Autour des éditions Épousées par l’écorce : d’Étienne Vaunac, Guillaume Artous-Bouvet

Par |2026-01-06T18:06:18+01:00 6 janvier 2026|Catégories : Essais & Chroniques, Étienne Vaunac, Guillaume Artous-Bouvet|

Les édi­tions Épousées par l’é­corce nous pro­posent deux beaux livres au grand for­mat 25 x 20 cm. Arrê­tons-nous d’abord sur le nom mys­térieux de cette mai­son. Au début de chaque livre est rap­pelé la chose suiv­ante en matière d’ex­pli­ca­tion : Écorce : enveloppe pro­tec­trice du corps végé­tal. Épais­seur pub­liée de l’arbre entre la mobil­ité ren­fer­mée de la sève brute dans l’aubier et l’atmosphère ven­teuse et sèche du pays. On appelle liber – le « livre » – la par­tie la plus intérieure de l’écorce où rampe la sève élaborée. Les livres sont veines et galeries où cir­cule le sens vif. L’autre nom du liber est le phloème. Le poème des arbres sur lesquels écrivent les poètes et tra­cent les artistes des images.

 

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J’évo­querai d’abord Tardi­grades et intrigues/Nos quo­ti­di­ennes d’É­ti­enne Vaunac pour le texte et Chi­haru Shio­ta pour les créa­tions plastiques.

 

On ne peut man­quer les for­mi­da­bles allitéra­tions dans le titre du texte. Quant à ce que sont les tardi­grades, pour ceux qui ne con­nais­sent pas, je les invite à aller voir des images de ces ani­mal­cules que l’on pour­rait qual­i­fi­er d’une laideur extrême – mais que sont la beauté, la laideur ? Ils ont par ailleurs des car­ac­téris­tiques de résis­tance (notam­ment aux radi­a­tions) excep­tion­nelles. Bref, il n’est pas ques­tion de biolo­gie ici, revenons à nos mou­tons et à leur berg­er (Éti­enne Vaunac pour les mots).

J’é­tais accou­tumé à une époque à fréquenter un cen­tre d’art con­tem­po­rain qui expo­sait prin­ci­pale­ment des instal­la­tions, lesquelles étaient tou­jours accom­pa­g­nées d’un texte (présen­ta­tion du plas­ti­cien, inten­tions, etc.) dont j’avoue qu’il m’é­tait néces­saire pour ne pas être com­plète­ment dému­ni face à l’oeu­vre. Il pour­rait en être de même ici, encore que ma pre­mière con­fonta­tion à ce livre m’a lais­sé des impres­sions qui valaient déjà, sans plus de clefs. Pour­tant un entre­tien qu’É­ti­enne Vaunac a don­né à Guil­laume Drei­demie (lui-même poète) pour le site Poe­si­bao apporte quelques éclairages non négligeables.

À pro­pos d’in­stal­la­tions, ce sont juste­ment des pho­tog­ta­phies de ces dernières qui con­stituent Nos quo­ti­di­ennes de Chiaru Shio­ta. Nous y voyons des espaces (jardins botaniques, salles de musée…), des objets (chais­es, valis­es, machines à nouilles!) envelop­pés, investis par des struc­tures colos­sales de fils et cordes rouges (j’ai eu l’im­pres­sion de flots de sang). Superbe.

Éti­enne Vaunac et Chi­haru Shio­ta, Tardi­grades et intrigues / Nos quo­ti­di­ennes, édi­tions Épousées par l’é­corce, 2025, 48 pages, 19 €.

Il est impor­tant de not­er qu’elles ne sont pas une illus­tra­tion du texte, pas plus que les poèmes n’ont été écrits à par­tir de ces pho­togra­phies. Il s’ag­it d’un dia­logue, pro­posé une fois ces deux pro­duc­tions mis­es en rela­tion. Cer­tains titres de ces œuvres plas­tiques ont trou­vé pour moi une réso­nance par­ti­c­ulière avec le texte : Uncer­tain Jour­ney (Voy­age Incer­tain), Between worlds (Entre les Mon­des) ou encore The Wall Behind the win­dows (Le Mur Der­rière les Fenêtres).

Le texte (j’aime rap­pel­er l’é­ty­molo­gie : du latin tex­tus, entrelace­ment, tis­su) n’est pas d’une lis­i­bil­ité sim­ple, du moins faut-il sor­tir de nos habi­tudes de lec­ture, de préhen­sion intel­lectuelle, celles que l’on applique aisé­ment devant un « Demain, dès l’aube, à l’heure où blan­chit la cam­pagne ». L’au­teur lui-même pré­cise par ailleurs :  L’absence de ponc­tu­a­tion, l’interjection de très longs tirets (ou « cordes ») et l’absence de saut à la ligne ver­si­fiée font qu’on peut lire cer­tains seg­ments de phrase de plusieurs façons dif­férentes, toutes exactes grammaticalement.

Quand bien même on aurait perçu un sens, une direc­tion, lors d’une pre­mière lec­ture, on gag­n­era, comme pour tout poème,  à en faire plusieurs.

Les mon­tants de la véran­da nous mènent la vie dure jamais aucune ———— pierre ne dressera la table en mémoire de nous ———— ma voix fait de chaque espoir un tor­chon de plus pour l’hos­pi­tal­ité de la plage ———— le vent ne nous cache pas longtemps la forêt toi et moi ———— nous mar­chons comme tu veux sur le chemin navré de ta langue ———— dans un désor­dre de flaques

Ces longs tirets, opérant comme des cordes, attachent (rela­tion fla­grante avec le tra­vail de  Chi­haru Shio­ta), relient des séquences du texte. On peut évidem­ment y voir un sus­pens ou une cen­sure (des mots man­quants), la lec­ture en appar­tient à cha­cun. Ils sont présents dans tous les poèmes

Or l’ar­ro­gance de la prière quand ————  elle écrase le monde entre tes deux mains jointes pour en extraire le pus ————  du moi la décoc­tion des invétérés quand hors de la mort ———— nous trépignons sans os ni sang où nous blot­tir dans l’ap­pa­raître le monde n’est ———— pas un couteau plutôt cette tare

Berg­son dans Essai sur les don­nées immé­di­ates de la con­science écrivait : Le poète est celui chez qui les sen­ti­ments se dévelop­pent en images, et les images elles-mêmes en paroles, dociles au rythme, pour les traduire. C’est à cette lec­ture par­ti­c­ulière que nous invi­tent  Éti­enne Vaunac et  Chi­haru Shiota.

Tardi­grades et intrigues/Nos quo­ti­di­ennes, Éti­enne Vaunac et Chi­haru Shio­ta, édi­tions Épousées par l’é­corce, 2025, 48 pages, 19 €

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Le deux­ième livre que je souhaite évo­quer est, selon l’habi­tude de la mai­son, le fait d’un binôme de créa­teurs : Guil­laume Artous-Bou­vet pour les poèmes  et François Génot pour les dessins : Orphant/Gélugraphies.

Nous avons d’abord ce titre mys­térieux, Orphant. À rap­procher de l’anglais (orphan = orphe­lin) ? Pour ce qui est des Gélu­gra­phies, l’ex­pli­ca­tion est plus immé­di­ate puisqu’il s’ag­it de dessins à l’en­cre gelée (réal­isés à Wolf­skirchen par une tem­péra­ture de ‑3°C) . Ces derniers m’évo­quent des formes végé­tales, des feuilles, des palmes : le trait s’élance et se fige en des ron­deurs, des courbes…

Les poèmes, à l’ex­cep­tion du dernier qui est un seul bloc assez long, se présen­tent sous la forme de ter­cets com­posés de vers brefs. On sera frap­pé par l’emploi de mots rares — norne (être de la mytholo­gie nordique) — ou dans des accep­tions soutenues (le verbe invig­or­er) voire d’ap­pari­tion excep­tion­nelle (l’ad­verbe noirement).

D’un point de vue formel, on notera égale­ment les nom­breuses césures et allitérations.

Faon de mer, et de sel,
Lècherie, là
de bleu.

Bleute, une âme sans âme
en chaque sau
-le, sans.

Saules, seu
-le vivance oubli­able du bleu,
impure­ment.

On gag­n­era à lire à voix haute ces ter­cets qui s’en­roulent telles des marcottes.

Guil­laume Artous-Bou­vet et François Génot, Orphant/Gélugraphies, édi­tions Épousées par l’é­corce, 2025, 50 pages, 17 €.

N’ar­pente nu l’ocreu
-se frondai­son de la terre sans terre,
atter­rant

le seul sol.
N’ocre quoi, vers le seul.
Ce qui lave lumiè

-re, lavée
par la lumière même.
Un ajour, seule­ment de lumière.

Les poèmes et les dessins s’ap­pairent dans ce souci de la terre, des orig­ines. On a là une explo­ration de la langue aus­si bien que de la subjectivité.

Les ouvrages soignés et à tirage lim­ité de cette mai­son intéresseront les esprits curieux, désireux de s’aven­tur­er hors des sen­tiers habituels de la poésie.

Présentation de l’auteur

Étienne Vaunac

Éti­enne Vaunac est né en 1973 à Saint-Éti­enne. Il partage son temps entre la France et l’Italie, la poésie et la philoso­phie de l’image. Il a pub­lié récem­ment Le Monde naturel aux édi­tions du Lierre embras­sant la muraille (2021) et col­la­bore notam­ment aux revues de poésie Po&sie et Place de La Sor­bonne. Il pra­tique une écri­t­ure ver­nac­u­laire attachée aux présences sen­si­bles et à une cer­taine sim­plic­ité de la forme pour témoign­er d’un monde s’éloignant dans la perte : ter­restrement habite l’homme dans la poésie.

Poèmes choi­sis

Autres lec­tures

Présentation de l’auteur

Guillaume Artous-Bouvet

Guil­laume Artous-Bou­vet est né à Paris en 1979. Ancien élève de l’École nor­male supérieure (Lyon) et agrégé de let­tres mod­ernes, il a été directeur de pro­gramme au Col­lège inter­na­tion­al de philoso­phie (2019–2025) et enseigne les let­tres en class­es pré­para­toires à Lyon. Mem­bre du comité de la revue Po&sie, il dirige la col­lec­tion Raisons poé­tiques aux édi­tions La rumeur libre. Ses poèmes sont pub­liés aux édi­tions Lit­téra­ture mineure, Der­rière la salle de bains, Tit­uli, La Rumeur libre, Mono­logue, et Épousées par l’écorce.

Bibliographie 

poésie

  • La Divulgue, suivi de Aragne et de Mer­veille­ment, La rumeur libre Édi­tions, 2024.
  • Vit­ré, Édi­tions Mono­logue, 2022.
  • Glacis, suivi de Bêtes sans dieu et de Fun­gi, La rumeur libre Édi­tions, 2021.
  • Prose Lancelot, suivi de Mono­logues de la forme et de Chant de per­son­ne, La rumeur libre Édi­tions, 2020.
  • XX. Décharne de nuit, Der­rière la salle de bains, 2020.
  • Anti­graphes, Der­rière la salle de bains, 2018.
  • Neu­vaine, Lit­téra­ture mineure, 2017.

essais

  • Der­ri­da, le poème. De la poésie comme indé­con­structible, Her­mann, 2022.
  • Inven­tio. Poésie et autorité, Her­mann, 2019.
  • L’Hermétique du sujet. Sartre, Proust, Rim­baud, Her­mann, 2015.
  • L’Exception lit­téraire, Belin, 2012.

Poèmes choi­sis

Autres lec­tures

mm

Jean-Christophe Belleveaux

Jean-Christophe Belle­veaux est né en 1958 à Nev­ers. Il a fait des études de Let­tres Mod­ernes et de Langue Thaï. Grand voyageur, il a égale­ment ani­mé la revue de poésie Comme ça et Autrement durant sept années. Il a béné­fi­cié de deux rési­dences d’écri­t­ure (une à Rennes, l’autre à Mar­ve­jols) et a beau­coup pub­lié. Bib­li­ogra­phie : •Com­ment dire ? co-écrit avec Corinne Le Lep­vri­er, Édi­tions La Sirène étoilée, 2018 •Ter­ri­toires approx­i­mat­ifs, Édi­tions Faï fioc, 2018 •Pong, Édi­tions La tête à l’en­vers, 2017 •L’emploi du temps, Édi­tions le phare du cous­seix, 2017 •cadence cassée, Édi­tions Faï Fioc, col­lec­tion “cahiers”, 2016, •Frag­ments mal cadas­trés, Édi­tions Jacques Fla­ment, 2015 •L’in­quié­tude de l’e­sprit ou pourquoi la poésie en temps de crise ? (ouvrage col­lec­tif de réflex­ion de 21 auteurs), Édi­tions Cécile Defaut, 2014 •Bel échec co-écrit avec Édith Azam, Le Dernier Télé­gramme, 2014 •Démo­li­tion, Les Car­nets du dessert de Lune, 2013 •ces angles raturés, ô labyrinthe, Le Frau, 2012 •Épisode pre­mier, Raphaël De Sur­tis, 2011 •CHS, Con­tre Allées, 2010 •Machine Gun, Poten­tille, 2009 •La Fragilité des pivoines, Les Arêtes, 2008 •La quad­ra­ture du cer­cle, Les Car­nets du dessert de Lune, 2006 •soudures, etc., Pold­er / Décharge, 2005 •Cail­lou, Gros Textes, 2003 •Nou­velle approche de la fin, Gros Textes, 2000 •Géométries de l’in­quié­tude (nou­velles), Ed. Rafaël de Sur­tis, 1999 •Dans l’e­space étroit du monde, Wig­wam, 1999 •Pous­sière des lon­gi­tudes, ter­mi­nus, Ed. Rafaël de Sur­tis, 1999 •le com­pas brisé, Pays d’Herbes, 1999 •Car­net des états suc­ces­sifs de l’ur­gence, Les Car­nets du dessert de Lune, 1998 •Le fruit cueil­li, Pré Car­ré, 1998 •Bar des Pla­tanes, L’épi de sei­gle, 1998 •sédi­ments, Pold­er / Décharge, 1997 •L’autre nuit (avec Yves Humann), édi­tions Saint-Ger­main-des Prés, 1983 En antholo­gies : •Nous la mul­ti­tude, antholo­gie réal­isée par Françoise Coul­min aux édi­tions du Temps des ceris­es, 2011 •Dehors, antholo­gie sans abris, édi­tions Janus, 2016 •Plus de cent fron­tières (par­tic­i­pa­tion à l’an­tholo­gie), édi­tions pourquoi
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