Joël-Claude Meffre, Chroniques du temps mort

Par |2026-03-06T11:30:20+01:00 6 mars 2026|Catégories : Critiques, Joël-Claude Meffre|

Le titre, tout d’abord, Chroniques du temps mort, provoque. L’adjectif « mort » est bien plus vio­lent que « passé », il s’agit, peut-être, d’un passé absol­u­ment révolu, comme si, avec la force de ce terme, l’auteur avait voulu se con­va­in­cre lui-même que ce temps ne pour­rait jamais plus revenir. Des qua­tre ensem­bles qui for­ment l’ouvrage, les deux pre­miers sont des poèmes et ils évo­quent l’enfance puis la jeunesse, tan­dis que les deux derniers, des réc­its, racon­tent deux fins de vie, deux déchéances. 

Si ces épo­ques-là sont mortes, de fait, il ne s’agit pas du tout de « temps morts » au pluriel, bien au con­traire, ce qui est racon­té est, chaque fois, du moins dans les poèmes qui ouvrent le recueil, fort bien daté, et tout à fait extra­or­di­naire : dans le pre­mier ensem­ble de qua­tre poèmes, « Temps de neige », il s’agit de févri­er 1956, hiv­er excep­tion­nelle­ment froid, puis, dans la deux­ième par­tie, « Déluge », de la crue dévas­ta­trice de l’Ouvèze en sep­tem­bre 1992. Des cat­a­stro­phes cli­ma­tiques, mais vécues à hau­teur d’enfant ou d’une sub­jec­tiv­ité sin­gulière. Les deux réc­its qui fer­ment le recueil, eux, con­tent les derniers temps de deux vieilles per­son­nes, B. un domes­tique du père du nar­ra­teur et N. (ou R. ?) un par­ent éloigné.

Joël-Claude Mef­fre, Chroniques du temps mort, Edi­tions Pro­pos deux, pré­face de Eric Briot, dessins de Nagham Hodaifa, 50 pages, sep­tem­bre 2025, 14€.

Ce qui relie les qua­tre textes pour­rait se résumer dans la phrase de Fran­cis Ponge, mise en exer­gue au début de l’ouvrage : « Je trou­ve qu’il n’y a point d’autre rai­son de vivre que parce qu’il y a d’abord les dons du sou­venir, et la fac­ulté de s’arrêter pour jouir du présent, ce qui revient à con­sid­ér­er ce présent comme l’on con­sid­ère la pre­mière fois les sou­venirs : c’est-à-dire garder la jouis­sance pré­somp­tive d’une rai­son à l’état vif ou cru … » (Fran­cis Ponge Des raisons d’écrire in Proèmes. Le para­doxe de l’ouvrage tient en ceci : chaque fois, il est ques­tion du sou­venir d’un efface­ment, d’un vide, qu’il s’agisse de la neige qui efface tout :

Pas mal de mes sou­venirs (ceux de ma prime enfance)
s’étaient con­gelés sous la neige.
Ils se dilu­aient puis tour­naient en eau 
et s’en allaient rejoin­dre le ru au fond du ravin. 
C’était per­du pour perdu … 

Ou bien de la crue,

[…] cette eau noire hors d’elle-même
empor­tant sur son passage
le socle ferme de cette terre où l’on marche, où l’on s’appuie,
où se con­ser­vent nos traces de vivants. 

ou encore de la chi­enne de B. Lolo, que son maître mal­traite mais dont il ne peut se con­sol­er de la mort

Lolo, Lolo, t’es quoi main­tenant ? » B. s’est dit. « T’es quoi ? Une ombre ? 

Ou encore, de la mémoire de N. devenant peu à peu R., laque­lle est définie par N. lui-même comme « un trou sans fond ».

Le plus touchant, dans cet ensem­ble très cohérent de textes, c’est la com­pas­sion dont le nar­ra­teur fait preuve vis-à-vis de ces pau­vres gens dont il con­te les his­toires, une com­pas­sion liée au fait que, lui-même, con­naît la van­ité de vouloir ranimer le passé au moment même où il l’évoque. Pas de temps retrou­vé, ici, rien que des restes dérisoires d’un temps à jamais per­du. Un « temps fou … tu … » Ce pau­vre N. ain­si, se rap­pelle sa grand-mère, laque­lle était cou­verte d’un « léger voile de tulle blanc immac­ulé flot­tant déli­cate­ment devant son vis­age » ; elle lui avait par­lé de son voile de mar­iée : « Je le tiens pré­cieuse­ment plié dans ma com­mode, tou­jours par­fumé de lavande. C’est le témoignage de mon union avec mon pau­vre René, en juin 1923 ». Cette expres­sion très provençale : « Je le tiens » pour « je le con­serve » est, bien enten­du révéla­trice de ce que « tient » cette pau­vre femme : rien ou presque.

Der­rière le décourage­ment ou le pes­simisme obvie de ces quelques poèmes et réc­its, il me sem­ble enten­dre une grande colère, une colère sourde et, néan­moins, dévas­ta­trice comme cette crue de l’Ouvèze, une colère liée à une impuis­sance devant la folie du temps. Nos appels à l’aide sont sans écho, et, pour­tant ! Pour­tant, le texte est là, puis­sant et débor­dant comme une riv­ière en crue. C’est cette ambiva­lence pro­fonde qui donne à cet ouvrage sin­guli­er toute son humanité.

Je voudrais, pour finir, soulign­er le très beau tra­vail des édi­teurs et de l’artiste pein­tre Nagham Hodaifa qui ont fait de ce livre non seule­ment un très bel objet, mais encore un « alen­tour » par­faite­ment adéquat à l’œuvre. Les gravures, mag­nifique­ment mis­es en page, soulig­nent le pro­pos des textes sans aucune­ment le redou­bler. Il s’agit, chaque fois, de rêver­ies en même temps indépen­dantes et très pro­fondé­ment liées à l’essentiel.

Présentation de l’auteur

Joël-Claude Meffre

Né en 1951, il est issu d’une famille de vitic­ul­teurs com­tadins, il a passé son enfance en milieu rur­al et réside aujourd’hui près de Vai­­son-la-Romaine. Archéo­logue. Retraité. Ayant étudié la lit­téra­ture et la philolo­gie, il a aus­si mil­ité pour la recon­nais­sance de la langue et de la lit­téra­ture occ­i­tanes. En 1978, les ren­con­tres avec le poète Bernard Var­gaftig puis, plus tard, avec Philippe Jac­cot­tet, ont été déter­mi­nantes dans le développe­ment de son tra­vail d’écri­t­ure poétique.

Au début des années 1990, il décou­vre l’en­seigne­ment du soufisme. Il s’ini­tie alors à la cul­ture et la spir­i­tu­al­ité du monde arabo-musul­­man. Puis il pub­lie trois essais  : 1) sur l’enseignement  du soufisme aujour­d’hui ;  2) sur le cal­ligraphe irakien Ghani Alani ; 3) sur le saint soufi Mansur al-Hal­laj. Cet engage­ment le con­duit à des col­lab­o­ra­tions artis­tiques (avec Faouzi Skali), lit­téraires (avec Pierre Lory ) et spir­ituelles (avec l’islamologue Eric Geoffroy).

Il pub­lie ses pre­miers livres aux Édi­tions Fata Mor­gana. Dans les années 2000, il noue des liens étroits avec des poètes et écrivains, tels que Antoine Emaz, James Sacré, Emmanuel Laugi­er, Hubert Had­dad, Joël Ver­net, Claude Louis-Com­­bet, Jean-Bap­tiste Para, Michaël La Chance. Il écrit des notes de lec­ture pour la revue lit­téraire Europe. Sa démarche à la fois spir­ituelle et poé­tique le con­duit à dia­loguer avec les poètes tels que Jea­nine Baude, Pierre-Yves Soucy, le philosophe Lau­rent Bove, le physi­cien cos­mol­o­giste Renaud Parentani, et les com­pos­i­teurs suiss­es Chris­t­ian Henk­ing et Gérard Zinsstag.

Joël-Claude Mef­fre s’intéresse à la pein­ture et les artistes : ses com­plic­ités avec les pein­tres tels que Albert Woda, Michel Stein­er, Jean-Gilles Badaire, Anne Slacik, Jacques Clauzel, Youl Criner, Alber­to Zam­boni, Cather­ine Bolle, Béné­dicte Plumey, Sylvie Deparis, Hervé Bor­das, etc…, lui ont don­né l’occasion de réalis­er des livres d’artistes. À ces tirages lim­ités, accom­pa­g­nés d’estampes, il faut ajouter les pro­duc­tions mono­graphiques de livres man­u­scrits à exem­plaire unique ou tirages lim­ités avec des inclu­sions de métal, de verre, de fibres2.

Joël-Claude Mef­fre est mem­bre de la Mai­son des écrivains et de la lit­téra­ture (Paris) ; il con­tribue régulière­ment dans des revues : Détours d’écriture (dirigée par Patrick Hutchin­son), Europe, Revue de lit­téra­ture alsa­ci­enne, N4728 (cf. les no 9, 11, 18, 19), Revue de Belles Let­tres Suiss­es, Pro­pos de Cam­pagne, Revue Sorgue, Morit­u­rus (no. 5, 2005), Autre SUD, Con­férence (no. 25, automne 2007), Nunc, L’É­trangère, La revue Nu(e), Triage, L’Animal, Faire part, Le Fris­son Esthé­tique, Lieux d’Être, Osiris.

Out­re ses lec­tures de poésies, il man­i­feste un intérêt pour les groupes Pro­to­cole Meta avec Jean-Paul Thibeau.

Il est con­sul­tant pour les édi­tions Les Alpes de Lumière.

Directeur de pub­li­ca­tion de la revue de pho­togra­phie en ligne TERRITOIRES VISUELS https://emav.fr/revue-territoires-visuels/ 

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Alain Nouvel

1998, pre­mier recueil de poèmes : Trois noms her­maph­ro­dites, puis deux nou­velles : Octave Lamiel, dépuceleur suivi de Edouard et Alfred au val de l’eau. En 1999, suiv­ent His­toires d’ISLES, Con­tre-Voix, Mots ani­més recueil d’aphorismes, et, en 2000, Maux ani­maux, recueil de six nou­velles, aux édi­tions « L’Instant per­pétuel ». En 2001, pub­li­ca­tion aux édi­tions « La Chimère » créées pour l’occasion de D’Etrangère, puis Dames des trois douleurs en 2004, Vari­a­tions sur une femme don­née, et reprise en 2005, Con­tre-voies en 2008 et Nou­velles d’Eurasie en 2009. En 2014, il com­pose avec sa com­pagne des chan­sons qu’ils inter­prè­tent tous deux. Maud Leroy des « Édi­tions des Lisières », pub­lie Au nom du Nord, du Sud, de l’Est et de l’Ouest, un recueil de sept nou­velles sur les Baron­nies provençales où il vit désor­mais. Une suite à ces sept nou­velles voit ensuite le jour avec pour titre Anton. Sur les bor­ds de l’Empire du milieu (texte sur la Chine où A. Nou­v­el a vécu qua­tre ans, de 1981 à 1985, longtemps resté inédit mais dont cer­tains extraits étaient parus dans la revue « Corps écrit », numéro 25, de mars 1988 : Vues de Chine), paraît pour la fête du Print­emps 2021. Les deux ouvrages aux édi­tions « La Chimère ». Il col­la­bore régulière­ment, désor­mais, à la revue « Recours au poème ». En 2020, les édi­tions « La Cen­tau­rée » à Rennes, ont pub­lié un pre­mier recueil : Pas de rampe à la nuit ? suivi, en 2021 de Comme un chant d’oubliée.
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