Patricia L. Hamilton – Sélection de poèmes

Par |2026-01-07T07:27:24+01:00 6 janvier 2026|Catégories : Essais & Chroniques, Patricia L. Hamilton|

Poèmes présen­tés et traduits de l’anglais améri­cain par Alice-Cather­ine Carls

Ayant gran­di à Hemet, ville moyenne située à cent quar­ante kilo­mètres au sud-est de Los Ange­les, Patri­cia L. Hamil­ton con­nait intime­ment l’Amérique pro­fonde, micro­cosme de diver­sité eth­nique, con­flu­ence des lim­ites du melt­ing pot. Cal­i­forni­enne pen­dant la pre­mière par­tie de sa vie, et ayant vécu depuis plus de trente ans en Géorgie et dans le Ten­nessee, dans le sud pro­fond que peu d’Américains et encore moins d’étrangers con­nais­sent, Patri­cia L. Hamil­ton com­mence ses poèmes par des obser­va­tions du quo­ti­di­en, par­tant de sit­u­a­tions anodines, sur un rythme tran­quille, prenant son temps pour savour­er les mots. Puis, par un néol­o­gisme, une image sur­prenante, une pen­sée inat­ten­due, ou une pirou­ette vers la philoso­phie, elle force le lecteur à tout repenser et à se fouiller l’âme pour réc­on­cili­er le monde fam­i­li­er avec ce qui dérange ou détonne. 

C’est là un fémin­isme sûr qui affirme sans fail­lir le droit des femmes même si la société les con­teste. Un fémin­isme qui n’a pas besoin de crier, un fémin­isme dont la retenue aug­mente l’efficacité, un fémin­isme à la mod­estie trompeuse. Cette démarche nous fait faire tout un par­cours, non seule­ment dans l’Amérique pro­fonde, mais dans ses strates his­toriques et les sur­vivances de ses tra­di­tions. C’est donc une poésie qui nous dévis­age et nous fait décou­vrir le vis­age de l’autre Amérique.

Patri­cia L. Hamil­ton a débuté avec le vol­ume The Dis­tance to Night­fall (Main Street Rag Pub­lish­ing, 2014), suivi par un deux­ième vol­ume, Even Now i(Kelsay Books, 2025). Elle a gag­né le Rash Award in Poet­ry en 2015 et 2017 et a été nom­mée pour trois prix Push­cart. Ses poèmes ont égale­ment paru dans les revues Rad­i­cal TeacherReformed Jour­nalThe Com­mon Lan­guage Project: Ascent, et Ibbet­son Street. Elle vient de ter­min­er un troisième recueil com­posé de poèmes ekphras­tiques sur les tableaux bibliques de Marc Cha­gall. Inti­t­ulé Voiced [Mise en voix), il donne la parole à des per­son­nages féminins. Pro­fesseur d’université pen­dant trente-cinq ans, Patri­cia L. Hamil­ton asso­cie créa­tiv­ité et partage autour des mots. Sa poésie a été com­parée aux vire­voltes d’un danseur autour de sa parte­naire, ses poèmes créant des his­toires qui, ancrées dans un instant ou un désir, débouchent sur une réal­ité beau­coup plus large et con­stituent la longue durée des choses et des êtres, atteignant un niveau philosophique. Ain­si, d’un chat clochard, elle parvient à nous émou­voir sur le sort des SDF.

Patri­cia L. Hamil­ton, Even now, Kel­say books, 2025, 88 pages, 20 € 12.

Par­tant de ses expéri­ences per­son­nelles, la poète nous par­le d’un monde dan­gereux, de la guerre au Viet­nam, de l’as­sas­si­nat du Pes­i­dent Kennedy, du racisme, mais aus­si de la générosité des étrangers. Elle com­prend que le monde n’est pas uni­latéral, et ses scènes mon­trent le monde bon et mau­vais, généreux et cru­el. Une grande par­tie de son œuvre est con­sacrée aux femmes qu’elle voit à tra­vers son regard d’enfant, d’adolescente, et de femme. Ses nou­veaux poèmes don­nent une grande impor­tance à la linéa­tion, et elle joue avec plusieurs formes poé­tiques telles que la vil­lanelle, en inven­tant des règles comme dans les poèmes tels « Le moin­dre mal » qu’elle écrit avec un nom­bre fixe de mots, ou « Le jour où tout changea » ou l’apparence graphique décide du choix et de l’ordre des mots. Depuis quelques années, elle écrit des poèmes ekphras­tiques sur les pein­tures de Marc Cha­gall con­sacrées aux femmes de l’Ancien Tes­ta­ment.  Ses poèmes en prose sont égale­ment adap­tés à son ton nar­ratif qui nous fait décou­vrir les paysages ruraux l’Amérique pro­fonde et leurs tra­di­tions – de la Cal­i­fornie au Mis­sis­sip­pi, de Hawaii au Ten­nessee. 

Nous remer­cions Patri­cia L. Hamil­ton de nous avoir autorisée à traduire ce choix de poèmes. Le vol­ume ou la revue dont provi­en­nent ces poèmes sont indiqués ci-dessous.

Alice-Cather­ine Carls
Uni­ver­si­ty of Ten­nessee at Martin

 

 

∗∗∗

Poèmes choisis

 Du volume The Distance to Nightfall [La distance jusqu’à la tombée de la nuit] (2014)

La migra­tion

Lumi­nes­cent, le ciel d’ouest
attend, toile claire presque vide.
Quelques coups de pinceau
relevés en argent terni
sug­gèrent des cir­rus à la dérive,
abstraite annonce de mutabilité.

Un vol d’oies a passé en pointe de flèche,
mesurant la dis­tance jusqu’à la tombée de la nuit.
On peut presque entendre
des lam­beaux de cris plaintifs
tels des lamen­ta­tions de réfugiés
dans une langue inconnue.

Décem­bre

 Toute la journée une pluie froide tambourine,
morne, impi­toy­able, puis elle enfle
en clameur coléreuse. Les branch­es ploient
sous une gri­saille de tristesse.
Enfin, l’égouttage prend fin.
Le monde morose cafarde.

Une lueur inat­ten­due m’attire à la fenêtre.
Le ciel brille d’un blanc à couper le souffle –
lumineux, sur­na­turel, en attente.
Mêlées, les branch­es noires comme le péché
se ten­dent vers ce calme, prêtes à accueillir
la révéla­tion d’un ancien secret.

Le SDF

Le chat blanc est revenu avec la chaleur.
En rem­plis­sant la cafetière devant l’évier, je le vois
endor­mi sur la chaise en toile noire cassée,

blot­ti, emboîté comme un puzzle.
Cette queue en loques a con­nu des jours meilleurs.
Où le vagabond s’est-il réfugié cet hiver?

L’année dernière il est apparu comme ça,
s’appropriant les endroits ensoleil­lés ou
s’abritant à l’ombre de l’auvent, hautain.

Un jour de canicule, quand l’été bat­tait son plein,
je mis de l’eau dans un bol rouge, mais le coquin
dédaigna mon geste et ne toucha pas à la boisson.

Puis ma voi­sine se plaig­nit qu’il vide l’écuelle
de son chat. Peut-on com­pren­dre quel instinct
décide entre dig­nité et nécessité ?

Le squat­ter s’étire sur son lit impro­visé puis commence
ses ablu­tions mati­nales, se passe la pat­te der­rière l’oreille,
four­rure blanche salie, tache sur la tête hors d’atteinte.

Il se ren­dormi­ra, vieux clochard baigné de soleil,
sac d’os mou, res­pi­rant si légèrement
qu’il sem­ble être à peine en vie. 

Lim­i­nal­ité

Légère comme une pat­te de chat l’écume accourt sur les galets
pour léch­er nos pieds nus comme si la mer voulait
nous faire per­dre l’équilibre et tomber en éclaboussure
dans des pro­fondeurs inconnues.

Au-delà d’une marge de sable brûlant, vide
à part les lignes qu’ont tracées les pattes des pigeons,
une rangée de bun­ga­lows anonymes se termine
par un banal café où un homme chante
Jim­my Buf­fett pour lui seul.

La ter­rasse où il grat­te sa gui­tare est vide,
le soleil de midi a blanchi les promesses.
Il chante néan­moins de tout son coeur
ici, au bout du monde.

 Con­fort sudiste

Quelqu’un dut penser que des murs jaunes seraient gais –
évo­quant dans le morose novem­bre une lumi­nosité estivale
tombant par les vasis­tas sur le car­relage vert du plancher.

Quelqu’un d’autre dans une longue série de réfec­tions choisit
le lumi­naire noir Art Déco qui trône au-dessus du miroir
et pour le pla­fond une pein­ture couleur mastic.

Ni l’un ni l’autre ne va avec le bois doré des portes,
et encore moins avec les trois chais­es adossées au mur
comme des jeunes filles faisant tapisserie.

Les coussins à fleurs vives ajoutent une touche intime,
sur­vivants du vide-gre­nier de quelqu’un for­cé de vendre
le reli­quat de l’ensemble coin repas de sa grand-mère.

Mais peut-être les chais­es étaient-elles déjà là
quand la pre­mière incon­nue choisit le jaune des murs,
imag­i­nant le boudoir d’un roman à l’ancienne.

Qui, pen­sé-je, choisit ces qua­tre paniers neufs en fil de fer
alignés sur l’étagère avec leur fini­tion de vieil étain,
rem­plis de servi­ettes en papi­er blanc comme neige –

comme si la musique d’un cotil­lon allait s’arrêter
et des jeunes femmes rieuses par­fumées de magnolias
se bous­culer à la porte pour rafraîchir leur rouge à lèvres.

Porta­bil­ité

                                                           Par quelque chemin que je fuie, il aboutit à l’Enfer ; 
                                                                                                         moi-même je suis l’Enfer. 
                                                   

                                                                                                        Satan, Le Par­adis perdu

Sur le paysage sylvestre fond un enne­mi imprévu :
un camion-citerne en chrome se fau­file dans ma voie en sifflant,
impru­dente queue de pois­son à m’envoyer faire des tonneaux.

L’arrière du camion est un miroir convexe
qui déforme et dis­tend ma mor­tal­ité consternée,
il me rapetisse en s’éloignant, étrangère à moi-même.

Je fixe la plaque ADR : « dan­ger – soufre en fusion. »
L’enfer est ici, sur roues, lâché dans la campagne,
car­go vengeur, rétri­bu­tion liq­uide. Mais pour qui ?

Avec aban­don

Moteur au ralen­ti, rétro­viseur crâne­ment incliné,
elle referme le tube, fait une moue carmin,
un lent sourire sat­is­fait en signe d’avertissement.
Don­nant du gaz, elle augmente
le vol­ume des Red Hot Chili Pep­pers,
prête à dépass­er tout camion de pompier
qui se fray­erait une voie avec ses pin-pons.
Quand le feu passera au vert, moteur rugissant,
elle démar­rera en trombe, hot mama
avec sa capote en cuir rabattue, sa sirène
réglée pour faire gémir les hound dogs.
Une fois sur l’autoroute,
rien ne l’arrêtera, baby,
même pas les barrières,
elle entr­era dans la sal­sa en feu du couchant
avec le fais­ceau fixe de ses phares,
lumière con­tre chaleur.

Du volume Even Now [Même maintenant] (2025)

Le moin­dre mal

Je me plaignais
du feu brûlant
dans ma gorge
à Mme Palmer,
secré­taire de l’école,
pour ne pas
avoir à attendre
ma mère l’après-midi
sur le trottoir
en face du
jar­dinier de l’église
qui me regardait
bien calé dans
sa vieille Pontiac
sous un arbre
prêt à kidnapper
les petites filles
et leur faire
ces choses terrifiantes
qu’à sept ans
on ne peut
imag­in­er ni nommer.

Le jour ou tout changea

Le pro­fesseur de lit­téra­ture se souvient

En
classe de
six­ième je voulais
devenir femme de lettres.

Mais
à présent                    
je réalise ceci
mon des­tin fut scellé

quand M. Cheney quitta
notre classe. Il
me remit
les

textes de nos devoirs
et m’enjoignit de
con­tin­uer à
lire.

Clair de lune

« Trop­i­cal » évo­quait les tou­cans de livres d’images,
« volup­té » venait de mes lectures.
Mais cet air vivait – tour­bil­lons feuil­letant les livres,
courants faisant ond­uler les fron­des et soulevant
les ros­es et rouges vifs des bougainvilliers
sen­teurs d’air marin chaud tra­ver­sant notre taxi
dans un paysage urbain tis­sé de tourisme
hôtel gardé par des oiseaux de par­adis violet-orangé,
blancs nuages d’après-midi s’amassant à l’horizon.

À la piscine où je nageais chaque été, j’avais
ren­con­tré l’aqua marine, ma pierre porte-bonheur.
Mais une exubérance de bleus éton­nait dans cette eau,
creux pâles striés d’azur transparent,
fils d’ombre tachetant l’éclat scintillant,
sur le sable blanc, un col­lier de baigneurs,
les tran­sis­tors cou­vrant les cris des enfants,
les plis bruns frois­sés de Dia­mond Head
s’élevant au loin vers leur som­met iconique.

Dix­ieland m’était familier
par les con­certs du parc.
Mais ce jazz brûlait la nuit,
au bar de la cour un orchestre dialoguait
au rythme indo­lent de l’île, échanges d’insultes
entre la trompette rou­blarde et le trom­bone grommelant,
les deux cour­toy­ant la clar­inette aux répliques insolentes
qui ondoy­aient avec la brise, tan­dis que sur la plage
le ressac accom­pa­g­nait les bross­es du batteur.

Je con­nais­sais la lune pour l’avoir vue
accrochée aux mon­tagnes qui entouraient ma ville.
Mais cette lune s’imprima dans ma mémoire :
orbe par­faite, lumineuse, mon­tant avec sérénité
der­rière un décor de palmiers et d’hôtels scintillants,
mes cheveux ébou­rif­fés par l’air du grand large sur le balcon,
délais­sée à regret par mes tantes pour aller écouter Don Ho,
me délec­tant de ma soli­tude, ravie par la musique nocturne,
cadeau exo­tique et intox­i­cant, potion magique.

 Help me

Un sou­venir vivace, sans rai­son : soleil print­anier, je paresse
sur la pelouse après le déje­uner der­rière la salle de musique,
les abeilles buti­nent le trèfle, Joni Mitchell chante Help me

Jours ensevelis sous les oblig­a­tions : français de lycée,
devoirs de chimie, par­ti­tas de Bach au piano,
leçons de clar­inette le ven­dre­di, sans penser à crier Help me !

La voix de Joni : ciel étoilé, minu­it profond
en spi­rale de lumière, notes aiguës en brillants
dia­mants pour faire oubli­er sa sup­plique, Help me

Les cieux : bleu d’espoir, canevas pur de nuages
atten­dant un écrivain du ciel, pour me dire en piqués
et cabrages qui je pour­rais devenir, sans écrire Help me

Les paroles de Joni : révéla­tion, rideau ouvert sur un couple
ondu­lant au son d’un riff lan­goureux dans la lumière enfumée,
la femme qui con­nait tous les signes, mur­mure Help me.

Mon avenir insond­able : pour me libér­er, com­bi­en me faudra-t-il
dés­ap­pren­dre, désavoir, défaire ? Et qui répon­dra quand
je regarderai ce même ciel muet et chu­choterai Help me ?

Viva la raza

Le same­di, j’étais réveil­lée par une pol­ka mex­i­caine alour­die de tuba
qui cog­nait depuis la radio d’une voiture garée en face. Trop tôt,

mais au pays de la lib­erté, mon duplex en crépi de style espagnol
et son toit plat en tuiles rouges – était en bor­dure d’un bar­rio,

non pas dom­iné par les gangs comme aux actu­al­ités, mais miteux,
fenêtres gril­lagées et parpaings cou­verts de graffitis.

L’Avenue du Com­mon­wealth, nom auquel je n’attachais aucune ironie,
était une zone tam­pon à qua­tre voies sauf pour les bruits. De mon côté,

les nan­tis peinaient à join­dre les deux bouts, beau­coup d’étudiants,
des mères céli­bataires, quelques retraités, des lop­ins four­mil­lant de cottages,

des hibis­cus vibrants et d’admirables ros­es dans les minus­cules jardins.
Au restau­rant Zono, je me payais des pan­cakes a $1.99 et un café

pour affron­ter l’épreuve heb­do­madaire de la laver­ie. Ni la touffeur
ni les odeurs de jav­el et d’adoucisseur de linge ne me dérangeaient,

mais les regards hardis des cho­los glis­saient de mes bras nus
sur mes seins où ils s’attardaient. Tra­vailleurs en mail­lots de corps blancs 

aux emmanchures béantes, affalés, ils exhibaient leurs pectoraux
pen­dant que leurs bleus de tra­vail relâchaient une semaine de crasse dans l’eau savonneuse.

Le nez dans un livre, j’évitais leurs regards brûlants, prétendant
qu’une ligne pointil­lée infran­chiss­able m’encerclait. Personne

ne me suiv­ait jusque chez moi. Mais après, quand je sor­tais à vélo,
les sif­fle­ments venaient chaque fois d’un vieux tacot rempli

de jeunes lati­nos, qui ralen­tis­sait au pas­sage. Femme en public,
je subis­sais des com­men­taires, des hul­ule­ments. Les yeux rivés

sur la voie cyclable, je pédalais vers le pont ferroviaire
mar­qué de Viva la raza. Il ne me vint jamais à l’esprit

que les cho­los n’avaient droit ni à la laver­ie ni à la rue.
Les machines à laver et la route étaient pour tout le monde.

Le Play­book

1

Sans même lever un sour­cil scep­tique, le directeur
des études d’anglais répé­ta comme un verdict
le men­songe que venait de lui racon­ter un étu­di­ant astucieux :

            je le ciblais depuis le début du semestre.
La vérité ? Il n’avait rien fait de par­ti­c­uli­er avant.
            Mais je venais de con­tester sa prose soignée

qui se déroulait en un argu­ment soyeux avant de cafouiller
            dans un emmêle­ment de mots. Cru­elle Harpie,
je rav­ageais l’avenir d’un jeune homme prometteur.

            Une onde de choc mon­ta de mon ventre
à mon cerveau, faisant tomber mon sang-froid
            au plus bas. L’accusée, c’était moi !

2

C’est seule­ment après d’innombrables com­mu­niqués – ayant vu
            des femmes en tailleur noir, le vis­age som­bre, au tribunal
ou devant le Con­grès, leur témoignage direct éviscéré

            par des hommes retors aux sourires sat­is­faits –  
que je réal­i­sai ce qu’avait été cet épisode de jadis :
            un scé­nario du Play­book.

3

Mais ce garçon s’était mépris sur mon espèce.
            J’étais une argiope, munie d’une patience sans limite :
je tis­sai ma toile col­lante et attendis.

            Je sur­veil­lai chaque jour les rayons de la bibliothèque
pour voir si un trio de livres avait été remis à sa place.
            Deux semaines fas­ti­dieuses, puis trois.

Un jour, la toile trem­bla. Munie de pho­to­copies et
de surligneurs aux couleurs d’arc-en-ciel,
je reli­ai chaque phrase plag­iée à sa source.

            L’audience du con­seil judi­ci­aire fut brève.
J’ignorais tout du Play­book, mais je savais quelles preuves
            fournir pour appuy­er mon accusation.

 Publié dans Poetry South, 2023 www.muw.edu/poetrysouth/wp-content/uploads/sites/31/2024/12/Poetry-South-2023-full.pdf

 

Ève, réveil­lée

D’après « Le par­adis I (L’arbre de la con­nais­sance) » de Marc Chagall

En rêve je sais beau­coup de choses
                                                           je ne peux pas expli­quer comment
J’ouvre les yeux
                                                           ta peau argen­tée par la nuit est ma peau
La lune brille
                                                           pro­tégée par la ver­dure des branches
Des kakis per­si­mon rouges pendent
                                                           au-dessus de ta res­pi­ra­tion douce et régulière
J’entends un faible froissement
                                                           on dirait des ailes d’anges

Publié dans The Ekphrastic Review, le 3 janvier 2023 https://www.ekphrastic.net/the-ekphrastic-review/tamar-waiting-by-patricia-l-hamilton

 

Tamar, patiente

D’après « Tamar, belle-fille de Juda » de Marc Chagall

À l’autre bout de la place du marché il s’arrête, appuyé sur son bâton,
regar­dant der­rière les piles d’amandes et de figues, les grappes de raisin luisantes,
et les pots de miel en argile chauf­fés par le soleil de l’après-midi,
cher­chant dans la foule la sil­hou­ette d’une belle femme, son visage
un masque bou­cané. Il nierait avoir besoin d’assouvir son désir.
Mais je l’ai vu suiv­re des yeux la longue tresse noire de sa servante,
ses hanch­es sou­ples. Il est fier, ce petit-fils de « l’enfant de la promesse, »
bien que la réal­i­sa­tion en ait été lente, presque après l’âge de la conception.

Cet homme m’a fait des promess­es vides pen­dant trop longtemps. Mon ventre
aurait dû grossir de nom­breuses fois, mais mon pro­fil révèle
la mince taille d’une vierge. Si je tourne la tête, il ver­ra mon voile
et le pensera blanc comme du papyrus neuf, loin d’imaginer
que sa con­voitise pour­rait s’y inscrire. Le cramoisi de ma robe
le fera venir à moi, couleur du sang de l’enfantement, cri du cœur.
Il aime tant clairon­ner que sa famille est « élue, » vantant
la lutte de son père pour une béné­dic­tion de l’ange de Yahweh.

Nous les veuves qui for­mons des pains dodus pour le repas du soir,
nous chu­chotons ensem­ble la vivante his­toire de la faveur de Yahweh
envers l’humble Hagar, mère d’un autre enfant de la promesse.
Bien­tôt cet homme s’avancera vers moi. J’ai si peu à perdre.
La tra­di­tion de nos femmes me dit que le moment est venu ; son bâton
sera mon gage. Quand mon voile sera enfin levé, il ver­ra son visage
reflété dans le mien comme dans une eau calme et claire : honte pour honte.
Je serai patiente et je vais atten­dre, les mains mod­este­ment croisées.

 

Publié dans Reformed Journal le 2 juillet 2024, https://reformedjournal.com/2024/07/02/rachel-cunning/

D’après « Rachel cache ses idol­es » de Marc Chagall

Rachel, per­fide

Vous dites que
je dois respecter mon père 
il fit une ennemie

de ma sœur aux yeux plissés

qui enfan­ta des fils : lances en silex acéré
pour percer mon cœur jaloux.

Je dis que
c’est un filou
égal à mon époux,
ce cul­bu­teur de femmes,

il sub­sti­tua
le corps gracile de ma sœur
à mon amour pour Jacob.

Vous dites que
je devrais jeter le passé aux orties
puisque, vêtu d’une tunique multicolore,

mon fils est installé
sur un chameau tourné vers Canaan
où com­mande le dieu de Jacob.

Mais je dis que
cer­tains objets méri­tent d’être conservés
pour nous guider dans les déserts embrasés,

les idol­es
enfouies dans mes sacoches,
des tal­is­mans con­tre la ran­coeur fratricide.

Présentation de l’auteur

Patricia L. Hamilton

Née à Hamet en Cal­i­fornie et y ayant gran­di, Patri­cia L. Hamil­ton pour­suiv­it ses études en Cal­i­fornie puis obtint son doc­tor­at en lit­téra­ture anglaise à l’Université de Géorgie. Spé­cial­iste du 18e siè­cle, elle a beau­coup écrit sur les femmes de let­tres bri­tan­niques. Se con­cen­trant tout d’abord sur ce thème, elle a enseigné dans plusieurs uni­ver­sités du sud des Etats-Unis, notam­ment en Géorgie et dans le Ten­nessee, et elle a été prési­dente de la Société d’Études du 18e siè­cle pour le sud-est améri­cain. À Jack­son, dans le Ten­nessee, où elle a vécu vingt ans, elle s’investit dans la lit­téra­ture locale, notam­ment la poésie écrite par les jeunes et la lit­téra­ture afro-améri­­caine des gri­ots. Elle a égale­ment dévelop­pé une spé­cial­ité en poésie ekphrastique.

Bibliographie 

Even Now (Kel­say Books, 2025), The Dis­tance to Night­fall (Main Street Rag, 2014).

Prix rem­portés : Rash Award in Poet­ry, 2015 et 2017.

Poèmes choi­sis

Autres lec­tures

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Poèmes présen­tés et traduits de l’anglais améri­cain par Alice-Cather­ine Carls Ayant gran­di à Hemet, ville moyenne située à cent quar­ante kilo­mètres au sud-est de Los Ange­les, Patri­cia L. Hamil­ton con­nait intime­ment l’Amérique profonde, […]

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Alice-Catherine Carls

Alice-Cather­ine Carls est pro­fesseure émérite de l’University of Ten­nessee at Mar­tin aux États-Unis. Diplômée de Paris I‑Pan­théon-Sor­bonne et Paris IV-Sor­bonne, elle est spé­cial­iste de l’histoire diplo­ma­tique, cul­turelle, et lit­téraire de l’Europe des 20e et 21e siè­cles et tra­duc­trice du polon­ais et de l’anglais améri­cain en français et du français et du polon­ais en anglais. Elle a écrit/édité/traduit trente-deux livres et env­i­ron cinq cents arti­cles, tra­duc­tions, et recen­sions pub­liés en plusieurs langues dans une douzaine de pays. Sa co-tra­duc­tion de poèmes de Krzysztof Siw­czyk, A Cal­lig­ra­phy of Days, a été final­iste du Prix Oxford-Wei­den­feld de tra­duc­tion pour 2025. Elle col­la­bore régulière­ment à plusieurs pub­li­ca­tions dont World Lit­er­a­ture Today, Recours au Poème, et Archi­wum Emigracji.
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