Un poème furtif ?

Depuis plusieurs années, Car­o­line François-Rubi­no et Pierre Dhain­aut com­posent des livres peints et man­u­scrits. Ce vol­ume en pro­pose un ensem­ble en qua­tre par­ties, écrit entre 2017 et 2021.

Dès le titre, Un art à l’air libre, Pierre Dhain­aut nous invite au glisse­ment entre les aquarelles et les vers, il livre le point com­mun de ces poèmes : cha­cun cherche l’envol ou l’élan, par­fois dans la propul­sion de mots répétés et enrichis en tête de poème (« Froid, elle a froid… »), par­fois dans l’élargissement grâce à des groupes nom­inaux dont les expan­sions sus­ci­tent l’ouverture (« Une vit­re, un réveil avec corne de brume… »). L’attente peut aus­si dif­fér­er la révéla­tion (« Pour le moment ne pas utilis­er la lampe ») et inviter au futur proche de la décou­verte émer­veil­lée. Le poète alors peut jux­ta­pos­er des noms dis­tincts habituelle­ment par le sens, « une syl­labe, une bribe, un début » qui mar­quent un commencement.

Cette poésie et cette pein­ture « à l’air libre » ont lieu sur le motif. Si l’artiste utilise son chevalet, le poète dis­pose de sa « table d’écoute », comme il le con­fi­ait dans un récent entre­tien (Terre à Ciel, 2020 – Neuf ques­tions à Pierre Dhain­aut par Isabelle Lévesque — Terre à ciel (terreaciel.net)). Le poème naît d’une voix intérieure reliée à celles du vent, des vagues, des arbres et de l’horizon.

Après les livres de la douleur et de l’effroi, les poèmes de Pierre Dhain­aut s’ouvrent à nou­veau en suiv­ant les hori­zons de la peintre.

Pierre Dhain­aut, Un art à l’air libre, Aquarelles de Car­o­line François-Rubi­no, Al Man­ar, 2022 – 64 pages, 17 €.

Le poète a tou­jours aimé col­la­bor­er avec des artistes. Il leur a con­sacré des essais1, a com­posé des poèmes pour accom­pa­g­n­er leurs pein­tures, comme dans le tout récent Mes­sager des arbres (L’herbe qui trem­ble, 2022) pour Ramzi Ghot­baldin. Il a aus­si par­ticipé à un grand nom­bre de livres d’artistes qui ont don­né lieu à une grande expo­si­tion à Lille, ain­si qu’à un très impor­tant cat­a­logue2 con­sti­tué par Sabine Dewulf.

Ces dernières années, Car­o­line François-Rubi­no fait par­tie, avec Marie Alloy, Anne Slacik et Fab­rice Rebey­rolle, des prin­ci­paux pein­tres qui accom­pa­g­nent le poète. À pro­pos de Pour voix et flûte (Æncrages & Co, 2020), où ils étaient tous deux déjà asso­ciés, il remar­quait : « Pour val­oris­er les couleurs qu’elle préfère, les plus flu­ides, celles des pas­sages, elle emploie volon­tiers le calame, ce fin roseau qui a servi jadis à l’écriture, ain­si nous fait-elle voir les “frais et blêmes éclats” de “l’aube d’été” chère à Rim­baud, mais voir la lumière, ici, c’est l’entendre, inter­prétée par la flûte de l’Iran, le ney, cet autre roseau. / Avec Car­o­line François-Rubi­no, pein­ture est musique. »

Pein­ture et musique, flûte et calame, sont de nou­veau très présents dans Un art à l’air libre :

“Oui”, dit la flûte
ou le calame
tail­lé dans un roseau. 

Si les flûtes qui parais­sent dans les poèmes de Pierre Dhain­aut se révè­lent sou­vent ori­en­tales, elles peu­vent être aus­si de bois pour les flûtes à bec chez Jean-Sébastien Bach, ou de métal et tra­ver­sières. Ori­en­tales ou occi­den­tales, ce sont celles de l’âme, elles matéri­alisent visuelle­ment le souf­fle du musi­cien. Le « oui » est insé­para­ble de l’« ouïe » du poète.

Dans L’Air et les Songes (Cor­ti, 1943), Gas­ton Bachelard affir­mait : « L’homme est un “tuyau sonore”. L’homme est un “roseau par­lant”. » Il pré­ci­sait : « Le vers est une réal­ité pneu­ma­tique. Le vers doit se soumet­tre à l’imagination aéri­enne. Il est une créa­tion du bon­heur de respir­er. » Cette con­cen­tra­tion sur le souf­fle nous relie aux vents du cosmos.

Dès le pre­mier vers d’Un livre d’air et de mémoire (Sud, 1989), Pierre Dhain­aut inter­ro­geait : « Au vent que faut-il dire, au vent qui erre ? » Il affrontait alors la « nuit du non ».

On trou­ve une réponse en action dans un Son­net à Orphée d’un poète cher à Pierre Dhain­aut, Rain­er Maria Rilke : « Respir­er, invis­i­ble poème ! » Et Rilke pour­suit : « Entrez de temps à autre, ô vous les ten­dres, / dans ce souf­fle d’air qui ne vous veut rien, / lais­sez-le se fendre au long de vos joues, / der­rière vous il trem­ble, à nou­veau un.3 »

L’« un » que cherchent les « ten­dres poètes », c’est encore la pos­si­bil­ité, ou la volon­té d’accepter, de dire « oui ». Le pre­mier poème de Voix entre voix (L’herbe qui trem­ble, 2015) affirme « la pas­sion d’acquiescer, de com­pren­dre », deux verbes infini­tifs a pri­ori oxy­moriques. Le sec­ond, « com­pren­dre », pour­rait plonger dans une nuit sans espoir d’aube. L’angoisse n’est jamais absente des livres de Pierre Dhain­aut, le « oui » doit se gag­n­er. Le chemin du poète mène-t-il vers le non-savoir ? Il s’écrit de dif­férentes façons :

Vari­ante : Nous progressons
dans l’ignorance,
nous rejoignons les sources. 

Ce non-savoir est exigeant, et le « je » s’efface devant les pou­voirs atten­dus du poème :

Ce que nous ne savons pas dire,
nous aurons foi dans le poème,
il le dira pour nous. 

L’un des textes présente une fleur qui « résiste à tous les vents » ; « tu en as l’image en ton cœur », est-il écrit :

si tu la cueilles, prends garde,
elle ne survivra

que si tu lui ressembles,
bleue, rayonnante. 

Cette fleur trou­vée en soi, tou­jours cher­chée, rap­pelle l’objet de la quête de Hen­ri d’Ofterdingen dans le roman éponyme de Novalis. L’une des épigraphes de Poème com­mencé (Mer­cure de France, 1969) était emprun­tée au poème « Trans­fig­u­ra­tion », de Georg Trakl : « Fleur bleue qui chante bas dans la pierre fanée.4 » Le poème som­bre de Trakl retrou­vait ain­si la fleur rêvée de Novalis. Sans doute le poète autrichien réal­i­sait-il ici une hyper­bate5 en reje­tant « fanée » en fin de phrase, mais on peut tou­jours imag­in­er une pierre-fleur. La fleur bleue de Novalis, sym­bole de la con­nais­sance, fig­ure aus­si l’amour éternel.

Les lim­ites du poème recu­lent grâce aux vers en expan­sion par des enjambe­ments sig­nifi­ants qui miment la décou­verte (la con­quête) par le regard, l’écoute, les sen­sa­tions. Les ter­mes « front » et « pierre » devi­en­nent équiv­a­lents quand la main suit les con­tours de l’un ou de l’autre, l’harmonie s’établit par le geste (caress­er). L’alliance est restau­rée, c’est peut-être l’enseignement de ce livre, elle s’accomplit par la com­plé­men­tar­ité de la pein­ture et du poème.

L’aquarelle, par sa ver­tu bleue ici, révèle qu’un geste léger de dis­per­sion peut sign­er à sa façon des retrou­vailles. « [C]ontre » et « avec » se trou­vent réc­on­cil­iés car rien n’est défini­tif, le mou­ve­ment, le « relais », est infi­ni et cul­mine dans l’union de la main et du vis­age – on sait que le mot « vis­age » est devenu, dans les livres de Pierre Dhain­aut, l’incarnation ultime de la poésie, l’un de ses noms.

La douleur même, ce pas­sage, n’entrave pas le souf­fle qui la porte et tra­verse le poète (c’est le poème). Les con­traires se trou­vent réparés (« faste »/ « néfaste »), ils ne s’affrontent qu’un temps, celui de la patience les frotte l’un con­tre l’autre et l’étincelle les sol­i­darise, « ici, ici-même ». Pierre Dhain­aut con­voque les couleurs comme promesses :

Du blanc, du bleu, du gris de Payne, au-dessus
des prairies ou de la mer, vapeur d’embruns,
aucun d’eux ne pré­cise, c’est notre chance,

le choix des couleurs à reconnaître
les vagues, les crêtes, les nuages, en ce sens
comme en l’autre, les nuages, les crêtes, les vagues 

Le poète, la pein­tre affron­tent une même tâche :

Écrire ou peindre,
retir­er au mot “temps”
une syllabe. 

L’instant, devenu « grande année », s’éternise, efface en per­pé­tu­ant, recom­mence. On pense à l’alchimie rimbaldienne.

Bleu liq­uide
qui déborde,
bleu comme l’or. 

Dans la pein­ture religieuse médié­vale, on ren­con­tre des ciels d’or. Yves Klein, reprenant cette tra­di­tion, passe des mono­chromes bleus aux mono­chromes or. Mais con­traire­ment au pein­tre qui procla­mait avoir signé le ciel (et qui reprochait aux oiseaux de trouer son œuvre) le poète s’y fond.

“Fur­tif”, “fur­tif”, “fur­tif”…
nous aimons tant ce terme
que nous le répétons
en permanence. 

L’adjectif aimé voi­sine le vent par la frica­tive ‑f- ini­tiale et finale qui pro­longe le mot sur lui-même. Avec la dis­cré­tion, c’est l’adhésion par la par­tic­i­pa­tion au plus élé­men­taire du monde et de la vie.

Ain­si le poème accueille-t-il les mots « fleurs », « arbres » (et ses vari­antes « érable », « trem­ble », « frêne »), par­fois par ces guillemets qui les ren­dent à leur exis­tence pro­pre, hors de toute phrase. Ils ne se con­tentent pas d’être des mots, ils devi­en­nent instru­ments de révélation.

La plu­part de ces mots sont fam­i­liers aux lecteurs de Pierre Dhain­aut, comme « samare » à pro­pos duquel dans La grande année (L’herbe qui trem­ble, 2018) il s’interrogeait : « Au lieu de regrouper les poèmes dans un livre, il vaudrait mieux les dis­pers­er. On les recueillerait sans savoir s’il s’agit de poèmes, comme un enfant ramasse une samare, par exem­ple, ou un cail­lou, qu’avaient-ils de si sin­guli­er pour l’avoir attiré ? Il a, pour le devin­er, une vie entière. »

Les mots retenus ren­voient à l’enfance et le sou­venir évo­qué dans la ques­tion est dévelop­pé dans une page d’Un art à l’air libre. On y voit les enfants « rassem­bler [leurs] souf­fles » pour « ren­voy­er [les samares] en haut des arbres ». C’est le rêve de retourn­er à l’origine pour renaître, recom­mencer. Un secret de la quête réside du côté de l’écoute de l’enfance, à com­mencer par la sienne pro­pre : « “Jardin”, “rivage”, nous restons ces enfants / qui mul­ti­plient les for­mules magiques. »

« Soleil lev­ant d’un arbre », titre de l’un des textes, asso­cie le matin des pos­si­bles à cet arbre si sou­vent peint par Car­o­line François-Rubi­no, léger, aérien ; il peut aus­si occu­per par ses branch­es et feuilles tout un pan de l’horizon, devenant un syn­onyme accru par la vie du feuil­lage dans le vent. Sa per­ma­nence face aux saisons le change et l’accroît.

Des mots s’imposent, mais leur emploi est soumis à ques­tion, l’exigence est grande pour rester fidèle à la sim­plic­ité du souf­fle : « une ligne, une branche, un vers en plus, / en moins, nous détru­iri­ons le juste, le pré­caire // équili­bre où parvient une vie, un livre, / mais si nous échangeons une let­tre, nous aurons l’ / avril. »

Le poète et son lecteur se doivent d’être atten­tifs. Les ren­con­tres sonores ou visuelles fondent l’écriture. Ain­si peut-on s’étonner, voire s’émerveiller, de con­stater que « livre » et « avril », deux des mots les plus chers à Pierre Dhain­aut, for­ment une ana­gramme, à une let­tre près.

Le mot essen­tiel du livre est présen­té dès sa deux­ième page :

Une vit­re, un réveil avec corne de brume,
d’un doigt la main dessine
ce qui évoque une voyelle, un I, un U, un O,

on sourit à la trans­parence qui approuve,
qui amène un air aussi vif qu’un chant
de flûte. 

L’épellation inver­sée de ses trois let­tres met en avant ce O que Rim­baud dis­ait bleu… Les let­tres se dis­sémi­nent dans les vers suiv­ants (c’est nous qui soulignons). Le oui sémi­nal tou­jours à con­quérir ou à faire naître est encore présent dans les derniers vers d’Un art à l’air libre. 

L’épanouir
sera notre œuvre,
poursuivre. 

Si c’est un retour du même, ce n’est jamais celui de l’identique. La fleur bleue doit pou­voir rede­venir bou­ton, les samares repren­dre leur vol. Le poème, tou­jours com­mencé, vit sans fin.

Notes

  1. Cf. par exem­ple Alfred Manessier, blés après l’a­verse (Édi­tions Inven­it, 2010) ou Un art des pas­sages (L’herbe qui trem­ble, 2017) qui rassem­ble des essais sur la poésie, mais aus­si sur des pein­tres aus­si divers que Eugène Leroy, Jacques Clauzel, Alfred Manessier, Chris­t­ian Dotremont et Ribera.
  2. Sabine Dewulf, En regard, à l’écoute – La poésie de Pierre Dhain­aut à tra­vers les livres d’artiste (Édi­tions Inven­it, 2021).
  3. Rain­er Maria Rilke, Son­nets à Orphée (tra­duc­tion de Mau­rice Reg­naut – Gal­li­mard, 1994).
  4. Marc Petit et Jean-Claude Schnei­der ont traduit : « Fleur bleue / Qui douce­ment sonne dans la roche jau­nie. » in Cré­pus­cule et déclin suivi de Sébastien en rêve (Gal­li­mard, 1972).
  5. Comme dans « la Belle au bois dor­mant » : c’est la Belle qui dort…
  6. Pierre Dhain­aut, L’autre nom du vent – Pho­togra­phies de Manuela Böhme (L’herbe qui trem­ble, 2014).

Présentation de l’auteur

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Isabelle Lévesque

Isabelle Lévesque a pub­lié en 2011 Or et le jour (antholo­gie Triages, Tara­buste), Ultime Amer (Rafael de Sur­tis), Terre ! (éd. de l’Atlantique), Trop l’hiver (Encres vives). Elle a fait paraître en 2012 : Ossa­t­ure du silence (Les Deux-Siciles), en 2013 : Un peu de ciel ou de matin (Les Deux-Siciles), Va-tout (Éd. des Van­neaux) et Ravin des nuits que tout bous­cule (Éd. Hen­ry). En 2013 égale­ment un livre d’artiste en français et en ital­ien a été édité : Neve, pho­togra­phies de Raf­faele Bon­uo­mo, tra­duc­tion de Mar­co Rota (Edi­zioni Quaderni di Orfeo). En 2015 : Tes bras seront (poèmes traduits en ital­ien par Mar­co Rota – Edi­zioni Il ragaz­zo innocuo, coll. Scrip­sit Sculp­sit) Sont parus à L’herbe qui trem­ble : Nous le temps l’oubli (2015), Voltige ! prix inter­na­tion­al de Poésie fran­coph­o­ne Yvan-Goll 2018 (2017), et La grande année, avec Pierre Dhain­aut (2018), Chemin des cen­tau­rées (2019), En découdre (2021) et Je souf­fle, et rien. (2022). En 2022, les édi­tions Mains-Soleil ont pub­lié Elles, de Fab­rice Rebey­rolle et Isabelle Lévesque. Isabelle Lévesque écrit des arti­cles pour plusieurs revues : Quin­zaines / La Nou­velle Quin­zaine Lit­téraire, Europe, Ter­res de Femmes, Recours au Poème, Terre à ciel, Diérèse, Poez­ibao … Sur inter­net : https://lherbequitremble.fr/auteurs/isabelle-levesque.html https://fr.wikipedia.org/wiki/Isabelle_L%C3%A9vesque https://www.nouvelle-quinzaine-litteraire.fr/articles-par-critique/isabelle-levesque