Matthieu Lorin, Un corps qu’on dépeuple

Par |2024-01-06T14:07:57+01:00 6 janvier 2024|Catégories : Critiques, Matthieu Lorin|

Un corps qu’on dépe­u­ple : l’arroi du désarroi

Matthieu Lorin survit à lui-même comme aux faux-sem­blants, une face rieuse tournée vers un monde dévasté, l’autre, trag­ique, gref­fée à ses ruines d’enfance. Entre les deux cir­cule un humour à froid pro­tecteur mais ten­du comme un arc, pour­voyeur d’images saisissantes. 

Directeur exigeant de l’excellente revue numérique et récem­ment sur papi­er La page blanche, il est en prise directe avec les propo­si­tions poé­tiques qui afflu­ent voire pul­lu­lent à ses portes. Il est l’auteur d’une œuvre récente qui s’émancipe, se corse, se densifie.

Dans Sou­venirs et gril­lages, suivi de Pros­es géométriques et arabesques arith­mé­tiques (éd. Sous le Sceau du Tabel­lion, 2022), Matthieu Lorin nous préve­nait : aujourd’hui on décou­vre le futur dans les poèmes éven­trés et plus loin : Je suis celui qui se déleste d’une humeur capa­ble d’arracher les gril­lages d’une ville entière, por­tant ain­si déjà un regard chargé d’une vio­lence con­tenue sur son rap­port à l’écriture et au monde qui l’habite plus qu’il ne l’habite. Dans Car­togra­phie d’une ran­cune, à paraître en 2024, il s’agira de localis­er le chaos du corps : Les angoiss­es ont déchiré la nuit. Chaque morceau est par­ti de son côté, faisant de mes paupières le panse­ment d’un som­meil démoli. Dès l’éclosion d’Un corps qu’on dépe­u­ple, le lecteur est acculé à l’extrême vio­lence d’exister : Il faut se détach­er de ce ven­tre, bris­er le cocon comme le paysan tire un coup de fusil dans la ruche. Le dard est une révolte, on me l’apprendra plus tard.

Ce recueil com­porte des poèmes en prose de deux à qua­tre ver­sets, ponc­tués à inter­valles irréguliers de qua­tre let­tres qui soumet­tent aux des­ti­nataires Mon­sieur et/ou Madame des can­di­da­tures ironiques et mélan­col­iques. Ces offran­des de bouts de corps rescapés que sont les poèmes jet­tent sur le monde de l’usure, à tous les sens du terme, un regard glacé comme la mort.

Matthieu Lorin, Un corps qu’on dépe­u­ple, Exopotamie édi­tions, 65 pages, 15 €.

Le poète récidive donc lorsqu’au cœur de la déchirure il expose en sac­ri­fice son « je », qu’il serait vain de mas­quer dès lors qu’il incar­ne son pro­pre masque lit­téraire, cette instance pronom­i­nale que tout lecteur peut inve­stir. Para­doxale­ment, ce « je » du poète, âpre, arqué sur sa ran­cune, douloureuse­ment arrimé au corps, crée par sa dureté une dis­tance qui per­met au lecteur d’approcher puis de vis­iter cette dif­férence, cette altérité qui se dépèce au fur et à mesure qu’elle s’incarne en recueils de poèmes. Fig­ure cathar­tique et boucli­er de lui-même, « je » bataille con­tre les leur­res, les impos­tures, les déguise­ments et les cer­ti­tudes qui ont lacéré l’enfance et con­tin­u­ent de rav­ager le monde con­tem­po­rain. Le poème, à la fois intime et uni­versel, est là pour rede­venir vierge de toute occu­pa­tion maligne.

Matthieu Lorin opère à coups d’images per­cu­tantes dont les découpes s’agencent selon une néces­sité que seuls con­trô­lent les trau­mas de l’enfance. Résul­tat : une cohérence métaphorique frap­pée toute­fois d’inattendus, où revi­en­nent les motifs des os, des dents, de la peau, des nerfs, des vis­cères, du men­songe, de l’appel, de l’écho…; une écri­t­ure dont le filet de mémoire lancé dans le vide active et cap­ture des réminis­cences. J’accepte l’idée de bal­ancer mes mains par-dessus la mon­tagne, à tra­vers des fenêtres désaxées. Pas d’expressionnisme déli­rant pour autant, ni de jets de rage ensauvagée. Non, un cadas­tre, une géométrie, un arroi du désar­roi, une vio­lence métic­uleuse, chirur­gi­cale qui résonne de ses har­moniques dans la mémoire du lecteur : Hacher le rythme, réduire l’église à des par­celles, un cadas­tre imposé aux mots. La syn­taxe, seul rhé­sus qui compte. La parole attaque enfin, exhibe ses douleurs.

 La poésie n’intéresse au sens lit­téral du terme – « être entre, par­mi » – que si elle érafle, incise, s’immisce en nos pro­pres blessures. Quand elle flat­te le con­sen­sus, elle n’est que bavardage. Pas de poésie sans langue, donc, sans car­men, ce qu’ignore un nom­bre con­sid­érable d’auteurs impro­visés qui per­sis­tent à égren­er leurs mono­syl­labes sur des pages blanch­es. Certes, l’épigraphe de Blaise Cen­drars « On a beau ne pas vouloir par­ler de soi-même, il faut par­fois crier », en appelle au cri, mais la poésie de notre poète est un déracin­e­ment davan­tage qu’un « cri », ce topos désor­mais éculé qui fait vibr­er les fos­soyeurs du chant. Elle extrait avec le mot ce qu’il s’épuise à dire et qui lui échappe comme aspiré par la terre. Elle laisse sur son aire une empreinte, un con­cen­tré de notre pro­pre dis­pari­tion, de notre mise en pièces par les Bac­cha­ntes de l’enfance.

C’est pourquoi, je souhaite envahir vos nuits dans l’espoir de faire de nos futures ren­con­tres une façon de repe­u­pler ce corps.

La mis­sive sol­licit­erait donc de la part du lecteur ou d’un des­ti­nataire de l’au-delà, une con­fronta­tion déci­sive, une réso­lu­tion du « je », sa renais­sance. Mais la fin du recueil, échap­pant à cet autre topos du hap­py end, réac­tive le can­cer de la révolte et réense­mence l’écriture poétique :

Les métas­tases ont cette poésie de jouer le corps aux dés. 

Il n’est plus temps de dis­cuter, l’os devient cas­sant, et ce sera bien­tôt au tour de ma peau, puis des mots.

Nous recom­man­dons vive­ment la lec­ture de ce livre sin­guli­er, tenace comme une ran­cune, grinçant comme un squelette, vio­lent comme une lame de couteau, humain comme une invi­ta­tion, sur­prenant d’images inci­sives dont les brais­es qui les con­sument nous reti­en­nent dans leur foyer.

Présentation de l’auteur

Matthieu Lorin

Né au début des années 1980 en Nor­mandie, Matthieu Lorin vit actuelle­ment à Chartres où il enseigne.

D’abord nou­vel­liste (prix de la nou­velle Crous de la région Cen­tre-Val de Loire, prix de la ville de Rouen), il écrit aujourd’hui à la poésie. Ses pre­miers textes ont été pub­liés en revues : Lichen, Décharge et surtout La page blanche dont il est devenu l’éditeur associé. 

Son pre­mier recueil, Le tour du moi en 31 insom­nies, est pub­lié aux édi­tions du Port d’Attache. Pros­es géométriques et Arabesques arith­mé­tiques a d’abord été pub­lié en 2021 par les édi­tions du Nain qui tou­sse, accom­pa­g­né par des aquarelles de Marc Giai-Mini­et. Puis il pub­lie  Sou­venirs et Grillages.

Bib­li­ogra­phie

  • Le tour du moi en 31 insom­nies édi­tions du Port d’Attache.

  • Pros­es géométriques et arabesques arith­mé­tiques édi­tions du Nain qui tousse.

  • Sou­venirs et gril­lages, édi­tions Sous le Sceau du Tabellion. 

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Tristan Felix

Tris­tan Felix est née au Séné­gal et demeure à Saint-Denis. Poète polyphrène et poly­mor­phe, elle décline la poésie sur tous les fronts. Elle pub­lie en vers comme en prose, chronique et, pen­dant douze ans, a codirigé avec Philippe Blondeau La Passe, une revue des langues poé­tiques. Elle est aus­si dessi­na­trice, pho­tographe, mar­i­on­net­tiste (Le Petit Théâtre des Pen­dus), con­teuse en langues imag­i­naires et clown trash (Gove de Crus­tace). Elle donne des spec­ta­cles dans des théâtres, des galeries-musées, des médiathèques, salons, insti­tuts cul­turels ou sco­laires, fes­ti­vals. Elle expose ses dessins et pho­togra­phies. Elle organ­ise des lec­tures-prouess­es sur scène ou à la radio, des Tro­quets Sauvages, des ate­liers de cal­ligra­phie et des con­férences ani­mées sur la manip­u­la­tion, à Paris comme en province. Elle enseigne par­al­lèle­ment les let­tres, à sa façon, au pied de la Goutte d’Or, à Paris. En 2008, elle fonde avec le musi­cien com­pos­i­teur Lau­rent Noël L’Usine à Mus­es, pour la pro­mo­tion des arts vifs et de la poésie, et fab­rique des courts-métrages avec son com­plice nicAmy, cam­era­man. Elle cul­tive l’échange, l’étrange, le brut et le ciselé. Ses créa­tures venues d’ailleurs ten­tent de guérir qui s’y frotte. Son univers onirique est inquié­tant et jubi­la­toire, entre théâtre de rue intérieure, cab­i­net de curiosités et cirque poé­tique. Recueils — Heurs, Dumerchez, 2002. — Fran­chis­es, avec Philippe Blondeau, L’Arbre, 2005. — À l’Ombre des Ani­maux (poèmes et pho­togra­phies), L’Arbre, 2006. — Coup Dou­ble, (poèmes et pho­togra­phies), avec Ph. Blondeau, Corps Puce,  2009. — Ovaine (con­telets et dessins), Her­maph­ro­dite, 2009. Gravure, V.Rougier éd. 2011 (pour Pile de Proverbes de C. Kaï­teris) — Jour­nal d’Ovaine, L’Atelier de l’Agneau, 2011. — Trip­tyque des Abysses (dessins) ; Quatuor à fils (dessins/poèmes), L’Atelier de l’Agneau, 2011. — Volée de Plumes (dessins à 2 plumes avec Gabrielle B. Pes­li­er), L’Atelier de l’Agneau, 2013. — Trois ouvrages col­lec­tifs chez Corps Puce. — Aphon­ismes et Avis de Recherche, Flam­mar­i­on, 2013, 2015 (col­lec­tifs). — Les Farces du Squelette (textes et dessins), Venus d’Ailleurs, 2014. — L’Ivre de Bor­ds (textes de M. Mouri­er, dessins de T. Felix), Car­ac­tères, 2014. — Sorts, poèmes, Hen­ry, 2014. — Bruts de Volière (textes et dessins, avec M. Mouri­er), L’Improviste, 2015. — Zinzin de Zen (textes et pho­togra­phies), Corps Puce, 2016. — Pen­sée en herbe du XXIe siè­cle (apho­rismes de col­légiens), Corps Puce, 2016. — Obser­va­toire des extrémités du vivant (textes et pho­togra­phies), Tin­bad, 2017. — Alphabête, (dessins, poèmes et col­lages, avec Lau­re Mis­sir), Les deux Corps, 2017. — Aphon­ismes (textes et dessins), Venus d’Ailleurs, 2017. — Tarots Tarés (mini livre-boite d’artiste, 18 tarots dess­inés et écrits), Venus d’Ailleurs, 2018. — Ovaine, La Saga (contelets),Tinbad, 2019. — Lais­sés pour con­tes (chronique des aban­don­nés), Tar­mac, 2020. — Faut une Faille (fab­rique de créa­tion), Z4 éd, 2020. — Tan­gor (poèmes et dessins), PhB éd, 2020. — Rêve ou crève (poèmes et pho­togra­phies) à paraitre chez Tin­bad, 2022. — Les Hauts du Bouc (nou­velles) à paraître chez Aéthalidès, 2022 — Gri­moire des foudres (poèmes), à paraitre chez PhB, 2022 Revues La Passe, Dias­poriques, Diérèse, Dis­so­nances, Sar­razine, Trac­tion-Bra­bant, Comme en Poésie, Poésie Pre­mière, Con­tre-allée, Décharge, Le Grog­nard, Empreintes, L’Igloo, L’Intranquille, Ecrits du Nord, Arcane 18, L’Ampoule, Tin­bad, Chroniques du ça et là, Apulée, LPB, EaN. CD : — Je, îl(e) déserte, prod. L’Usine à Mus­es, 2011 : 16, rue des Ursu­lines, 93200 Saint-Denis. (rêves de six poètes : Sté­fan, Mouri­er, Abde­laz­im, Clapi­er, Blondeau, Ch’Vavar). Musique: Lau­rent Noël.) — La Mort se fait la belle, avec Arsène Tryphon, éd. Venus d’ailleurs, 2021. Site: www.tristanfelix.fr/

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