­té. Selon la méthode expé­ri­men­tale uti­li­sée, la lumière révèle (comme l’homme) sa double nature. Elle se mani­feste comme une onde ou une par­ti­cule. Le temps fait de même en adop­tant la rela­ti­vi­té. Grâce à la phy­sique quan­tique le prin­cipe d’incertitude pénètre les tech­niques, la phi­lo­so­phie et les croyances. Non seule­ment les dif­fé­rentes formes de l’infini nous échappent, mais nous devons envi­sa­ger l’existence de plu­sieurs dimen­sions incon­nues. Le grand phy­si­cien Bernard d’Espagnat, bon phi­lo­sophe par ailleurs, nous pro­pose la théo­rie du Réel voi­lé. Ce que nous appe­lons la réa­li­té n’est que l’univers acces­sible à nos sens ou nos ins­tru­ments. Arpenter tous les domaines de la réflexion mul­ti­plie donc à mes yeux les res­sources de l’étonnement poé­tique qui tran­site sans cesse du quo­ti­dien jusqu’aux rives du mys­tère. Sous toutes ses formes, l’amour est un mer­veilleux moyen de trans­port. L’enfant Couquiaud qui fut mitraillé et bom­bar­dé pen­dant la guerre par­tage dans son cœur sans fron­tières le sort de tous les enfants aujourd’hui mitraillés au loin. Je suis heu­reux d’avoir par­ti­ci­pé avec les fon­da­teurs, le phi­lo­sophe Edgard Morin et le phy­si­cien Basarab Nicolescu au pre­mier col­loque du Centre inter­na­tio­nal de recherches et d’études trans­dis­ci­pli­naires. Aux côtés d’excellents poètes comme Roberto Juarroz, j’ai pu par­ti­ci­per modes­te­ment à l’élaboration d’une Charte de la trans­dis­ci­pli­na­ri­té. Une invi­ta­tion à déve­lop­per pour le mieux les rap­ports sub­tils Sciences – Conscience. Ces moments m’ont ins­pi­ré un texte, Le mag­ni­fi­cat endor­mi qui apporte le point final de mon anthologie/​ :

« Le poème est un oran­ger qui s’ignore. Il passe par le blanc pour choi­sir en lui-même le goût des cou­leurs fon­da­men­tales mais invi­sibles de la réa­li­té… cueillir le charme secret qui adou­cit ou tra­duit les brû­lures du soleil et les intem­pé­ries.

Le mal nous attend au coin des phrases. Heureusement le poème est le bien des mots. »

 

J.L.P.- Une belle conclu­sion pour ce livre riche et dense. Merci Maurice Couquiaud.

 

 

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