Une révolte poétique

Thème com­mun aux trois par­ties qui con­stituent ce recueil, la cru­auté, traitée sous dif­férents angles : cru­auté d’une enfance et d’une jeunesse dému­nies ; cru­auté de la mal­adie, celle de la folie. Ce qui ne tue pas ren­force, paraît-il. France Théoret a dû tra­vers­er plusieurs morts pour se con­stru­ire. Dans ses épreuves, elle n’a cessé de lut­ter, de penser, de met­tre en forme les paroles insur­rec­tion­nelles. 

Cru­auté du jeu illus­tre ce que soute­nait Lau­re Adler, inter­viewée dans Le Monde1Lau­re Adler, « L’affaire Wein­stein, une révo­lu­tion ! », Le Monde, rubrique Entre­tien, 1er décem­bre 2017 au sujet de son Dic­tio­n­naire intime des femmes, hom­mage aux devan­cières. Elles n’ont pas atten­du l’au­tori­sa­tion et l’im­pul­sion de la société pour avancer dans tous les domaines…Leur impul­sion part tou­jours de l’in­time et d’une inter­ro­ga­tion sur leur pro­pre vie…Quelle affir­ma­tion puis-je porter en moi ? Et com­ment par­ticiper au monde en offrant mon pro­pre combat ?

France Théoret, Cru­auté du jeu,
Ecrits des forges, novem­bre 2017.æ

Texte 1- Art poétique

Jamais, comme dans ce recueil, France Théoret ne s’est autant dévoilée. La 1ère par­tie (prose) s’achève sur cette phrase qu’il con­vient de pren­dre au pied de la let­tre : Au départ, il y eut la faim, la soif, le froid. 

La petite fille dev­enue jeune fille désire quelque chose qu’elle n’ose même pas for­muler : une vie comme une œuvre d’art, une vie studieuse. Com­ment a‑t-elle pu con­cevoir, même si ce n’est que très con­fusé­ment, cette ambi­tion ? Mys­tère. Elle vient du dénue­ment : Rien n’a été au début, moins que le rien, du négatif a été mon lot…Le début n’a pas eu lieu. Et de l’humiliation, infligée par le père, les supérieurs, les religieux. Dans le Québec noir des années d’après-guerre, ils s’en sont pris à mon cerveau.

Pas de con­so­la­tion. Pas de Dieu et une mère aux vio­lences hurlantes qui incar­ne, lorsqu’elle lui fait face, l’horreur d’être femme (3ème par­tie).

On ne peut qu’imaginer les ressources qu’il lui a fal­lu mobilis­er, le courage et la ténac­ité qu’elle a dû déploy­er pour réalis­er ce rêve d’enfance. Au long de ces années de résis­tance et de con­struc­tion de soi, des con­stantes. Refus des slo­gans, mots d’ordre et con­sen­sus faciles, le récon­fort venant de la con­vic­tion de ne pas être seule à men­er le com­bat — Lau­re Adler évoque cette sol­i­dar­ité fémi­nine si con­tagieuse.

Refus d’une clas­si­fi­ca­tion entre la poète, la femme et la militante.

Dire. Son com­bat, France Théoret le mèn­era dans le domaine de l’écriture. Sans sen­ti­men­tal­isme et sans métaphore, au plus près de ce qui a été vécu, sup­porté, elle dira le poids des cru­autés sup­port­ées par elle et toutes les femmes. Dire la violence…Signifier avec le moyen du lan­gage que la vio­lence existe, tel est son pro­pos même si elle recon­naît la valeur approx­i­ma­tive des mots. Celle qui fut immen­sé­ment révoltée et qui le reste peut, aujourd’hui, affirmer, tête haute : 

Il y a ce que moi, France, j’ai écrit.

 

Texte 2 — Vint la maladie

Dans ce poème de près de 20 pages, France Théoret con­te le com­bat récent con­tre l’invasion silen­cieuse (le nom médical/n’apparaîtra pas/trop de répéti­tions en vue). Les souf­frances tyran­niques, les faib­less­es récur­rentes, elle les tra­verse en récu­sant les injonc­tions et les pro­jec­tions de son entourage et des bien-por­tants. 

Ne pas compter sur l’auteure pour s’apitoyer sur son sort ou chercher à provo­quer l’apitoiement. 

Bien au con­traire, le mal offen­sant engage à la sédi­tion. Se bat­tre, même rav­agée, con­tre l’âge de la défaite. Devant l’ennemi lever la tête/au milieu du désas­tre ; sans com­pro­mis­sions, à com­mencer par les arrange­ments ves­ti­men­taires. La tête refuse le voile/sous aucun prétexte/ le nu com­mence par là. 

 

Texte 3 — Ma mère la folie 

Texte ter­ri­ble et mag­nifique. Une femme suppli­ciée, tout en impul­sions réflex­es instincts brusques…Qui n’a rien retenu/ de son père ou de sa mère/ à l’exception qu’il faut paraître. Une femme dou­ble, qui hurle sans fin. Dans la mai­son fer­mée au monde, sans chauffage, au sous-sol où bril­lent nuit et jour des ampoules nues, la petite fille, la jeune-fille absorbe tout, en silence.

Je vis fusion­née à vous
je ressens votre détresse
en pure gra­tu­ité j’éprouve 
une peine sidérante…  

Pas d’étanchéité 

les crises m’effraient
je les con­serve dans mon cerveau…
Il y a là une force inconnue
quelque chose plutôt que rien.
Vous me possédez
je ne suis plus jamais seule…

Et encore

L’irrecevable douleur
s’enferme et découvre
à con­tretemps sa présence
aus­si cer­taine que son pro­pre corps…

France Théoret gardera longtemps le silence sur ces années où l’invivable l’entraînait à répon­dre oui à cette inter­ro­ga­tion : une femme c’est donc cela//une pure inadéqua­tion au fait de vivre. 

Même si demeure en elle l’empreinte sauvage des épisodes loin­tains, elle peut aujourd’hui, affirmer dans ce clair poème du deuil : Mère vous n’êtes plus n’avez aucun nom/n’êtes ni la cause ni l’effet

Assuré­ment, France Théoret a toute sa place dans le Dic­tio­n­naire intime des femmes.

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Olivia Elias

Poète de la dias­po­ra pales­tini­enne, née à Haï­fa, Olivia Elias a vécu au Liban où sa famille s’était réfugiée après avoir été con­trainte à l’exil. Elle a effec­tué ses études supérieures au Cana­da où elle a enseigné les sci­ences économiques au niveau uni­ver­si­taire, puis s’est établie au début des années 1980 en France.

Olivia Elias écrit depuis tou­jours mais n’a décidé de pub­li­er que récem­ment. Après Je suis de cette bande de sable pub­lié en mai 2013 (épuisé), est paru L’espoir pour seule pro­tec­tion, pré­face de Philippe Tancelin (édi­tions alfabarre, févri­er 2015), puis Ton nom de Pales­tine (édi­tions Al Man­ar, jan­vi­er 2017). Elle a eu l’occasion d’en lire des extraits dans divers cadres/lieux : Maisons de la poésie en France et en Ital­ie, Print­emps des poètes, médiathèques… Plusieurs de ses poèmes ont été traduits en ital­ien par le poète Gian­car­lo Cav­al­lo. D’autres sont parus dans le sup­plé­ment lit­téraire de L’Orient le jour, les revues Phoenix et Con­cer­to pour marées et silence ain­si que sur Recours au poème et Terre à Ciel. Olivia Elias finalise actuelle­ment son prochain recueil de poésie.


A lire dans Recours au poème : “Coeurs-Tam­bours et autres poèmes”

Notes[+]