> PIERRE DHAINAUT

PIERRE DHAINAUT

Par |2018-08-20T01:48:51+00:00 15 février 2014|Catégories : Blog|

AUTRES NUITS AVEC NEIGE
Extrait de L'autre nom du vent, à paraître en 2014 aux édi­tions L'herbe qui tremble

Pierre Dhainaut

Par |2018-08-20T01:48:51+00:00 15 février 2014|Catégories : Blog|

 

           Pierre Dhainaut est né à Lille en 1935. Avec Jacqueline, ren­con­trée en 1956, il vit à Dunkerque (où s’effectuera toute sa car­rière de pro­fes­seur).

            Après avoir été influen­cé par le sur­réa­lisme (il ren­dit visite à André Breton en 1959), il publie son pre­mier livre, Le Poème com­men­cé (Mercure de France), en 1969.

            Rencontres déter­mi­nantes par­mi ses aînés : Jean Malrieu dont il édi­te­ra et pré­fa­ce­ra l’œuvre, Bernard Noël, Octavio Paz, Jean-Claude Renard et Yves Bonnefoy aux­quels il consa­cre­ra plu­sieurs études.

            Déterminante éga­le­ment, la fré­quen­ta­tion de cer­tains lieux : après les plages de la mer du Nord, le mas­sif de la Chartreuse et l’Aubrac.

            Une antho­lo­gie retrace les dif­fé­rentes étapes de son évo­lu­tion jusqu’au début des années quatre-vingt dix : Dans la lumière inache­vée (Mercure de France, 1996).

            Ont paru ensuite, entre autres : Introduction au large (Arfuyen, 2001), Entrées en échanges (Arfuyen, 2005), Pluriel d’alliance (L’Arrière-Pays, 2005), Levées d’empreintes (Arfuyen, 2008), Sur le vif pro­digue (Éditions des van­neaux, 2008), Plus loin dans l’inachevé (Arfuyen, 2010, Prix de lit­té­ra­ture fran­co­phone Jean Arp) et Vocation de l’esquisse (La Dame d’Onze Heures, 2011). Ces recueils pour la plu­part sont dédiés aux petits-enfants. Plus récem­ment encore : une "auto­bio­gra­phique cri­tique", La parole qui vient en nos paroles (édi­tions L'Herbe qui tremble, 2013) et Rudiments de lumière (Arfuyen, 2013).

            Il ne sépare jamais de l’écriture des poèmes l’activité cri­tique sous la forme d’articles ou de notes : Au-dehors, le secret (Voix d’encre, 2005) et Dans la main du poème (Écrits du Nord, 2007).

            Nombreuses col­la­bo­ra­tions avec des gra­veurs ou des peintres pour des livres d’artiste ou des manus­crits illus­trés, notam­ment Marie Alloy, Jacques Clauzel, Gregory Masurovsky, Yves Picquet, Isabelle Raviolo, Nicolas Rozier, Jean-Pierre Thomas, Youl…

À consul­ter : la mono­gra­phie de Sabine Dewulf (Présence de la poé­sie, Éditions des van­neaux, 2008) et le numé­ro 45 de la revue Nu(e) pré­pa­ré par Judith Chavanne en 2010.

 

Pierre Dhainaut

Par |2018-08-20T01:48:51+00:00 26 décembre 2012|Catégories : Rencontres|

DE JOUR COMME DE NUIT

Extrait de l'entretien de  Pierre Dhainaut par Mathieu Hilfiger,
à paraître aux édi­tions du Bateau Fantôme.

 

Mathieu Hilfiger : Mon cher Pierre, dans notre cor­res­pon­dance de ces der­nières années, il me semble que des thèmes ont émer­gé, avec une cer­taine régu­la­ri­té, et, ce fai­sant, une cer­taine cohé­rence : des points d’achoppements finissent par se pré­ci­ser, et ain­si cris­tal­li­ser une inter­ro­ga­tion com­mune. Cependant, leurs contours véri­tables – ce qu’ils signi­fient pour cha­cun de nous, dans nos accords comme nos dif­fé­rences – ne laissent pas d’être flous ; c’est ain­si que le désir de pré­ci­ser les choses avec toi et de mieux connaître ta pen­sée s’est fina­le­ment concré­ti­sé dans la pro­po­si­tion de cet entre­tien que tu as accep­tée. Et puis bien enten­du, le ques­tion­ne­ment consti­tuant l’origine et le moteur de la réflexion, tes réponses – tu le disais toi-même – répon­dront à mon désir (de com­prendre ta pen­sée) autant qu’au tien (de la pré­ci­ser).

Ces thèmes, tu les connais, je pour­rais les nom­mer : la nuit, l’enfance, l’écriture, la chambre (bureau de l’écrivain, chambre à cou­cher ou cham­brette de l’enfant).

Aujourd’hui, au seuil de ce tra­vail, un doute inat­ten­du (mais tout de même pré­vi­sible ?) me serre, me freine : et si ces thèmes, dans leur exis­tence concep­tuelle, ne recou­vraient fina­le­ment aucune réa­li­té concrète ? Car certes ils détiennent jalou­se­ment une réa­li­té, objec­tive, idéale (j’allais écrire, en pla­to­ni­cien, « idéelle »), contre laquelle Yves Bonnefoy nous a sou­vent mis en garde, fina­le­ment dès son Anti-Platon. En tant que purs thèmes, ils nous laissent aisé­ment au bord de la route, du che­min de sens et de dia­logue, de méthode. Or, nous sommes appe­lés par notre voca­tion à pen­ser en poètes, c’est-à-dire à don­ner écho à ce qui nous tra­verse de manière ori­gi­nale, à inven­ter une langue capable de trans­mettre quelque chose de la sin­gu­la­ri­té d’une expé­rience, à l’écart de la dis­po­si­tion à la défi­ni­tion propre au monde intel­li­gible.

Nous ne pou­vons sous­crire à une langue désaf­fec­tée. A contra­rio, le rôle du poète serait de réaf­fec­ter la langue, afin de lui rendre une part de véri­té. Qu’en dirais-tu pour ta part ?

 

Pierre Dhainaut : Quel est le rôle du poète ? Nous n'en avons jamais fini avec cette ques­tion comme avec celle de l'origine du mou­ve­ment qu'il anime et qui l'anime, elles sont soli­daires : essayons d'y répondre, luci­de­ment et pas­sion­né­ment, fai­sons en sorte néan­moins que nos expli­ca­tions ne soient pas des jus­ti­fi­ca­tions. Si le poète avait honte, il don­ne­rait rai­son à tous ceux qui pré­tendent qu'écrire des poèmes ou en lire est une acti­vi­té caduque. Depuis long­temps, certes, il a ces­sé de croire en la toute-puis­sance de la parole qui crée et qui guide, mais il conti­nue, en dépit de la sur­di­té géné­rale, d'affirmer l'existence de cette parole, serait-elle vacillante ou plu­tôt parce qu'elle est vacillante, la seule à témoi­gner d'une véri­té ou, si ce mot paraît trop fort, d'une dimen­sion qui trans­cende ce que nous disons et le rend néces­saire. Que le poète ne res­sente aucune honte, qu'il soit à la fois sans orgueil : à sa place, sin­gu­lière et dis­crète, son rôle n'en sera que plus vif.

            Tout de suite, mon cher Mathieu, tu vas à l'essentiel en rap­pe­lant que si nous écri­vons des textes qui sont plus que des textes, que l'on nomme poèmes, alors qu'il serait pré­fé­rable de les lais­ser hum­ble­ment dans l'anonymat, c'est dans l'intention, même si au début elle n'est pas expli­cite, de réaf­fec­ter la langue. La langue que d'ordinaire nous employons ou qui, à notre insu, nous emploie, com­ment nous y fier ? Elle est tel­le­ment abs­traite et sèche, désaf­fec­tée, en effet, comme ces bâti­ments deve­nus hors d'usage où par habi­tude, par paresse, nous res­tons cepen­dant : nous croyons par­ler, nous répé­tons, pas plus que nous les mots ne res­pirent. Parfois nous le pres­sen­tons, ce que nous vou­drions dire, qui est confus encore, ou bien ce qui vou­drait être dit ne peut se frayer un pas­sage à tra­vers cette langue apprise, asser­vis­sante, car elle n'obéit qu'à des fins uti­li­taires, elle n'a pas d'horizon, et de plus en plus nous en pre­nons conscience : ce qui lui manque, il revient aux poèmes de le décou­vrir. N'est-ce pas ain­si que s'éveille une voca­tion que l'on qua­li­fie­ra jus­te­ment de poé­tique ? Elle naît du malaise. Nous igno­rons d'abord quel désir nous brûle, nous porte, le sau­rons nous un jour ? Nous savons pour­tant qu'il faut nous arra­cher de ce qui nous étouffe et nous entrave, la langue morte et avec elle nos com­por­te­ments avares et nos pen­sées sans sub­stance. Les poèmes, quels qu'ils soient, sont des pro­tes­ta­tions. À peine les mots s'unissent-ils, qu'importent leurs gau­che­ries, nous assis­tons à un sou­lè­ve­ment. Pour lui res­ter fidèles, pour ne pas avoir recours trop vite à des for­mules conve­nues, qui cor­res­pondent à des idées toutes faites, ne nous plai­gnons pas s'il nous semble qu'une vie ne suf­fit pas. Écrire des poèmes, entrer dans une voie qui ne connaît pas de terme, où d'avance nous refu­sons de nous accom­mo­der d'un résul­tat. Dès qu'ils s'ébranlent, dès que nous nous met­tons à leur ser­vice, c'en est fini des cer­ti­tudes ras­su­rantes, l'ordre se dis­loque, que main­te­nait la langue.

            Ces mots qui fré­missent dans les poèmes, les recon­nais­sons-nous ? Ils appar­tiennent, Proust l'avait remar­qué, à une langue étran­gère. Écrire, en fait, leur offre une patrie. Que cherchent les poèmes, sinon l'inconnu ? Mais l'inconnu ne se trouve pas hors de l'espace et du temps : notre ici, notre main­te­nant, un mau­vais usage de la langue nous les dérobe, les voi­ci res­ti­tués à leur plé­ni­tude offerte. Au bord de la route, sur le che­min du sens, nous n'avons pas sur­sau­té en heur­tant une pierre, par exemple, ni écou­té les arbres tres­saillir au moindre vent. La ver­tu de patience aurait per­mis le sai­sis­se­ment, la ren­contre, mais nous ne sommes que trop les proies de ces conduites fuyantes qui ne font que redou­bler notre conti­nuel bavar­dage. Et si nous disons pierre, arbres, nous nous conten­tons le plus sou­vent d'identifier ce que ces mots dési­gnent, nous n'avons rien dit. Or les mots des poèmes ne défi­nissent pas. De la dis­cor­dance à l'accord, grâce au rythme ils prennent chair et ils s'aèrent, ils résonnent et ils rayonnent, et nous voi­ci dans l'espace et dans le temps où les choses, les êtres, nous appa­raissent en leur aura ini­tiale, nous ne sommes plus devant eux, mais avec eux, tels que nous étions, enfants, quand nous tou­chions une pierre, quand nous levions les yeux vers la cime d'un arbre. Ces mots-là sont libres et légi­times. Les poèmes n'ont pas, comme je l'ai cru après bien d'autres, à sac­ca­ger la langue, ils la réin­ventent en la déliant. Lorsque nous repro­chons au voca­bu­laire et à la gram­maire leurs arti­fices, nous oublions que les poèmes, loin d'atténuer nos émo­tions pre­mières, les recréent, ils nous convient par leur viva­ci­té à de nou­velles approches.

            Ils nous débar­rassent du savoir contre lequel Yves Bonnefoy nous a mis en garde, le savoir concep­tuel qui s'interpose entre le monde et nous, nous trompe, nous isole en son lan­gage. Mais si l'auteur d'Anti-Platon a déplo­ré la perte de la rela­tion sen­sible, il nous a constam­ment inci­tés à la retrou­ver à l'aide enfin des mots qui s'ouvrent. Il n'est pas le seul, tous les poètes que j'aime l'ont dit et redit, sou­ve­nons-nous de Rilke : « Nous qui sommes ici, peut-être est-ce pour dire : mai­son, /​ fon­taine, porte, pont, cruche, ver­ger, fenêtre », je cite la neu­vième élé­gie de Duino d'après la tra­duc­tion de Jean-Yves Masson, et il ajou­tait : « mais pour dire, com­prends-tu, /​ ah, dire avec tant de fer­veur que les choses elles-mêmes en secret /​ n’ont jamais pen­sé être autant. » Nous qui sommes ici, ne rêvons pas d'un ailleurs : quelles que soient les cir­cons­tances de notre vie, nous avons ce devoir de « dire » ain­si, et les poètes, n'allons pas leur ima­gi­ner un autre rôle, nous offrent leur secours.

            Aussi la nuit, l'enfance, l'écriture, la chambre, ces mots sur les­quels por­te­ra notre entre­tien, ne crains pas, mon cher Mathieu, qu'ils deviennent des thèmes incon­sis­tants. Il n'y a que dans les manuels sco­laires que la poé­sie déve­loppe des thèmes. Elle n'exalte les mots que dans la mesure où elle ne s'y confine pas : les siens font appel en nous au plus intime comme au-dehors au plus large, l'intime et le dehors se régé­nèrent. Tant que les poèmes sont pré­sents, la réflexion reste sur le qui-vive…

            À l'instant même où je le dis, c'est le matin, des cris pro­li­fèrent, des mouettes s'envolent du toit de l'immeuble en face de la mai­son, et je sur­saute, je ne les ver­rai pas, je ne ferai que les entendre : je m'avise d'un coup que cette pre­mière réponse est bien longue, trop pesante. Il y aura tou­jours des mouettes pour me rame­ner dans l'espace aiman­té des poèmes : je n'écris que la fenêtre ouverte.

 

 

M. H. : En ces temps de doutes qui furent miens der­niè­re­ment (l’inquiétude res­tant habi­tuelle, mais le fond d’angoisse, lui, plus inso­lite), fina­le­ment c’est autour de l’espérance que j’aimerais dis­cu­ter avec toi nos chers « thèmes » ; c’est-à-dire en fin de compte, ce que nous pou­vons espé­rer de la poé­sie, comme acte d’écriture et comme acte de lec­ture, en créa­tion comme en récep­tion – à moins que ces fron­tières elles aus­si ne sachent se confondre ou se retour­ner.

C’est le sens de la der­nière lettre que je t’adressai, évo­quant les épreuves et la souf­france. Car le poète est un homme, par consé­quent il souffre – et cela n’a rien à voir avec une pose splee­nienne –, et peut-être davan­tage que le com­mun de ses sem­blables : car son rôle n’est-il pas de cata­ly­ser les émo­tions et de les res­ti­tuer dans le plus grand effort de véri­té ? Que dirais-tu de la posi­tion éthique du poète vis-à-vis de la souf­france (la sienne, celle de ses sem­blables) ? Doit-il effec­ti­ve­ment « grat­ter la plaie », comme tu le sug­gères dans le poème « Manière noire » (dans L’Âge du temps), repre­nant le geste inlas­sable des anciens gra­veurs pré­pa­rant patiem­ment leur plaque et, par­tant du noir pro­fond, retrou­ver dans l’effort une forme de lumière au milieu de la « nuit d’encre », constel­la­tion fra­gile au fir­ma­ment noc­turne ?

 

 

P. Dh. : Tes ques­tions se rami­fient : pour com­men­cer à y répondre, je par­ti­rai du mot dia­logue que tu avais du reste employé une pre­mière fois en l’associant à celui de sens. Ni l’écriture ni la lec­ture ne sont des acti­vi­tés soli­taires qui nous retiennent dans la sphère des livres. Quand nous lisons, un dia­logue s’instaure, où les fron­tières tendent à s’abolir entre les langues, entre les époques, comme entre les morts et les vivants : Bashô et Hölderlin sont par­mi nous puisque nous n’avons pas épui­sé leurs bien­faits. Chaque jour, nous pou­vons renou­ve­ler le miracle de leur résur­rec­tion, et nous aus­si nous renais­sons. Ils nous font honte d’écrire si pau­vre­ment, ils nous com­mu­niquent sur­tout cette « fer­veur », comme disait Rilke, qui exige de nous que nous nous com­por­tions dif­fé­rem­ment. Les poètes, indé­pen­dam­ment de ce qu’ils expriment, apportent une lumière qui n’est pas sépa­rable de l’intensité de leurs mots, mais qui, au-delà d’eux, se pro­longe : à nous de ne pas la quit­ter, à nous, par son inter­mé­diaire, de déli­vrer nos exis­tences de l’opacité qui nous fait croire qu’elles n’ont pas de sens ou, ce qui revient au même, qu’elles en ont un, éta­bli. Un sens est pos­sible, un autre, tou­jours.

            Et s’il faut des preuves, pen­sons à ces pri­son­niers des camps nazis et sovié­tiques qui ne savaient pas s’ils sur­vi­vraient, ils nous ont don­né une leçon que nous n’avons pas prise en compte puisque nous en sommes à dou­ter de l’art, en par­ti­cu­lier de la poé­sie, voire à sou­hai­ter sa fin : ils se réci­taient des poèmes, quelques frag­ments suf­fi­saient à les redres­ser. Qui ose­rait les accu­ser d’illusion ? Qui, après cet exemple, affir­me­ra que la poé­sie est vaine ? Plusieurs fois, je me suis retrou­vé dans des cou­loirs d’hôpitaux où j’attendais que l’on me fasse entrer dans la salle d’opération : je revoyais des visages aimés, des vers me reve­naient, tu sais, de ces vers que nous n’avons pas à apprendre pour les rete­nir, « Le pâle hor­ten­sia s’unit au myrte vert », pour­quoi Nerval alors, Nerval de pré­fé­rence ? C’est aux visages que j’en fai­sais le pré­sent, plus proches. Une confiance, mal­gré l’angoisse, m’était ren­due. Je ne remer­cie­rai jamais assez les poètes dont les vers reten­tissent ain­si. Les remer­cier, vivre moins mal.

            De même, il n’est pas vrai, comme le décla­rait Mallarmé, que « qui­conque écrit inté­gra­le­ment se retranche ». Un poète n’a pas à son­ger au public, il se voue exclu­si­ve­ment à ce qui sur­git sur sa page : qu’il le fasse être, il ne peut agir autre­ment. Mais le plus iso­lé des artistes, ceux que l’art brut a mis en valeur, n’est pas à ce point cap­tif qu’il ne puisse nous aler­ter. Des pires condi­tions maté­rielles, dans les asiles psy­chia­triques, de l’extrême souf­france, nous sont par­ve­nues des œuvres d’une extra­or­di­naire richesse, plus fortes que toutes les clô­tures. C’est aus­si, pour moi, une leçon, et c’est aus­si un miracle de pou­voir par­ta­ger, un peu, ce qui a per­mis à Wölfli, à Aloïse, de ren­ver­ser les murs. À côté d’eux, je ne suis qu’un pri­vi­lé­gié : qu’ai-je fait de ma liber­té ? Wölfli et Aloïse ne pen­saient pas à nous, et cepen­dant ils s’adressaient à nous. Le mono­logue abso­lu est impos­sible.

            Cela dit, je suis bien obli­gé de consta­ter qu’une œuvre n’est pas tou­jours capable d’arrêter pour son auteur la pul­sion de mort. Je ne connais pas d’œuvre plus lim­pide que celle de Nerval : ces vers ou ces phrases de lui qui me visitent, qui m’allègent, ne l’ont pas visi­té, allé­gé, durant « la nuit noire et blanche » de son sui­cide. La poé­sie ne l’a pas sau­vé. C’est un mys­tère qui ne cesse pas de me trou­bler, il remet en cause cette foi qui me vient des poèmes, selon laquelle rien n’est per­du, rien n’est sté­rile.

            Citons de nou­veau Bonnefoy, le début de cet essai qui m’a tant frap­pé quand je l’ai lu autre­fois, « L’acte et le lieu de la poé­sie » : « Je vou­drais réunir, je vou­drais iden­ti­fier presque la poé­sie et l’espoir. » Il m’a frap­pé parce qu’il allait, du moins en France, à l’époque, 1959, contre la plu­part des idées reçues, et je n’avais pas l’âge d’en sai­sir la por­tée.

            Peut-il y avoir des poètes ou des lec­teurs de poé­sie stric­te­ment nihi­listes ? Certains se disent tels, mais ils s’abusent. Écriraient-ils, liraient-ils s’ils n’étaient par­cou­rus par un élan qui les dépasse, qui nie, dès qu’ils y cèdent, la misère où ils croient se trou­ver ? Aux pre­miers vers, à la pre­mière phrase, elle n’est plus irré­mé­diable, la confiance se ravive, une confiance à défaut d’une espé­rance, nous sou­tient, nous engage, un hori­zon s’entrevoit : « La poé­sie se pour­suit dans l’espace de la parole », il est vrai, « mais », ajou­tait Bonnefoy vers la fin de son essai, « chaque pas en est véri­fiable dans le monde réaf­fir­mé. » En règle géné­rale, nous consi­dé­rons le poème ache­vé une fois la page ultime écrite ou lue, ache­vée donc notre tâche, nous refu­sons d’accomplir les pas qui le réa­li­se­raient, qui prou­ve­raient qu’il n’y a pas de page ultime.

            Ne l’ai-je pas tou­jours cru ? Il fau­drait que je revienne en arrière : pour­quoi le livre qui fut celui de ma nais­sance à la parole, au monde, comme dirait Bonnefoy, s’intitule Le Poème com­men­cé, pour­quoi éga­le­ment j’ai remis en cause la fer­veur ini­tiale, ce serait trop long à expli­quer. « Manière noire », le poème auquel tu te réfères, doit dater de 1980, où en étais-je quand je l’ai écrit ? Son titre est emprun­té aux gra­veurs dont tu défi­nis pré­ci­sé­ment la tech­nique, qui est exem­plaire, puisqu’elle cor­res­pond à toute démarche qui consiste à faire que de la nuit une lumière émane, elle n’est pas seule­ment celle de l’art, elle est celle de la vie cher­chant son sens. Il y avait aus­si dans le choix de ce titre un juge­ment adres­sé à tous ceux qui pri­vi­lé­gient le néga­tif, le noir, qui s’y tiennent et se com­plaisent ain­si dans une manière : dans Au plus bas mot qui pré­cède L’Âge du temps où figu­ra la séquence de « Manière noire », je n’avais pas échap­pé à ce dan­ger. Sauf à quelques-uns, très rares, en des siècles révo­lus, la lumière n’est pas don­née comme une grâce et elle ne demeure pas conti­nû­ment, elle est gagnée ou, pour mieux dire, puisque nous ne sommes pas des conqué­rants avides de vic­toires, elle se forme selon un rythme qui lui est propre, tou­jours le même mais ingou­ver­nable, où ne sont plus adé­quates les caté­go­ries de vitesse et de len­teur, au cours d’un pro­ces­sus auquel nous par­ti­ci­pons entiè­re­ment, avec le corps comme avec le cœur, avec la mémoire comme avec l’imagination, un pro­ces­sus, une genèse, une œuvre, selon l’acception alchi­mique du terme. Gratter la plaque, grat­ter la plaie… pré­pa­rer le ter­rain où poin­dra le jour. « Manière noire » n’a eu d’intérêt à mes yeux que parce qu’il a pris place dans un ensemble qui annonce ce jour. Nous ne devrions pas déta­cher un poème du recueil où il s’insère, nous ne devrions pas non plus envi­sa­ger les recueils iso­lé­ment, ils se contestent et ils se com­plètent : le sens, ici encore, ne dépend que du dia­logue. Et ce dia­logue ne se limite pas à l’auteur, l’auteur n’est pas seul.

            Ce n’est qu’après L’Âge du temps, l’âge où je n’ai plus renié le temps et la terre, que j’ai pu affron­ter enfin, dans Terre des voix, la vieillesse et la mala­die et l’agonie de quelques-uns de mes proches. Je n’étais pas auprès de Jean Malrieu, mon très cher Jean, quand il mou­rut, sa mort a ravi­vé, si je puis dire, celle de mon père à laquelle j’avais assis­té. Que serait la poé­sie si elle se détour­nait de la souf­france ? Soudain je me suis repro­ché de ne célé­brer que les arbres, les vents, les plages : trop facile, le pur enchan­te­ment. La posi­tion éthique juste consiste à ne rien renier, la poé­sie n’a pas à choi­sir par­mi les visages, elle les dit tous, sans excep­tion, sans res­tric­tion, ceux des amants, ceux des mou­rants, ceux des enfants. Mon père est mort alors que venait de naître mon pre­mier fils, d’autres morts plus tard allaient coïn­ci­der avec la nais­sance de mes petits-enfants : de ces évé­ne­ments tra­giques et heu­reux, les poèmes se devaient de s’inspirer. Dire, inter­ro­ger, com­prendre inlas­sa­ble­ment, vivi­fier, espé­rer, aller plus loin que le constat… Si le regard de la poé­sie n’est pas ample, son regard, son écoute, elle n’est qu’un exer­cice de rhé­to­rique, elle est inutile.

            Le poète qui refuse les séduc­tions de l’art, le « vrai poète », dit Bonnefoy, ne pense pas à lui, il se donne, il nous fait un « don », « Et dans la pau­vre­té, demeure son bien », quoi qu’il arrive.

 

 

M. H. : Dans un dis­cours sur la fonc­tion du poème (1972) pré­sen­té dans Le Nuage Rouge, Yves Bonnefoy évoque le pro­ces­sus créa­tif dans des termes d’épiphanie incer­taine, de rap­port plein de doutes à la nuit : « J’écrivais […], je voyais prendre forme une éco­no­mie de mots, je coor­don­nais des images, j’étais le moi second qui se cherche et se trouve dans cette éla­bo­ra­tion d’une langue – mais brus­que­ment quelque chose de noir, de plom­bé, s’amassait dans cette clar­té rela­tive, et quelques mots nou­veaux s’imposaient à moi, qui déchi­raient, sem­blait-il, le par­ti pre­mier d’écriture. En fait, il s’agissait, il s’agit tou­jours (car ces moments de rup­ture me sont encore habi­tuels) d’associations obs­cures, par méta­phores ou méto­ny­mies […], ou d’énonciations presque bru­tales de faits […]. Une telle effrac­tion, sui­vie d’une restruc­tu­ra­tion tout aus­si prompte, a cau­sé le pre­mier poème qui ait gar­dé sens à mes yeux […]. » Que penses-tu de ce double mou­ve­ment consti­tuant l’écriture poé­tique que Bonnefoy décrit, « effrac­tion » puis « restruc­tu­ra­tion » ? Dirais-tu éga­le­ment que le rap­port à l’écriture est un rap­port à la nuit, comme le gra­veur en manière noire fai­sant naître la clar­té de la nuit totale ?

 

 

P. Dh. : Par quelles étapes les poèmes sont-ils pas­sés avant d’atteindre leur ver­sion défi­ni­tive ? Publiés, on dirait qu’ils ont jailli d’un seul élan sans rup­tures, et l’on est sur­pris en exa­mi­nant les manus­crits lorsqu’ils sub­sistent, cor­rec­tions et variantes ne se comptent pas : leur épi­pha­nie a été labo­rieuse, voire dra­ma­tique. En fait, les meilleurs poèmes laissent per­ce­voir la ten­sion qui les a créés, qui sou­vent a failli les détruire, qu’ils ont réus­si à domi­ner, de peu d’ailleurs, ils n’imposent pas l’image de la per­fec­tion froide, l’épiphanie n’est qu’un équi­libre pré­caire. Nous les aimons pour cela, par exemple ceux de Douve et d’Hier régnant désert

            Ces étapes, il est pos­sible de les recons­ti­tuer, comme le fait Bonnefoy dans Le Nuage rouge, après coup : tant que nous sommes au tra­vail, nous avan­çons à tâtons dans le noir, les éclairs sont rares et rare­ment com­pré­hen­sibles, nous affron­tons des forces contraires : qui se vante de les maî­tri­ser, soyons-en sûrs, leur res­te­ra un étran­ger. Les poèmes pour gran­dir, pour mûrir, ont besoin d’une épreuve, qui réclame un com­por­te­ment par­ti­cu­lier, assu­ré­ment scan­da­leux si nous le com­pa­rons à la plu­part de nos com­por­te­ments, la luci­di­té cette fois ne peut venir que de la sou­mis­sion, la lumière que de la nuit. Ce que rap­pelle Bonnefoy ne le concerne pas exclu­si­ve­ment, j’y retrouve une démarche dont je ne dis pas qu’elle soit la seule authen­tique : je ne l’ai pas choi­sie, je l’ai accep­tée.

            Les pre­miers mots d’un poème ou d’une suite de poèmes se pressent, écri­rions-nous sans cette pres­sion ? (Quelle est leur ori­gine ? Nous aurons à reve­nir sur ce pro­blème.) S’ils me sont obs­curs, je n’en ai pas moins le sen­ti­ment qu’ils vont vers une « clar­té », mais « brus­que­ment quelque chose de noir » les arrête : dans le meilleur des cas, « quelques mots nou­veaux » les raturent, qui me réorientent quand ils ne m’égarent pas ou qu’ils ne me font pas régres­ser ; dans le pire, l’interruption entraîne la chute dans le mutisme, pour com­bien de temps ? Des heures ou des semaines durant les­quelles il serait illu­soire de recou­rir au savoir-faire, jusqu’à ce que des mots, vrai­ment nou­veaux ceux-là, veuillent bien mettre fin à la crise et entrou­vrir des pers­pec­tives inat­ten­dues, la trame se recom­pose, le tra­vail se pour­suit… Au jaillis­se­ment doit suc­cé­der la rup­ture, l’ « effrac­tion », elle inter­vient d’elle-même, la « restruc­tu­ra­tion » indis­pen­sable, hélas, n’intervient pas tou­jours. Tant de poèmes sont res­tés à l’état d’ébauche. Ai-je man­qué d’attention ? Rien ne m’assure que je ne les repren­drai pas, le moment venu. J’aurais sou­hai­té la cer­ti­tude, je n’aurais pas écrit de poèmes. Avec les années je n’ai acquis aucune expé­rience : le sou­ve­nir des poèmes que j’ai déjà écrits ne m’aidera pas à tra­ver­ser celui-ci. De ne pas igno­rer les dif­fé­rentes étapes par les­quelles ils passent n’enlève rien à la dif­fi­cul­té du tra­vail, de sa mise au monde. Elle en est même accrue.

            Une épreuve, je vou­drais reti­rer à ce mot la gran­di­lo­quence, elle nous demande constam­ment l’humilité. Quoiqu’il en soit, quand il m’est arri­vé d’être le secré­taire d’une voix qui me sem­blait dic­ter un poème, j’aurais dû me sen­tir com­blé, j’aurais dû voir dans le jaillis­se­ment conti­nu une garan­tie de sa véri­té, puisque, sous peine de n’être qu’un diver­tis­se­ment, la poé­sie n’évite pas la ques­tion de sa véri­té, mais, même à l’époque où je me recom­man­dais du sur­réa­lisme, la spon­ta­néi­té de l’automatisme me parais­sait insuf­fi­sante. Le com­por­te­ment le moins faux est double, para­doxal : la plus grande luci­di­té insé­pa­rable de la plus grande sou­mis­sion. Nous ne serons actifs que si nous sommes pas­sifs. Ne hâtons rien, ne pré­ci­pi­tons rien, ayons la pas­sion de la patience. Seules des figures de ce genre qui réunissent des contraires, les oxy­mores, sont capables d’exprimer ce genre d’état. Écoutons et sachons que nous le fai­sons, l’écoute est plus sûre que le regard, elle l’aiguise, et peu à peu nous admet­trons que nous guide, cet oxy­more est célèbre, l’obscure clar­té. Que pour­rait nous apprendre un poème de pre­mier jet ? En pro­fon­deur, il ne nous change pas. Féconde, l’écriture qui engage toutes nos facul­tés, toutes nos res­sources, elle nous méta­mor­phose. L’épreuve importe davan­tage que le résul­tat auquel nous abou­tis­sons. Elle ne s’y attache pas, elle per­sis­te­ra de poème en poème, de livre en livre, elle engage la vie entière.

            Ce qui m’a sur­pris dans cette page du Nuage rouge que tu m’as invi­té à relire, c’est le rap­pro­che­ment qu’elle per­met d’établir entre le poète et l’alchimiste. On a déjà com­pa­ré l’expérience du poète et celle du mys­tique, la com­pa­rai­son avec l’alchimie me semble éga­le­ment per­ti­nente. Bonnefoy, qui se réfère volon­tiers aux mésa­ven­tures des che­va­liers de la quête du Graal, aux pièges que cer­tains n’évitent pas, de la curio­si­té dan­ge­reuse ou de la parole trop tôt pro­fé­rée, ne dit rien, à ma connais­sance, de la quête du Grand Œuvre, une autre ini­tia­tion. Et pour­tant la page du Nuage rouge résume, presque point par point, les phases de l’opération alchi­mique qui obéissent à ce prin­cipe, « Solve et coa­gu­la ». La pre­mière, la dés­in­té­gra­tion, la putré­fac­tion, s’effectue dans les ténèbres du deuil, de la tris­tesse, de la mort. « Cette putré­fac­tion est tou­jours indi­quée par quelque chose de noir dans les ouvrages des Philosophes. » Je cite le Dictionnaire mytho-her­mé­tique dans lequel on trouve les allé­go­ries fabu­leuses des poètes, de Dom Pernety : « quelque chose de noir », Bonnefoy lui a-t-il emprun­té cette for­mule ? Il n’est pas indis­pen­sable de fré­quen­ter assi­dû­ment les ouvrages des alchi­mistes pour nous rendre compte que leurs pra­tiques ont décou­vert des véri­tés géné­rales dans l’ordre sym­bo­lique, il suf­fit de trans­po­ser leur lan­gage : « si tu ne noir­cis pas », pour­suit Dom Pernety, « tu ne blan­chi­ras pas ; si tu ne vois pas en pre­mier lieu cette noir­ceur avant tout autre cou­leur déter­mi­née, sache que tu as failli en l’œuvre, et qu’il te faut recom­men­cer ». Dissoudre, accom­plir l’œuvre au noir : ne mau­dis­sons pas la nuit, elle n’est une fata­li­té que pour ceux qui refusent de l’assumer. Coaguler aus­si (« restruc­tu­rer »), la nuit est un pas­sage, le poème est un pas­sage, mort et renais­sance.

 

[…]

RÉFÉRENCES DES ŒUVRES CITÉES DE PIERRE DHAINAUT

L’Âge du temps, Sud, 1984.
Au plus bas mot, J.-M. Laffont, 1980.
Le Poème com­men­cé, Mercure de France, 1969.
Terre des voix, Rougerie, 1985.

 

            Pierre Dhainaut est né à Lille en 1935. Avec Jacqueline, ren­con­trée en 1956, il vit à Dunkerque (où s’effectuera toute sa car­rière de pro­fes­seur).

            Après avoir été influen­cé par le sur­réa­lisme (il ren­dit visite à André Breton en 1959), il publie son pre­mier livre, Le Poème com­men­cé (Mercure de France), en 1969.

            Rencontres déter­mi­nantes par­mi ses aînés : Jean Malrieu dont il édi­te­ra et pré­fa­ce­ra l’œuvre, Bernard Noël, Octavio Paz, Jean-Claude Renard et Yves Bonnefoy aux­quels il consa­cre­ra plu­sieurs études.

            Déterminante éga­le­ment, la fré­quen­ta­tion de cer­tains lieux : après les plages de la mer du Nord, le mas­sif de la Chartreuse et l’Aubrac.

            Une antho­lo­gie retrace les dif­fé­rentes étapes de son évo­lu­tion jusqu’au début des années quatre-vingt dix : Dans la lumière inache­vée (Mercure de France, 1996).

            Ont paru ensuite, entre autres : Introduction au large (Arfuyen, 2001), Entrées en échanges (Arfuyen, 2005), Pluriel d’alliance (L’Arrière-Pays, 2005), Levées d’empreintes (Arfuyen, 2008), Sur le vif pro­digue (Éditions des van­neaux, 2008), Plus loin dans l’inachevé (Arfuyen, 2010, Prix de lit­té­ra­ture fran­co­phone Jean Arp) et Vocation de l’esquisse (La Dame d’Onze Heures, 2011). Ces recueils pour la plu­part sont dédiés aux petits-enfants.

            Il ne sépare jamais de l’écriture des poèmes l’activité cri­tique sous la forme d’articles ou de notes : Au-dehors, le secret (Voix d’encre, 2005) et Dans la main du poème (Écrits du Nord, 2007).

            Nombreuses col­la­bo­ra­tions avec des gra­veurs ou des peintres pour des livres d’artiste ou des manus­crits illus­trés, notam­ment Marie Alloy, Jacques Clauzel, Gregory Masurovsky, Yves Picquet, Isabelle Raviolo, Nicolas Rozier, Jean-Pierre Thomas, Youl…

À consul­ter : la mono­gra­phie de Sabine Dewulf (Présence de la poé­sie, Éditions des van­neaux, 2008) et le numé­ro 45 de la revue Nu(e) pré­pa­ré par Judith Chavanne en 2010.

X