Ce qu’explore singulièrement Isabelle Lévesque, autant que le paysage des Andelys, c’est le signe. Elle a la passion du signe enclos dans le paysage de ses origines, qu’elle interroge de livre en livre. Plus que ne l’affirmait Jean-Pierre Richard1 dans son essai Poésie et profondeur, Isabelle Lévesque « enfonce » doublement le monde et l’être, car l’authenticité de sa voix poétique advient, non pas dans la traversée de leur opacité réciproque, mais bien dans un chiffrement intime de cette opacité qui ne se révèle alors que dans la beauté de l’énigme faite langage.
Ses poèmes ricochent à la surface de l’ultime secret, celui du mouvement réversible de la vie et de la mort, qui va de la fleur aux étoiles : « Qui fut le premier ? Naquit / le double orchestré du cercle. »2. Dans la magie des faits, des dates, des noms et des nombres, elle cryptographie les régions de son cœur avec une intensité qui étreint : quelque chose iciclignote du mystère de là-haut. Elle accomplit le geste poétique de lotir l’absence et la disparition, de bannir le hasard du réel, d’accueillir l’apparition, en doublant chaque signe d’un chiffre qui lui ôte son caractère accidentel : « Je reste, ce mystère me touche / à l’heure précise de la gloire. », écrit-elle3 dans son tout dernier livre, Rien du pire.
Cette fois pourtant, Isabelle Lévesque a failli crever la surface, et dans cette faillite toute paradoxale s’est logé un eurêka, une lucidité poétique qui lui fait écrire : « Quiconque pénètre est attiré / par son reflet discordant. […] // Tout est inscrit. »4
C’est une eschatologie intime qui se lit dans Rien du pire, résultat d’un ébranlement de tout l’être, d’une dé-route, d’une catastrophe au sens étymologique du terme : « Il n’est plus l’heure d’opposer / l’inscription à la disparition. / Si l’espace accorde sa note au précipice, / faisons face. »5 L’écriture du recueil a été traversée par un ravissement accidentel du sujet, un violent « déplacement hors-je », pour reprendre les termes de Georges Didi-Huberman6 cité à l’ouverture du recueil. Qu’en reste-t-il ? « Il ne reste rien du pire. / Les temps se sont unis enfin / dans la figure imperceptible. »7 On en est en somme sortie indemne : Res – pire. La chute a été englobée. La composition du recueil en trois parties suggère les étapes d’une réparation de la carte du ciel.

Isabelle Lévesque, Rien du pire, L’Herbe qui tremble, 2005, 110 pages, 16 €.
Bleu fracturé : la chute d’Icare
« Funambule sans fil. / Friction, fracas – l’horizon / distingue la pâleur mortelle. / Le nuage, la craie / occupent la vacuité. »8 : Fricatives de l’indicible vécu, ce poème en particulier se fait le réceptacle d’une scission, d’une disjonction de tout l’être qui a vécu la fracture de notre monde. Intitulé « La dissidence », le premier chapitre du livre balbutie le préfixe de l’événement violent : dis-/dys-. C’est une lévitation entre deux mondes qui a eu lieu, l’exploration soudaine d’un trou de transcendance, quelque chose de l’ordre de l’expérience extatique. Le sujet a été déplacé dans les contours d’un paysage familier et l’étrangeté a troublé le décor : « J’ai vu le toit blanc de l’horizon. / Pluie de craie devenue l’eau claire / du pardon des hommes. »9 L’autre monde a été entrevu dans la béance du bleu fracturé, l’autre rive est apparue avant que l’horizon ne se referme dans l’indifférence du paysage : « Assaut sur un crépuscule d’ambre : / le pan de neiges illusoires / vacille, l’heure tardive trébuche, nous regardons / l’Autre Monde – sa spirale spectrale. »10 On est restée sur le seuil redevenu muet : « Une berge, une barge. Leur disparition / se dessine dans leur dissimulation. / Le paysage impose sa loi. »11 On a côtoyé la mort.
Il faut avoir volé trop près du soleil pour pouvoir rendre compte d’une telle expérience : l’accident, l’éternité, le possible, le destin, autant de catégories de l’entendement qu’il faut envisager. Le motif de la chute est partout dans le livre, et la figure d’Icare s’impose naturellement : « Tout corps projeté dans l’azur / vole de ses propres ailes. »12 Dans cette expérience proprement humaine, véritable hapax existentiel, le sujet a pris conscience de sa gravité dans tous les sens du terme, hors du labyrinthe de la vie. On a envisagé le pire : « Barque vide, toute lueur. / […] Ce qui creuse atteint l’autre côté. / […] / Avant nos paroles, après le cri. // L’impossible accroche son nom inutile. »13 : Rien est ce nom. Il faut tout réécrire après.
L’expérience du vol arrière : bleu résolu
Ce qui est arrivé est révolu, ce qui a failli arriver a failli. Ce fut un vol arrière, et « le bleu écarté redouble »14, comme dans les représentations de Saint-Joseph de Cupertino, patron de la lévitation, où le bleu divin est en bas, signe de la traversée des apparences. Rien du pire, la limite a été frôlée : « Noces. Le blanc le bleu / se sont touchés ici sans s’éprendre. / La cicatrice de la lutte devenue lumière / accède à l’horizon total. »15 Ce que l’on a vu brisé ne l’est pas, il reste l’effroi et une désunion de soi dans le tremblé de l’onde. L’univers n’a pas été manqué : on a juste pris conscience d’un manque. Si la chute est le propre de l’homme : « On se redresse en murmurant / le code appris à la naissance. »16, l’effraction a ouvert une nouvelle dimension. Comme Christophe Colomb, on a trouvé par accident : « Où sont-ils naufragés ? // Latitude inexacte, / le sextant oriente vers le Sud / ce voyage sans escale. / Tout brûle, jusqu’à l’océan. »17 Il faut se ressaisir dans le connu, mais surtout intégrer l’accidentel dans la connaissance du monde. L’Autre monde est un nouveau monde, qu’on envisage dans une perception agrandie : « Chute vaine : un murmure bleu / s’établit qui tremble […] // (Bleu résolu.) // Il a glissé sur le monde une vertu renaissante. / L’interrogation devient la réponse. // Archive nouvelle. »18
Retour sur la terre : l’être dérouté se heurte d’abord à l’indifférence d’un paysage qui est dans sa constante perpétuation : « Les couleurs n’ont qu’une parole. / Leur silence loyal perpétue / l’affront de la douleur. // […] Dans la splendeur, aucune déroute.»19 Il faut faire taire la douleur : « Pluie, ô pluie, écris encore la douleur : / qu’elle s’éloigne ! »20, restaurer le décor enfoncé par de faux ornements : « […] couvrir les parois / de stuc. Offrir un visage surpris »21. Il faut intégrer surtout les nouvelles données, les mesures d’un ciel qu’on a vu de très près avant de retomber : « Peut-on lire des lettres sur le bleu du silence ? / Que garder en soi des effluves / du matin qu’on croit éternel / quand on regarde le ciel si loin de nous ? »22 Alors reprendre courage au futur : « Nous n’avalerons pas la poussière, / nous sauverons les lettres écartées de la route. »23, et redoubler de lucidité : « Cerne l’horizon blanc de nos terres. / Ne te laisse pas aveugler, / mais inverse ton point de vue : / la neige n’est pas la neige. »24 Que retenir de ce vol arrière, de l’extase douloureuse ? Peut-être « l’assertion d’un proverbe magnétique », tout est bien qui finit bien ou la vie continuedans le retour du cycle des jours : « Ni le ciel, ni la mer, c’est l’horizon, / le cercle chromatique affirmé, nié. »25 Pourtant, Isabelle Lévesque affirme percevoir derrière « l’assertion [du] proverbe ». Percevoir derrière le décor, faculté nouvelle gagnée dans la chute, mais – vanité de la chute – c’est la perception d’un manque qui s’affirme.
« Le manque inverse le dire » : chiffrer l’absence
Qu’a‑t-on manqué qui redouble la perte essentielle ? « Envisager le pire » ou envisager le père ? N’a‑t-on pas failli le rejoindre, ce père, de l’autre côté de la berge ? Rien du pire, ou plutôt rien du père.26 On a en somme manqué un rendez-vous, et c’est la perte redoublée : « […] Je lis septembre et toi. // Le silence annule les promesses. / La berge en face, si elle s’efface, / à te voir renaître elle s’illusionne. // Je t’ai perdu ce matin. »27 Qu’il est douloureux ce dernier vers pour qui a suffisamment lu l’œuvre d’Isabelle Lévesque et devine que le « tu » de septembre est la clé du père. Le rien est le mot ténu – à la fois chose et néant — qui fait le lien du précédent recueil28 à celui que nous évoquons : perte et retrouvailles dans la craie des falaises, sur les bords de la Seine. La Seine est le lieu, la scène cimmérienne sans cesse recommencée, d’où l’on sonde l’insondable mystère. Si le fleuve et la brume sont, dans les précédents recueils, agents de la contemplation du miracle renouvelé de l’aube, point infranchissable qui a nourri une rêverie toute apollinarienne, ils ont cette fois été le lieu physique d’une Nekuia (Nekyia), expérience ontologique violente : on a mesuré, non plus seulement l’impossibilité du retour du disparu, mais bien la déchirure d’avoir été si près de le toucher : « La barque échouée / ne réveille pas les morts »29 Nécromancie involontaire, non pas une catabase (comme celle d’Orphée), mais un voyage horizontal au-delà du fleuve, comme celui d’Ulysse au pays des Cimmériens, lorsque celui-ci fait face à sa mère Anticlée, qu’il tente de l’embrasser à trois reprises et comprend que ses bras ne peuvent que la traverser : « Quelqu’un s’est retiré. / Le manque inverse le dire. / L’ombre portée recule et la lumière / n’entre pas. »30 Côtoyer la limite des deux mondes, c’est atteindre ses propres limites, connaître l’ultime frayeur et un désordre radical qui excède la douleur du deuil, invalide la langue et la voix, parce qu’aucune des deux ne peut traverser la distance. Lorsque les accidents disparaissent, ne demeure alors que la substance : « Dans les plis le manque glissé / ne nomme aucune disparition. // Ici règne le paysage absent. / La fracture n’est pas représentée / (bleu douloureux). »31 Le bleu s’affirme comme la couleur de l’épreuve ontologique et sa « [R]éponse illisible »32.
« Le manque inverse le dire » s’impose comme le titre du deuxième chapitre de Rien du pire : désormais le mystère ontologique sera chiffré pour construire un lieu sur la carte du ciel où la réversibilité de l’absence deviendra opératoire : « […] brandis le mot sans les lettres, / nous serons réunis, redevenus / le chiffre 2 du doute. »33 C’est la certitude qui réduit le réel, le doute nourrit le pressentiment d’un invisible mystère où l’être aimé peut exister. La poésie d’Isabelle Lévesque est une poésie chiffrée ou plutôt une poésie du chiffre, où le « tu » du disparu agit pour une nouvelle géométrie intime de la dimension bleue : « […] Le carré trouble la géométrie attendue. / Tu souffles sur le cercle de l’azur, / récapitule le théorème. // Toute lumière perce le bleu. // […] Tu soulèves la règle établie / des côtés. Jusqu’à 4, / le signe s’élève et brise la coque / du chiffre. Il faudrait ajouter / cette somme au multiple de la figure / et recommencer. »34 Il y a dans ces vers quelque chose à la fois de la cosmogonie et de la numérologie pythagoriciennes : « La somme des hasards fixe-t-elle une règle ? / Suis-je plus droite si tu me portes / et romps la chaîne des hypothèses ? / Le 10 mars est-il printemps / malgré la neige ? Tiens-tu le théorème / pour une certitude ? »35 Substituant les chiffres aux lettres, manipulant les dates anniversaires d’un individu, on obtiendrait un entier à un seul chiffre qui dirait quelque chose du destin de celui-ci. Ainsi peut se résumer l’idée de la numérologie pythagoricienne : « Prendras-tu revanche / des opérations mal posées ? / Tendras-tu la seule clef ? »36 Le chiffre 9 est celui par lequel le père disparu inscrit sa trajectoire dans la carte du ciel : « […] Septembre / ne prend pas la mesure du manque. / L’automne te rattrape toujours, / chaque mois 9 / pourrait te prendre / et jeter à ta barbe les années. // Rien n’y fait. »37 9 est « le chiffre sublimé », dit Isabelle Lévesque, la clé de la mémoire, et le chiffre qui porte la souffrance autant que la lumière de l’oubli. Il renferme le « secret d’une date », il est l’invisible à portée de main, quand « l’écrire s’avère impossible ». Et le 10 ? Le 10 réduit, simplifie au sens mathématique l’accident du vol arrière, l’apparition-disparition incidente du père. La poète s’emploie à répertorier l’événement sur sa carte du tendre : « […] Je romps les jours de mars, / j’interromps le compte rond. À 10, / je remonte les chiffres / un à un avant que cognent et giclent / les insectes sur le pare-brise. / […] Le compte à rebours, l’échelle / à dix pas moins un / filé sur septembre accroché. »38 Où, le disparu ? Logé au ciel à 9 + 1 ou à 10 – 1 selon qu’on envisage le rendez-vous manqué du point de vue de la mort ou de celui de la vie : « Tu es partout. / Si tu es mort, je serai ici / cadenassée à ton fantôme / lui-même. // J’ai juste toi, j’ai juste / à te retrouver, pourtant / je vis. »39 L’indicible se pose en opérations et le chiffre endosse la douleur qu’il a ordre de couvrir. Si le disparu reste « posé dans [une] opération / insoluble qui fleurit. »40, c’est tout le paysage qui est à réinventer autour de ce chiffre énigmatique, lequel a déplacé la ligne de l’horizon et heurté la géométrie ordinaire.

La catastérisation du père : poète astronome
Tel Aratos de Soles41, Isabelle Lévesque guette les phénomènes et les signes de l’univers en poète astronome, interrogeant « l’adresse inconnue de ce monde »42. Poeticae et Astronomiae : lotir le ciel, c’est d’abord lotir l’envers des Andelys. C’est un véritable rapport du sujet au monde qui s’établit ici, dans un autre mode de perception et une autre temporalité. Si elle « peu[t] deviner quelle énigme réduit / cette île à son chiffre unique »43, elle doit en revenir aux signes, aux phénomènes pour ouvrir la périphérie à l’infini, et accéder à une dimension qui ne dissiperait pas les morts. Le livre Rien du pire s’ouvre sur un magnifique petit poème astronomique qui ne restreint pas la Terre à sa « seule formule »44, mais part du postulat de l’amour pour englober l’infini entrevu : « Lorsqu’une étoile paraît, / l’horizon se multiplie dans l’instant. // C’est son secret et son espoir. »45 L’étoile qui clignote au ciel est déjà théoriquement morte, mais sa lumière nous parvient et relie le bas et le haut : « Les empreintes du soir dans la terre légère / signent de lumière deux astres inconnus. / Les nommer sauverait peut-être l’horizon : une étoile pour chaque nom prononcé. // N’ignore rien du miracle enfoui dans une formule, / il réveille les chimères qui tremblent là dans les traces. »46 Le terme « formule » désigne aussi bien le chiffre accueillant le secret et l’espoir en autant de traces terrestres, que la petite forme de l’étoile, dont l’aura lumineuse lie le passé au présent sur la courbe de l’univers. L’étoile qui paraît prend le nom du père dans la carte du ciel d’Isabelle Lévesque. Imaginons deux points alignés traçant une constellation verticale. Elle relierait la terre au ciel : d’une part, le point du père devenu astre, phénomène lumineux : « Or apparut l’indicible : / point dans le ciel, / visage dont on distingue / l’ovale et son double d’or. »47, de l’autre, le point de la fleur où la matière de l’astre éteint s’est déposée. Nostalgie de la lumière : le calcium de nos os provient d’explosions d’étoiles, matière amoureuse dispersée dans l’univers, déposée sur les fleurs, dans la craie des falaises, inscrite dans la géologie de l’être : « […] destin / des âmes qui brûlent. Elles renaîtront ici. »48 Droite ou plutôt rayon lumineux, onde de lumière, comme le suggère le chiasme strophique « Or/ d’or » des vers précédemment cités. Les deux points lumineux relient le bas et le haut qui ne s’opposent pas chez Isabelle Lévesque, comme dans les cosmogonies antiques. Cette conception verticale du réel ouvre un espace plus grand que ce que la raison peut comprendre autour d’un horizon recréé par l’expérience extatique : « Le bleu écarté redouble. / Deux astres aimantés s’octroient la diffraction. »49 La diffraction, phénomène physique, caractérise désormais la nature de l’épreuve et le rendez-vous manqué : l’onde lumineuse rencontrant un corps opaque a subi la déviation et l’étalement de son faisceau autour de ce corps. L’absent catastérisé, stellarisé rayonne. La lumière ne se perd pas : « Nous sommes rayés des registres / — si nous n’étions pas nés, nous existerions / ailleurs, planète disparue. / Nous serions peut-être aura, / seul signe de lumière. / Rêvons encore la fusion, / ne dispersons rien de ce qui fut. »50 Isabelle Lévesque, poète-astronome, ordonne l’univers à l’aune d’un fracas : « Si la page est un morceau de ciel, / que lire ? […] / qui déchiffre si haut ? // Faut-il un code, un nombre , ou est-ce l’histoire / des hommes nés des étoiles ? Ils apprivoisent / chaque mot un à un qu’ils transcrivent, / place nette, et composent le poème qui repart / dans l’autre sens, depuis la Terre minuscule. // Est-ce livre ou ciel que nous lisons / ici perdus, la direction demeure, / dans le nombre ou les lettres qui ajustent / le destin roulé de colline en forêt / pour percer la nuit de nos doutes ? »51
Dans Je souffle, et rien., Isabelle Lévesque évoquait déjà l’étoile « du 9 non répertoriée »52, l’étoile muette du père, et l’impossibilité de la nommer. Cette fois, l’étoile du 9 a été située, de sa hauteur précise au-dessus de l’horizon mesurée par le sextant. Elle sera nommée : « Je dis coquelicot à 9 heures. / […] // Le coquelicot fait foi, je redresse / les bâtons de ma liste. C’est toi / plus court, à vif, ma cicatrice rouge / dans les blés. »53 Chiffre rouge de la douleur refermée sur elle-même, l’étoile du 9 se nomme coquelicot sur terre, signe du disparu catastérisé. Claude jamais prononcé est coquelicotdans la page de l’univers. Transsubstantiation discrètement visible dans la paronomase. Poussière d’étoile déposée icidans la fleur de coquelicot que, telle la blanche Ophélie errant à la recherche de son père, Isabelle Lévesque tient à la main – mains liées du disparu et de l’apparue vivante par la tige et le pétale : « Pas effacé le cœur de craie – retenu / par la fleur sans nom du soleil accru. / Elle a fleuri droit, captive ignorée / du cadre qui l’élève, elle cherche // le ciel. // Retourne sa parure rouge flamme / pour brûler vive et réclame l’exacte / ascension. »54 Portant son fardeau d’être sensible, Isabelle Lévesque lui confère paradoxalement une valeur heuristique qui fait de la souffrance une phénoménologie : « Rien n’est effacé des luttes : / un cri, une arme, une feuille d’or. / On s’éloigne, on tord / l’extrémité du temps, / le présent affirme sa prévalence. // Le rouge ne soumet pas la matière, / il œuvre, en-dessous. // Légende dorée de nos affres. »55 Dernière transmutation en or, ne reste que le rouge. On a atteint – Rubedo – le centre de Soi, la conscience entière de son état primordial, absolu, universel, parfait équivalent du corps. L’aura ou l’âme ou l’esprit s’est réinstallé dans la matière. Le mort est définitivement relevé, uni à lui-même. Rien n’a été abandonné, ni perdu. Tout a été réintégré, résurrection sans résidu. Tout se confond désormais dans l’Amour, cette force qui accepte tout, embrasse tout, dissout tout : « Voler bleu, le ciel / déposé dans la fleur / hésite : un coquelicot / légers pétales rouges / — les ailes nues des couleurs / portent un cri. »56 Rien du pire, tout du père : « Il existe un paysage sans contour, : une silhouette sans mémoire. // Je les vois. Ils entrent dans ce poème / qui trébuche. // Tout y est / (même ce qui n’existe plus). »57
Partout, dans les signes dispersés
« Rien n’éclate ici, tout croît, renonce, / au même moment / le ciel touché se dissipe. // Un point rassemble / l’invisible et la fleur. // Je m’incline et parcours la nuit. »58 Dans l’espace, ni haut ni bas. Tout est relatif et réversible. Le temple baudelairien de la Nature et « ses vivants piliers » se sont accrus d’une dimension supplémentaire qui n’est plus au-dessus : « […] la ligne des signes, le long d’un temple / que l’on devine » n’oppose plus le gouffre et l’azur, l’opacité et la transparence, ne lie plus vie et mort par le truchement d’une charogne poétique, car désormais « […] tomber redresse les torts / et sacre la matière noire du peut-être. » Nouvelle loi déduite autour de l’horizon à la faveur de la chute : il faut sauvegarder le précipice, nous enseigne Isabelle Lévesque. Quant au sens, toujours provisoire, il ne peut se réduire à un moment donné si l’on veut embrasser la vraie profondeur du mystère : « Dès lors, tout vit. »59 Les noyés sont les vrais « […] survivants de la neige, les souffleurs d’énigmes », car « ils portent en eux l’espérance. »60 Ainsi, ce que voit notre œil est toujours illusion : si le ciel nous apparaît bleu, c’est que les particules qui le composent diffusent la composante bleue du rayonnement solaire. Pourtant, tout est lumière et « Toute lumière perce le bleu », comme « [c]alfeutré, le noir passe dans la couleur. »61 Si sens il y a, ce n’est que gravé « en ce vertige »62, dans le rapprochement des deux rives du visible et de l’invisible, dans le rapprochement de la fleur et de l’étoile, toutes deux énigmes, « tête[s] coupée[s]…au nom biffé »63, qui relient les vivants et les morts dans les sédiments blancs du paysage et les fleurs de calcaire qui sont étoiles tombées. Les disparus sont ainsi dispersés dans le paysage environnant : « À minuit, puis-je espérer rejoindre / tes signes dispersés ? »64
Le poète est dès lors celui qui crée des ponts de parole inédits entre les rives, accueille les signes dans les reflets et les ombres, traverse littéralement le miroir d’eau et le fleuve, écoute le silence où vivent toutes les voix éteintes : « J’ai percé un secret / dont je connais chaque mot // (ne pas / ne plus), // j’ai tendu sans te toucher / le poème d’aujourd’hui / humide encore – le fleuve / me poursuit-il ? // Tu es le geste que j’attends. »65 Ulysse n’a plus besoin de toucher Anticlée. Le poème chiffré les relie désormais et restaure les lettres que la peine avait condamnées au mutisme : « J’ai lu les lettres du poème / qui délivre et ruisselle ce matin. / Si je le récite, / je vois apparaître un visage. »66 Le poème est plus tangible que ce qui arriva. Récité comme un mantra, il dénoue la conversation ininterrompue avec l’absent : « Un poème franchit la distance. »67 On peut désormais écrire « d’un monde renversé », où « [t]out se devine, / le silence comme l’énigme. »68 Pas un livre du pire, donc, mais une cartographie poétique d’un monde agrandi par l’expérience extatique : « Le fantôme d’une immortelle s’élève. / Les mots retournés à la source / soutiennent sa tige / et transmettent la mémoire des sentinelles. »69 « Mémoire des sentinelles » est le titre de la dernière partie du livre d’Isabelle Lévesque. Sentinelles fleuries, constellation blanche au sol où vivent encore les morts, la poète en bergère des fleurs, les sentinelles et les centaurées : « J’ai perdu la mémoire avant toi. / J’ai reçu le don de te garder pourtant / ici, miroir d’eau, ici. »70
Expérience d’une déhiscence71, Rien du pire est le livre qu’Icare a pu écrire en souriant, car il sait désormais qu’à la fin du bleu, il y a encore du bleu, si proche dans le ténu de ses nuances. Dans son approche très phénoménologique du réel, Isabelle Lévesque entretient ce que Maurice Merleau-Ponty nommait la « foi perceptive », ontologie perceptive de l’être-au-monde qu’il n’a pu développer, et selon laquelle, pour le dire brièvement, l’Être serait le tissu indéchirable de toutes les chairs, empiétant les unes sur les autres, celle des êtres comme celle du monde. Porosité des parois du mystère, grâce à laquelle « [R]ejoindre sans cesser serait l’issue secrète »72, car l’invisible n’est pas un au-delà transcendant du visible, mais l’essence originelle de la vie. Tout est déjà dans le paysage : « Tout fleurit. / Bleuet sacrifié de la moisson. »73
Qui résiste au temps ?
On passe, on regarde,
spectateur inconsolé
de la perte inscrite
(la vie) : rien n’a cédé. »74
Notes
[1] Poésie et profondeur, Jean-Pierre Richard, 1955.
[2] Rien du pire, p. 8
[3] Ibid., p. 40.
[4] Ibid., p. 52.
[5] Ibid., p. 10.
[6] Citation tirée du chapitre « S’émouvoir, se commouvoir, se soulever », La Fabrique des émotions disjointes, Georges Didi-Huberman, Les Éditions de Minuit, 2024.
[7] Rien du pire, p. 6
[8] Ibid., p. 10
[9] Rien du pire, p. 23
[10] Ibid., p. 12
[11] Ibid., p. 9
[12] Ibid., p 15
[13] Ibid., p. 27
[14] Ibid., p. 8
[15] Ibid., p. 6
[16] Ibid., p. 19
[17] Ibid., p. 11
[18] Ibid., p. 7
[19] Ibid., p. 9
[20] Rien du pire, p. 21
[21] Ibid., p. 30
[22] Ibid., p. 23
[23] Ibid., p. 13
[24] Ibid., p. 22
[25] Ibid., p. 7
[26] « Rien du père », selon la formule énoncée par Sabine Dewulf , tandis que nous discutions en voiture du manuscrit d’Isabelle Lévesque et que j’évoquais la figure essentielle du père.
[27] Rien du pire, p. 42
[28] Je souffle, et rien., Isabelle Lévesque, L’Herbe qui tremble (2022)
[29] Ibid., p. 50
[30] Ibid., p. 54
[31] Rien du pire, p. 54
[32] Ibid., p. 61
[33] Ibid., p. 21
[34] Ibid., p. 25
[35] Ibid., p. 35
[36] Ibid., p. 36
[37] Ibid., p. 45
[38] Ibid., p. 34
[39] Ibid., p. 34
[40] Rien du pire, p. 37
[41] Aratos de Soles, poète grec du IIIème siècle av. JC, auteur de Phénomènes, long poème sur l’astronomie.
[42] Rien du pire, p. 19
[43] Ibid., p. 19
[44] Ibid., p. 14
[45] Ibid., p. 5
[46] Ibid., p. 14
[47] Ibid., p. 67
[48] Ibid., p. 13
[49] Ibid., p. 8
[50] Rien du pire, p. 20
[51] Ibid., p. 63
[52] Je souffle, et rien., Isabelle Lévesque, L’Herbe qui tremble, 2022, p. 15.
[53] Ibid., p. 37
[54] Ibid., p. 72
[55] Ibid., p. 57
[56] Ibid., p. 78
[57] Ibid., p. 79
[58] Ibid., p. 73
[59] Rien du pire, p. 17
[60] Ibid., p. 16
[61] Ibid., p. 25
[62] Ibid., p. 64
[63] Ibid., p. 65
[64] Ibid., p. 49
[65] Ibid., p. 43
[66] Ibid., p. 23
[67] Ibid., p. 46
[68] Ibid., p. 62
[69] Ibid., p. 56
[70] Ibid., p.46
[71] Déhiscence : terme de botanique que Maurice Merleau-Ponty a introduit dans Le visible et l’invisible, titre donné aux notes de travail pour un livre futur qu’il n’a pu achever du fait de son décès prématuré, et publiées par Claude Lefort en 1988.
[72] Ibid., p. 61
[73] Ibid., p. 78
[74] Ibid., p. 75
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