Ce qu’explore sin­gulière­ment Isabelle Lévesque, autant que le paysage des Andelys, c’est le signe. Elle a la pas­sion du signe enc­los dans le paysage de ses orig­ines, qu’elle inter­roge de livre en livre. Plus que ne l’affirmait Jean-Pierre Richard1 dans son essai Poésie et pro­fondeur, Isabelle Lévesque « enfonce » dou­ble­ment le monde et l’être, car l’authenticité de sa voix poé­tique advient, non pas dans la tra­ver­sée de leur opac­ité réciproque, mais bien dans un chiffre­ment intime de cette opac­ité qui ne se révèle alors que dans la beauté de l’énigme faite langage. 

Ses poèmes ric­ochent à la sur­face de l’ultime secret, celui du mou­ve­ment réversible de la vie et de la mort, qui va de la fleur aux étoiles : « Qui fut le pre­mier ? Naquit / le dou­ble orchestré du cer­cle. »2. Dans la magie des faits, des dates, des noms et des nom­bres, elle cryp­togra­phie les régions de son cœur avec une inten­sité qui étreint : quelque chose iciclig­note du mys­tère de là-haut. Elle accom­plit le geste poé­tique de lotir l’absence et la dis­pari­tion, de ban­nir le hasard du réel, d’accueillir l’apparition,  en dou­blant chaque signe d’un chiffre qui lui ôte son car­ac­tère acci­den­tel : « Je reste, ce mys­tère me touche / à l’heure pré­cise de la gloire. », écrit-elle3 dans son tout dernier livre, Rien du pire.

     Cette fois pour­tant, Isabelle Lévesque a fail­li crev­er la sur­face, et dans cette fail­lite toute para­doxale s’est logé un eurê­ka, une lucid­ité poé­tique qui lui fait écrire : « Quiconque pénètre est attiré / par son reflet dis­cor­dant. […] // Tout est inscrit. »4

C’est une escha­tolo­gie intime qui se lit dans Rien du pire, résul­tat d’un ébran­le­ment de tout l’être, d’une dé-route, d’une cat­a­stro­phe au sens éty­mologique du terme : « Il n’est plus l’heure d’opposer / l’inscription à la dis­pari­tion. / Si l’espace accorde sa note au précipice, / faisons face. »5 L’écriture du recueil a été tra­ver­sée par un ravisse­ment acci­den­tel du sujet, un vio­lent « déplace­ment hors-je », pour repren­dre les ter­mes de Georges Didi-Huber­man6 cité à l’ouverture du recueil. Qu’en reste-t-il ? « Il ne reste rien du pire. / Les temps se sont unis enfin / dans la fig­ure imper­cep­ti­ble. »7 On en est en somme sor­tie indemne : Res – pire. La chute a été englobée. La com­po­si­tion du recueil en trois par­ties sug­gère les étapes d’une répa­ra­tion de la carte du ciel.

Isabelle Lévesque, Rien du pire, L’Herbe qui trem­ble, 2005, 110 pages, 16 €.

Bleu frac­turé : la chute d’Icare

« Funam­bule sans fil. / Fric­tion, fra­cas – l’horizon / dis­tingue la pâleur mortelle. / Le nuage, la craie / occu­pent la vacuité. »8 : Frica­tives de l’indicible vécu, ce poème en par­ti­c­uli­er se fait le récep­ta­cle d’une scis­sion, d’une dis­jonc­tion de tout l’être qui a vécu la frac­ture de notre monde. Inti­t­ulé « La dis­si­dence », le pre­mier chapitre du livre bal­bu­tie le pré­fixe de l’événement vio­lent : dis-/dys-. C’est une lévi­ta­tion entre deux mon­des qui a eu lieu, l’exploration soudaine d’un trou de tran­scen­dance, quelque chose de l’ordre de l’expérience exta­tique. Le sujet a été déplacé dans les con­tours d’un paysage fam­i­li­er et l’étrangeté a trou­blé le décor : « J’ai vu le toit blanc de l’horizon. / Pluie de craie dev­enue l’eau claire / du par­don des hommes. »9 L’autre monde a été entre­vu dans la béance du bleu frac­turé, l’autre rive est apparue avant que l’horizon ne se referme dans l’indifférence du paysage : « Assaut sur un cré­pus­cule d’ambre : / le pan de neiges illu­soires / vac­ille, l’heure tar­dive trébuche, nous regar­dons / l’Autre Monde – sa spi­rale spec­trale. »10 On est restée sur le seuil rede­venu muet : « Une berge, une barge. Leur dis­pari­tion / se des­sine dans leur dis­sim­u­la­tion. / Le paysage impose sa loi. »11 On a côtoyé la mort.

     Il faut avoir volé trop près du soleil pour pou­voir ren­dre compte d’une telle expéri­ence : l’accident, l’éternité, le pos­si­ble, le des­tin, autant de caté­gories de l’entendement qu’il faut envis­ager. Le motif de la chute est partout dans le livre, et la fig­ure d’Icare s’impose naturelle­ment : « Tout corps pro­jeté dans l’azur / vole de ses pro­pres ailes. »12 Dans cette expéri­ence pro­pre­ment humaine, véri­ta­ble hapax exis­ten­tiel, le sujet a pris con­science de sa grav­ité dans tous les sens du terme, hors du labyrinthe de la vie. On a envis­agé le pire : « Bar­que vide, toute lueur. / […] Ce qui creuse atteint l’autre côté. / […] / Avant nos paroles, après le cri. // L’impossible accroche son nom inutile. »13 : Rien est ce nom. Il faut tout réécrire après.

L’expérience du vol arrière : bleu résolu 

Ce qui est arrivé est révolu, ce qui a fail­li arriv­er a fail­li. Ce fut un vol arrière, et « le bleu écarté redou­ble »14, comme dans les représen­ta­tions de Saint-Joseph de Cuper­ti­no, patron de la lévi­ta­tion, où le bleu divin est en bas, signe de la tra­ver­sée des apparences. Rien du pire, la lim­ite a été frôlée : « Noces. Le blanc le bleu / se sont touchés ici sans s’éprendre. / La cica­trice de la lutte dev­enue lumière / accède à l’horizon total. »15 Ce que l’on a vu brisé ne l’est pas, il reste l’effroi et une désunion de soi dans le trem­blé de l’onde. L’univers n’a pas été man­qué : on a juste pris con­science d’un manque. Si la chute est le pro­pre de l’homme : « On se redresse en mur­mu­rant / le code appris à la nais­sance. »16, l’effraction a ouvert une nou­velle dimen­sion. Comme Christophe Colomb, on a trou­vé par acci­dent : « Où sont-ils naufragés ? // Lat­i­tude inex­acte, / le sex­tant ori­ente vers le Sud / ce voy­age sans escale. / Tout brûle, jusqu’à l’océan. »17 Il faut se res­saisir dans le con­nu, mais surtout inté­gr­er l’accidentel dans la con­nais­sance du monde. L’Autre monde est un nou­veau monde, qu’on envis­age dans une per­cep­tion agrandie : « Chute vaine : un mur­mure bleu / s’établit qui trem­ble […] // (Bleu résolu.) // Il a glis­sé sur le monde une ver­tu renais­sante. / L’interrogation devient la réponse. // Archive nou­velle. »18 

Retour sur la terre : l’être dérouté se heurte d’abord à l’indifférence d’un paysage qui est dans sa con­stante per­pé­tu­a­tion : « Les couleurs n’ont qu’une parole. / Leur silence loy­al per­pétue / l’affront de la douleur. // […] Dans la splen­deur, aucune déroute.»19 Il faut faire taire la douleur : « Pluie, ô pluie, écris encore la douleur : / qu’elle s’éloigne ! »20, restau­r­er le décor enfon­cé par de faux orne­ments : « […] cou­vrir les parois / de stuc. Offrir un vis­age sur­pris »21. Il faut inté­gr­er surtout les nou­velles don­nées, les mesures d’un ciel qu’on a vu de très près avant de retomber : « Peut-on lire des let­tres sur le bleu du silence ? / Que garder en soi des effluves / du matin qu’on croit éter­nel / quand on regarde le ciel si loin de nous ? »22 Alors repren­dre courage au futur : « Nous n’avalerons pas la pous­sière, / nous sauverons les let­tres écartées de la route. »23, et redou­bler de lucid­ité : « Cerne l’horizon blanc de nos ter­res. / Ne te laisse pas aveu­gler, / mais inverse ton point de vue : / la neige n’est pas la neige. »24 Que retenir de ce vol arrière, de l’extase douloureuse ? Peut-être « l’assertion d’un proverbe mag­né­tique », tout est bien qui finit bien ou la vie con­tin­uedans le retour du cycle des jours : « Ni le ciel, ni la mer, c’est l’horizon, / le cer­cle chro­ma­tique affir­mé, nié. »25 Pour­tant, Isabelle Lévesque affirme percevoir der­rière « l’assertion [du] proverbe ». Percevoir der­rière le décor, fac­ulté nou­velle gag­née dans la chute, mais – van­ité de la chute – c’est la per­cep­tion d’un manque qui s’affirme.

« Le manque inverse le dire » : chiffr­er l’absence

Qu’a‑t-on man­qué qui redou­ble la perte essen­tielle ? « Envis­ager le pire » ou envis­ager le père ? N’a‑t-on pas fail­li le rejoin­dre, ce père, de l’autre côté de la berge ? Rien du pire, ou plutôt rien du père.26 On a en somme man­qué un ren­dez-vous, et c’est la perte redou­blée : « […] Je lis sep­tem­bre et toi. // Le silence annule les promess­es. / La berge en face, si elle s’efface, / à te voir renaître elle s’illusionne. // Je t’ai per­du ce matin. »27 Qu’il est douloureux ce dernier vers pour qui a suff­isam­ment lu l’œuvre d’Isabelle Lévesque et devine que le « tu » de sep­tem­bre est la clé du père. Le rien est le mot ténu – à la fois chose et néant — qui fait le lien du précé­dent recueil28 à celui que nous évo­quons : perte et retrou­vailles dans la craie des falais­es, sur les bor­ds de la Seine. La Seine est le lieu, la scène cim­méri­enne sans cesse recom­mencée, d’où l’on sonde l’insondable mys­tère. Si le fleuve et la brume sont, dans les précé­dents recueils, agents de la con­tem­pla­tion du mir­a­cle renou­velé de l’aube, point infran­chiss­able qui a nour­ri une rêver­ie toute apol­li­nar­i­enne, ils ont cette fois été le lieu physique d’une Nekuia (Nekyia), expéri­ence ontologique vio­lente : on a mesuré, non plus seule­ment l’impossibilité du retour du dis­paru, mais bien la déchirure d’avoir été si près de le touch­er : « La bar­que échouée / ne réveille pas les morts »29 Nécro­man­cie involon­taire, non pas une catabase (comme celle d’Orphée), mais un voy­age hor­i­zon­tal au-delà du fleuve, comme celui d’Ulysse au pays des Cim­mériens, lorsque celui-ci fait face à sa mère Anti­clée, qu’il tente de l’embrasser à trois repris­es et com­prend que ses bras ne peu­vent que la tra­vers­er : « Quelqu’un s’est retiré. / Le manque inverse le dire. / L’ombre portée recule et la lumière / n’entre pas. »30 Côtoy­er la lim­ite des deux mon­des, c’est attein­dre ses pro­pres lim­ites, con­naître l’ultime frayeur et un désor­dre rad­i­cal qui excède la douleur du deuil, invalide la langue et la voix, parce qu’aucune des deux ne peut tra­vers­er la dis­tance. Lorsque les acci­dents dis­parais­sent, ne demeure alors que la sub­stance : « Dans les plis le manque glis­sé / ne nomme aucune dis­pari­tion. // Ici règne le paysage absent. / La frac­ture n’est pas représen­tée / (bleu douloureux). »31 Le bleu s’affirme comme la couleur de l’épreuve ontologique et sa « [R]éponse illis­i­ble »32.

 « Le manque inverse le dire » s’impose comme le titre du deux­ième chapitre de Rien du pire : désor­mais le mys­tère ontologique sera chiffré pour con­stru­ire un lieu sur la carte du ciel où la réversibil­ité de l’absence devien­dra opéra­toire : « […] bran­dis le mot sans les let­tres, / nous serons réu­nis, rede­venus / le chiffre 2 du doute. »33 C’est la cer­ti­tude qui réduit le réel, le doute nour­rit le pressen­ti­ment d’un invis­i­ble mys­tère où l’être aimé peut exis­ter. La poésie d’Isabelle Lévesque est une poésie chiffrée ou plutôt une poésie du chiffre, où le « tu » du dis­paru agit pour une nou­velle géométrie intime de la dimen­sion bleue : « […] Le car­ré trou­ble la géométrie atten­due. / Tu souf­fles sur le cer­cle de l’azur, / réca­pit­ule le théorème. // Toute lumière perce le bleu. // […] Tu soulèves la règle établie / des côtés. Jusqu’à 4, / le signe s’élève et brise la coque / du chiffre. Il faudrait ajouter / cette somme au mul­ti­ple de la fig­ure / et recom­mencer. »34 Il y a dans ces vers quelque chose à la fois de la cos­mogo­nie et de la numérolo­gie pythagorici­ennes : « La somme des hasards fixe-t-elle une règle ? / Suis-je plus droite si tu me portes / et romps la chaîne des hypothès­es ? / Le 10 mars est-il print­emps / mal­gré la neige ? Tiens-tu le théorème / pour une cer­ti­tude ? »35 Sub­sti­tu­ant les chiffres aux let­tres, manip­u­lant les dates anniver­saires d’un indi­vidu, on obtiendrait un entier à un seul chiffre qui dirait quelque chose du des­tin de celui-ci. Ain­si peut se résumer l’idée de la numérolo­gie pythagorici­enne : « Pren­dras-tu revanche / des opéra­tions mal posées ? / Ten­dras-tu la seule clef ? »36 Le chiffre 9 est celui par lequel le père dis­paru inscrit sa tra­jec­toire dans la carte du ciel : « […] Sep­tem­bre / ne prend pas la mesure du manque. / L’automne te rat­trape tou­jours, / chaque mois 9 / pour­rait te pren­dre / et jeter à ta barbe les années. // Rien n’y fait. »37  9 est « le chiffre sub­limé », dit Isabelle Lévesque, la clé de la mémoire, et le chiffre qui porte la souf­france autant que la lumière de l’oubli. Il ren­ferme le « secret d’une date », il est l’invisible à portée de main, quand « l’écrire s’avère impos­si­ble ». Et le 10 ? Le 10 réduit, sim­pli­fie au sens math­é­ma­tique l’accident du vol arrière, l’apparition-disparition inci­dente du père. La poète s’emploie à réper­to­ri­er l’événement sur sa carte du ten­dre : « […] Je romps les jours de mars, / j’interromps le compte rond. À 10, / je remonte les chiffres / un à un avant que cog­nent et giclent / les insectes sur le pare-brise. / […] Le compte à rebours, l’échelle / à dix pas moins un / filé sur sep­tem­bre accroché. »38  Où, le dis­paru ? Logé au ciel à 9 + 1 ou à 10 – 1 selon qu’on envis­age le ren­dez-vous man­qué du point de vue de la mort ou de celui de la vie : « Tu es partout. / Si tu es mort, je serai ici / cade­nassée à ton fan­tôme / lui-même. // J’ai juste toi, j’ai juste / à te retrou­ver, pour­tant / je vis. »39 L’indicible se pose en opéra­tions et le chiffre endosse la douleur qu’il a ordre de cou­vrir. Si le dis­paru reste « posé dans [une] opéra­tion / insol­u­ble qui fleu­rit. »40, c’est tout le paysage qui est à réin­ven­ter autour de ce chiffre énig­ma­tique, lequel a déplacé la ligne de l’horizon et heurté la géométrie ordinaire.

La cat­a­stéri­sa­tion du père : poète astronome

Tel Aratos de Soles41, Isabelle Lévesque guette les phénomènes et les signes de l’univers en poète astronome, inter­ro­geant « l’adresse incon­nue de ce monde »42. Poet­i­cae et Astrono­mi­ae : lotir le ciel, c’est d’abord lotir l’envers des Andelys. C’est un véri­ta­ble rap­port du sujet au monde qui s’établit ici, dans un autre mode de per­cep­tion et une autre tem­po­ral­ité. Si elle « peu[t] devin­er quelle énigme réduit / cette île à son chiffre unique »43, elle doit en revenir aux signes, aux phénomènes pour ouvrir la périphérie à l’infini, et accéder à une dimen­sion qui ne dis­siperait pas les morts. Le livre Rien du pire s’ouvre sur un mag­nifique petit poème astronomique qui ne restreint pas la Terre à sa « seule for­mule »44, mais part du pos­tu­lat de l’amour pour englober l’infini entre­vu  : « Lorsqu’une étoile paraît, / l’horizon se mul­ti­plie dans l’instant. // C’est son secret et son espoir. »45 L’étoile qui clig­note au ciel est déjà théorique­ment morte, mais sa lumière nous parvient et relie le bas et le haut : « Les empreintes du soir dans la terre légère / sig­nent de lumière deux astres incon­nus. / Les nom­mer sauverait peut-être l’horizon : une étoile pour chaque nom pronon­cé. // N’ignore rien du mir­a­cle enfoui dans une for­mule, / il réveille les chimères qui trem­blent là dans les traces. »46 Le terme « for­mule » désigne aus­si bien le chiffre accueil­lant le secret et l’espoir en autant de traces ter­restres, que la petite forme de l’étoile, dont l’aura lumineuse lie le passé au présent sur la courbe de l’univers. L’étoile qui paraît prend le nom du père dans la carte du ciel d’Isabelle Lévesque. Imag­i­nons deux points alignés traçant une con­stel­la­tion ver­ti­cale. Elle relierait la terre au ciel : d’une part, le point du père devenu astre, phénomène lumineux : « Or apparut l’indicible : / point dans le ciel, / vis­age dont on dis­tingue / l’ovale et son dou­ble d’or. »47, de l’autre, le point de la fleur où la matière de l’astre éteint s’est déposée. Nos­tal­gie de la lumière : le cal­ci­um de nos os provient d’explosions d’étoiles, matière amoureuse dis­per­sée dans l’univers, déposée sur les fleurs, dans la craie des falais­es, inscrite dans la géolo­gie de l’être : « […] des­tin / des âmes qui brû­lent. Elles renaîtront ici. »48 Droite ou plutôt ray­on lumineux, onde de lumière, comme le sug­gère le chi­asme strophique « Or/ d’or » des vers précédem­ment cités. Les deux points lumineux relient le bas et le haut qui ne s’opposent pas chez Isabelle Lévesque, comme dans les cos­mogo­nies antiques. Cette con­cep­tion ver­ti­cale du réel ouvre un espace plus grand que ce que la rai­son peut com­pren­dre autour d’un hori­zon recréé par l’expérience exta­tique : « Le bleu écarté redou­ble. / Deux astres aiman­tés s’octroient la dif­frac­tion. »49 La dif­frac­tion, phénomène physique, car­ac­térise désor­mais la nature de l’épreuve et le ren­dez-vous man­qué : l’onde lumineuse ren­con­trant un corps opaque a subi la dévi­a­tion et l’étalement de son fais­ceau autour de ce corps. L’absent cat­a­stérisé, stel­lar­isé ray­onne. La lumière ne se perd pas : « Nous sommes rayés des reg­istres / — si nous n’étions pas nés, nous exis­te­ri­ons / ailleurs, planète dis­parue. / Nous seri­ons peut-être aura, / seul signe de lumière. / Rêvons encore la fusion, / ne dis­per­sons rien de ce qui fut. »50 Isabelle Lévesque, poète-astronome, ordonne l’univers à l’aune d’un fra­cas : « Si la page est un morceau de ciel, / que lire ? […] / qui déchiffre si haut ? // Faut-il un code, un nom­bre , ou est-ce l’histoire / des hommes nés des étoiles ? Ils apprivoisent / chaque mot un à un qu’ils tran­scrivent, / place nette, et com­posent le poème qui repart / dans l’autre sens, depuis la Terre minus­cule. // Est-ce livre ou ciel que nous lisons / ici per­dus, la direc­tion demeure, / dans le nom­bre ou les let­tres qui ajus­tent / le des­tin roulé de colline en forêt / pour percer la nuit de nos doutes ? »51

Dans Je souf­fle, et rien., Isabelle Lévesque évo­quait déjà l’étoile « du 9 non réper­toriée »52, l’étoile muette du père, et l’impossibilité de la nom­mer. Cette fois, l’étoile du 9 a été située, de sa hau­teur pré­cise au-dessus de l’horizon mesurée par le sex­tant. Elle sera nom­mée : « Je dis coqueli­cot à 9 heures. / […] // Le coqueli­cot fait foi, je redresse / les bâtons de ma liste. C’est toi / plus court, à vif, ma cica­trice rouge / dans les blés. »53 Chiffre rouge de la douleur refer­mée sur elle-même, l’étoile du 9 se nomme coqueli­cot sur terre, signe du dis­paru cat­a­stérisé. Claude jamais pronon­cé est coqueli­cotdans la page de l’univers. Transsub­stan­ti­a­tion dis­crète­ment vis­i­ble dans la parono­mase. Pous­sière d’étoile déposée icidans la fleur de coqueli­cot que, telle la blanche Ophélie errant à la recherche de son père, Isabelle Lévesque tient à la main – mains liées du dis­paru et de l’apparue vivante par la tige et le pétale : « Pas effacé le cœur de craie – retenu / par la fleur sans nom du soleil accru. / Elle a fleuri droit, cap­tive ignorée / du cadre qui l’élève, elle cherche // le ciel. // Retourne sa parure rouge flamme / pour brûler vive et réclame l’exacte / ascen­sion. »54  Por­tant son fardeau d’être sen­si­ble, Isabelle Lévesque lui con­fère para­doxale­ment une valeur heuris­tique qui fait de la souf­france une phénoménolo­gie : « Rien n’est effacé des luttes : / un cri, une arme, une feuille d’or. / On s’éloigne, on tord / l’extrémité du temps, / le présent affirme sa pré­va­lence. // Le rouge ne soumet pas la matière, / il œuvre, en-dessous. // Légende dorée de  nos affres. »55 Dernière trans­mu­ta­tion en or, ne reste que le rouge. On a atteint – Rube­do – le cen­tre de Soi, la con­science entière de son état pri­mor­dial, absolu, uni­versel, par­fait équiv­a­lent du corps. L’aura ou l’âme ou l’esprit s’est réin­stal­lé dans la matière. Le mort est défini­tive­ment relevé, uni à lui-même. Rien n’a été aban­don­né, ni per­du. Tout a été réin­té­gré, résur­rec­tion sans résidu. Tout se con­fond désor­mais dans l’Amour, cette force qui accepte tout, embrasse tout, dis­sout tout : « Vol­er bleu, le ciel / déposé dans la fleur / hésite : un coqueli­cot / légers pétales rouges / — les ailes nues des couleurs / por­tent un cri. »56 Rien du pire, tout du père : « Il existe un paysage sans con­tour, : une sil­hou­ette sans mémoire. // Je les vois. Ils entrent dans ce poème / qui trébuche. // Tout y est / (même ce qui n’existe plus). »57

Partout, dans les signes dispersés

« Rien n’éclate ici, tout croît, renonce, / au même moment / le ciel touché se dis­sipe. // Un point rassem­ble / l’invisible et la fleur. // Je m’incline et par­cours la nuit. »58 Dans l’espace, ni haut ni bas. Tout est relatif et réversible. Le tem­ple baude­lairien de la Nature et « ses vivants piliers » se sont accrus d’une dimen­sion sup­plé­men­taire qui n’est plus au-dessus : « […] la ligne des signes, le long d’un tem­ple / que l’on devine » n’oppose plus le gouf­fre et l’azur, l’opacité et la trans­parence, ne lie plus vie et mort par le truche­ment d’une charogne poé­tique, car  désor­mais « […] tomber redresse les torts / et sacre la matière noire du peut-être. » Nou­velle loi déduite autour de l’horizon à la faveur de la chute : il faut sauve­g­arder le précipice, nous enseigne Isabelle Lévesque. Quant au sens, tou­jours pro­vi­soire, il ne peut se réduire à un moment don­né si l’on veut embrass­er la vraie pro­fondeur du mys­tère : « Dès lors, tout vit. »59 Les noyés sont les vrais « […] sur­vivants de la neige, les souf­fleurs d’énigmes », car « ils por­tent en eux l’espérance. »60 Ain­si, ce que voit notre œil est tou­jours illu­sion : si le ciel nous appa­raît bleu, c’est que les par­tic­ules qui le com­posent dif­fusent la com­posante bleue du ray­on­nement solaire. Pour­tant, tout est lumière et « Toute lumière perce le bleu », comme « [c]alfeutré, le noir passe dans la couleur. »61 Si sens il y a, ce n’est que gravé « en ce ver­tige »62, dans le rap­proche­ment des deux rives du vis­i­ble et de l’invisible, dans le rap­proche­ment de la fleur et de l’étoile, toutes deux énigmes, « tête[s] coupée[s]…au nom bif­fé »63, qui relient les vivants et les morts dans les sédi­ments blancs du paysage et les fleurs de cal­caire qui sont étoiles tombées. Les dis­parus sont ain­si dis­per­sés dans le paysage envi­ron­nant : « À minu­it, puis-je espér­er rejoin­dre / tes signes dis­per­sés ? »64

Le poète est dès lors celui qui crée des ponts de parole inédits entre les rives, accueille les signes dans les reflets et les ombres, tra­verse lit­térale­ment le miroir d’eau et le fleuve, écoute le silence où vivent toutes les voix éteintes : « J’ai per­cé un secret / dont je con­nais chaque mot // (ne pas / ne plus), // j’ai ten­du sans te touch­er / le poème d’aujourd’hui / humide encore – le fleuve / me pour­suit-il ? // Tu es le geste que j’attends. »65 Ulysse n’a plus besoin de touch­er Anti­clée. Le poème chiffré les relie désor­mais et restau­re les let­tres que la peine avait con­damnées au mutisme : « J’ai lu les let­tres du poème / qui délivre et ruis­selle ce matin. / Si je le récite, / je vois appa­raître un vis­age. »66 Le poème est plus tan­gi­ble que ce qui arri­va. Réc­ité comme un mantra, il dénoue la con­ver­sa­tion inin­ter­rompue avec l’absent : « Un poème fran­chit la dis­tance. »67 On peut désor­mais écrire « d’un monde ren­ver­sé », où « [t]out se devine, / le silence comme l’énigme. »68 Pas un livre du pire, donc, mais une car­togra­phie poé­tique d’un monde agran­di par l’expérience exta­tique : « Le fan­tôme d’une immortelle s’élève. / Les mots retournés à la source / sou­ti­en­nent sa tige / et trans­met­tent la mémoire des sen­tinelles. »69 « Mémoire des sen­tinelles » est le titre de la dernière par­tie du livre d’Isabelle Lévesque. Sen­tinelles fleuries, con­stel­la­tion blanche au sol où vivent encore les morts, la poète en bergère des fleurs, les sen­tinelles et les cen­tau­rées : « J’ai per­du la mémoire avant toi. / J’ai reçu le don de te garder pour­tant / ici, miroir d’eau, ici. »70

Expéri­ence d’une déhis­cence71, Rien du pire est le livre qu’Icare a pu écrire en souri­ant, car il sait désor­mais qu’à la fin du bleu, il y a encore du bleu, si proche dans le ténu de ses nuances. Dans son approche très phénoménologique du réel, Isabelle Lévesque entre­tient ce que Mau­rice Mer­leau-Pon­ty nom­mait la « foi per­cep­tive », ontolo­gie per­cep­tive de l’être-au-monde qu’il n’a pu dévelop­per, et selon laque­lle, pour le dire briève­ment, l’Être serait le tis­su indéchirable de toutes les chairs, empié­tant les unes sur les autres, celle des êtres comme celle du monde. Porosité des parois du mys­tère, grâce à laque­lle « [R]ejoindre sans cess­er serait l’issue secrète »72, car l’invisible n’est pas un au-delà tran­scen­dant du vis­i­ble, mais l’essence orig­inelle de la vie. Tout est déjà dans le paysage : « Tout fleu­rit. / Bleuet sac­ri­fié de la mois­son. »73

Qui résiste au temps ?
On passe, on regarde,
spec­ta­teur inconsolé
de la perte inscrite
(la vie) : rien n’a cédé. »74

Notes

[1] Poésie et pro­fondeur, Jean-Pierre Richard, 1955.

[2] Rien du pire, p. 8

[3] Ibid., p. 40.

[4] Ibid., p. 52.

[5] Ibid., p. 10.

[6] Cita­tion tirée du chapitre « S’émouvoir, se com­mou­voir, se soulever », La Fab­rique des émo­tions dis­jointes, Georges Didi-Huber­man, Les Édi­tions de Minu­it, 2024.

[7] Rien du pire, p. 6

[8] Ibid., p. 10

[9] Rien du pire, p. 23

[10] Ibid., p. 12

[11] Ibid., p. 9

[12] Ibid., p 15

[13] Ibid., p. 27

[14] Ibid., p. 8

[15] Ibid., p. 6

[16] Ibid., p. 19

[17] Ibid., p. 11

[18] Ibid., p. 7

[19] Ibid., p. 9

[20] Rien du pire, p. 21

[21] Ibid., p. 30

[22] Ibid., p. 23

[23] Ibid., p. 13

[24] Ibid., p. 22

[25] Ibid., p. 7

[26] « Rien du père », selon la for­mule énon­cée par Sabine Dewulf , tan­dis que nous dis­cu­tions en voiture du man­u­scrit d’Isabelle Lévesque et que j’évoquais la fig­ure essen­tielle du père.

[27] Rien du pire, p. 42

[28] Je souf­fle, et rien., Isabelle Lévesque, L’Herbe qui trem­ble (2022)

[29] Ibid., p. 50

[30] Ibid., p. 54

[31] Rien du pire, p. 54

[32] Ibid., p. 61

[33] Ibid., p. 21

[34] Ibid., p. 25

[35] Ibid., p. 35

[36] Ibid., p. 36

[37] Ibid., p. 45

[38] Ibid., p. 34

[39] Ibid., p. 34

[40] Rien du pire, p. 37

[41] Aratos de Soles, poète grec du IIIème siè­cle av. JC, auteur de Phénomènes, long poème sur l’astronomie.

[42] Rien du pire, p. 19

[43] Ibid., p. 19

[44] Ibid., p. 14

[45] Ibid., p. 5

[46] Ibid., p. 14

[47] Ibid., p. 67

[48] Ibid., p. 13

[49] Ibid., p. 8

[50] Rien du pire, p. 20

[51] Ibid., p. 63

[52] Je souf­fle, et rien., Isabelle Lévesque, L’Herbe qui trem­ble, 2022, p. 15.

[53] Ibid., p. 37

[54] Ibid., p. 72

[55] Ibid., p. 57

[56] Ibid., p. 78

[57] Ibid., p. 79

[58] Ibid., p. 73

[59] Rien du pire, p. 17

[60] Ibid., p. 16

[61] Ibid., p. 25

[62] Ibid., p. 64

[63] Ibid., p. 65

[64] Ibid., p. 49

[65] Ibid., p. 43

[66] Ibid., p. 23

[67] Ibid., p. 46

[68] Ibid., p. 62

[69] Ibid., p. 56

[70] Ibid., p.46

[71] Déhis­cence : terme de botanique que Mau­rice Mer­leau-Pon­ty a intro­duit dans Le vis­i­ble et l’invisible, titre don­né aux notes de tra­vail pour un livre futur qu’il n’a pu achev­er du fait de son décès pré­maturé, et pub­liées par Claude Lefort en 1988.

[72] Ibid., p. 61

[73] Ibid., p. 78

[74] Ibid., p. 75

 

Présentation de l’auteur

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Sabine Zuberek

Sabine Zuberek vit et enseigne à Lille. Agrégée de Let­tres mod­ernes, elle col­la­bore à dif­férentes revues en tant que poète et cri­tique lit­téraire. Son pre­mier livre La lente obses­sion des choses a été pub­lié aux Edi­tions Sans Escale en août 2024. Elle a co-fondé avec Sabine Dewulf l’association Les Amis de Pierre Dhain­aut et co-créé avec elle Le Prix Pierre Dhain­aut du livre d’artiste pour le pub­lic sco­laire de l’Académie de Lille.
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