Le titre, tout d’abord, Chroniques du temps mort, provoque. L’adjectif « mort » est bien plus violent que « passé », il s’agit, peut-être, d’un passé absolument révolu, comme si, avec la force de ce terme, l’auteur avait voulu se convaincre lui-même que ce temps ne pourrait jamais plus revenir. Des quatre ensembles qui forment l’ouvrage, les deux premiers sont des poèmes et ils évoquent l’enfance puis la jeunesse, tandis que les deux derniers, des récits, racontent deux fins de vie, deux déchéances.
Si ces époques-là sont mortes, de fait, il ne s’agit pas du tout de « temps morts » au pluriel, bien au contraire, ce qui est raconté est, chaque fois, du moins dans les poèmes qui ouvrent le recueil, fort bien daté, et tout à fait extraordinaire : dans le premier ensemble de quatre poèmes, « Temps de neige », il s’agit de février 1956, hiver exceptionnellement froid, puis, dans la deuxième partie, « Déluge », de la crue dévastatrice de l’Ouvèze en septembre 1992. Des catastrophes climatiques, mais vécues à hauteur d’enfant ou d’une subjectivité singulière. Les deux récits qui ferment le recueil, eux, content les derniers temps de deux vieilles personnes, B. un domestique du père du narrateur et N. (ou R. ?) un parent éloigné.

Joël-Claude Meffre, Chroniques du temps mort, Editions Propos deux, préface de Eric Briot, dessins de Nagham Hodaifa, 50 pages, septembre 2025, 14€.
Ce qui relie les quatre textes pourrait se résumer dans la phrase de Francis Ponge, mise en exergue au début de l’ouvrage : « Je trouve qu’il n’y a point d’autre raison de vivre que parce qu’il y a d’abord les dons du souvenir, et la faculté de s’arrêter pour jouir du présent, ce qui revient à considérer ce présent comme l’on considère la première fois les souvenirs : c’est-à-dire garder la jouissance présomptive d’une raison à l’état vif ou cru … » (Francis Ponge Des raisons d’écrire in Proèmes. Le paradoxe de l’ouvrage tient en ceci : chaque fois, il est question du souvenir d’un effacement, d’un vide, qu’il s’agisse de la neige qui efface tout :
Pas mal de mes souvenirs (ceux de ma prime enfance)
s’étaient congelés sous la neige.
Ils se diluaient puis tournaient en eau
et s’en allaient rejoindre le ru au fond du ravin.
C’était perdu pour perdu …
Ou bien de la crue,
[…] cette eau noire hors d’elle-même
emportant sur son passage
le socle ferme de cette terre où l’on marche, où l’on s’appuie,
où se conservent nos traces de vivants.
ou encore de la chienne de B. Lolo, que son maître maltraite mais dont il ne peut se consoler de la mort
Lolo, Lolo, t’es quoi maintenant ? » B. s’est dit. « T’es quoi ? Une ombre ?
Ou encore, de la mémoire de N. devenant peu à peu R., laquelle est définie par N. lui-même comme « un trou sans fond ».
Le plus touchant, dans cet ensemble très cohérent de textes, c’est la compassion dont le narrateur fait preuve vis-à-vis de ces pauvres gens dont il conte les histoires, une compassion liée au fait que, lui-même, connaît la vanité de vouloir ranimer le passé au moment même où il l’évoque. Pas de temps retrouvé, ici, rien que des restes dérisoires d’un temps à jamais perdu. Un « temps fou … tu … » Ce pauvre N. ainsi, se rappelle sa grand-mère, laquelle était couverte d’un « léger voile de tulle blanc immaculé flottant délicatement devant son visage » ; elle lui avait parlé de son voile de mariée : « Je le tiens précieusement plié dans ma commode, toujours parfumé de lavande. C’est le témoignage de mon union avec mon pauvre René, en juin 1923 ». Cette expression très provençale : « Je le tiens » pour « je le conserve » est, bien entendu révélatrice de ce que « tient » cette pauvre femme : rien ou presque.
Derrière le découragement ou le pessimisme obvie de ces quelques poèmes et récits, il me semble entendre une grande colère, une colère sourde et, néanmoins, dévastatrice comme cette crue de l’Ouvèze, une colère liée à une impuissance devant la folie du temps. Nos appels à l’aide sont sans écho, et, pourtant ! Pourtant, le texte est là, puissant et débordant comme une rivière en crue. C’est cette ambivalence profonde qui donne à cet ouvrage singulier toute son humanité.
Je voudrais, pour finir, souligner le très beau travail des éditeurs et de l’artiste peintre Nagham Hodaifa qui ont fait de ce livre non seulement un très bel objet, mais encore un « alentour » parfaitement adéquat à l’œuvre. Les gravures, magnifiquement mises en page, soulignent le propos des textes sans aucunement le redoubler. Il s’agit, chaque fois, de rêveries en même temps indépendantes et très profondément liées à l’essentiel.
Présentation de l’auteur
- Joël-Claude Meffre, Chroniques du temps mort - 6 mars 2026
- Hugo Mujica, En un fleuve toutes les pluies - 6 janvier 2025
- Marine Leconte, On n’en taire pas les fantômes - 21 octobre 2024
- Cathy Jurado, Intérieur nuit - 7 juillet 2024
- Cathy Jurado, Intérieur nuit - 6 juin 2024
- Isabelle Lévesque et Sabine Dewulf, Magie renversée - 6 mai 2024
- Tristan Felix, Grimoire des foudres - 12 novembre 2023
- Joël-Claude Meffre, Ma vie animalière suivi de Homme-père/homme de pluie et Souvenir du feu - 21 octobre 2023
- Pierre Perrin, Des jours de pleine terre — Poésie, 1969–2022 - 24 janvier 2023
- Danielle Bassez, Contre-chant - 21 décembre 2022
- Tristan Felix, Les Hauts du Bouc & autres nouvelles - 21 octobre 2022
- Nouveaux délits, Revue de poésie vive, Numéro 72 - 5 septembre 2022
- Revue Mot à Maux Numéro 19 - 2 juillet 2022
- Sylvie Fabre G., Nos voix persistent dans le noir - 20 avril 2022
- Marc Nagels, Sauvages - 5 avril 2022
- Louis Adran, Nu l’été sous les fleurs précédé de Traquée comme jardin - 19 mars 2022
- Revue Mot à Maux Numéro 19 - 1 mars 2022
- Voix d’encre numéro 65 - 1 janvier 2022
- Joël-Claude Meffre, Aux alentours d’un monde - 19 octobre 2021
- Sabine Dewulf et Florence Saint-Roch, Tu dis délivrer la lumière - 6 octobre 2021
- Karina Borowicz, Tomates de septembre - 5 avril 2021
- Marine Gross, Détachant la pénombre - 21 janvier 2021
- Roland Chopard, Parmi les méandres, Cinq méditations d’écriture - 21 décembre 2020
- Gérard Bocholier, J’appelle depuis l’enfance - 6 décembre 2020
- Grégoire Laurent-Huyghues-Beaufond , Chambre avec vues précédé de Arguments pour un graveur (mythographies) - 26 novembre 2020
- Lambert Schlechter, Je n’irai plus jamais à Feodossia, Proseries, Le murmure du monde / 9 - 6 juin 2020
- ( Avant-)dernier cri de Patrick Argenté - 15 octobre 2019















