Les éditions Épousées par l’écorce nous proposent deux beaux livres au grand format 25 x 20 cm. Arrêtons-nous d’abord sur le nom mystérieux de cette maison. Au début de chaque livre est rappelé la chose suivante en matière d’explication : Écorce : enveloppe protectrice du corps végétal. Épaisseur publiée de l’arbre entre la mobilité renfermée de la sève brute dans l’aubier et l’atmosphère venteuse et sèche du pays. On appelle liber – le « livre » – la partie la plus intérieure de l’écorce où rampe la sève élaborée. Les livres sont veines et galeries où circule le sens vif. L’autre nom du liber est le phloème. Le poème des arbres sur lesquels écrivent les poètes et tracent les artistes des images.
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J’évoquerai d’abord Tardigrades et intrigues/Nos quotidiennes d’Étienne Vaunac pour le texte et Chiharu Shiota pour les créations plastiques.
On ne peut manquer les formidables allitérations dans le titre du texte. Quant à ce que sont les tardigrades, pour ceux qui ne connaissent pas, je les invite à aller voir des images de ces animalcules que l’on pourrait qualifier d’une laideur extrême – mais que sont la beauté, la laideur ? Ils ont par ailleurs des caractéristiques de résistance (notamment aux radiations) exceptionnelles. Bref, il n’est pas question de biologie ici, revenons à nos moutons et à leur berger (Étienne Vaunac pour les mots).
J’étais accoutumé à une époque à fréquenter un centre d’art contemporain qui exposait principalement des installations, lesquelles étaient toujours accompagnées d’un texte (présentation du plasticien, intentions, etc.) dont j’avoue qu’il m’était nécessaire pour ne pas être complètement démuni face à l’oeuvre. Il pourrait en être de même ici, encore que ma première confontation à ce livre m’a laissé des impressions qui valaient déjà, sans plus de clefs. Pourtant un entretien qu’Étienne Vaunac a donné à Guillaume Dreidemie (lui-même poète) pour le site Poesibao apporte quelques éclairages non négligeables.
À propos d’installations, ce sont justement des photogtaphies de ces dernières qui constituent Nos quotidiennes de Chiaru Shiota. Nous y voyons des espaces (jardins botaniques, salles de musée…), des objets (chaises, valises, machines à nouilles!) enveloppés, investis par des structures colossales de fils et cordes rouges (j’ai eu l’impression de flots de sang). Superbe.

Étienne Vaunac et Chiharu Shiota, Tardigrades et intrigues / Nos quotidiennes, éditions Épousées par l’écorce, 2025, 48 pages, 19 €.
Il est important de noter qu’elles ne sont pas une illustration du texte, pas plus que les poèmes n’ont été écrits à partir de ces photographies. Il s’agit d’un dialogue, proposé une fois ces deux productions mises en relation. Certains titres de ces œuvres plastiques ont trouvé pour moi une résonance particulière avec le texte : Uncertain Journey (Voyage Incertain), Between worlds (Entre les Mondes) ou encore The Wall Behind the windows (Le Mur Derrière les Fenêtres).
Le texte (j’aime rappeler l’étymologie : du latin textus, entrelacement, tissu) n’est pas d’une lisibilité simple, du moins faut-il sortir de nos habitudes de lecture, de préhension intellectuelle, celles que l’on applique aisément devant un « Demain, dès l’aube, à l’heure où blanchit la campagne ». L’auteur lui-même précise par ailleurs : L’absence de ponctuation, l’interjection de très longs tirets (ou « cordes ») et l’absence de saut à la ligne versifiée font qu’on peut lire certains segments de phrase de plusieurs façons différentes, toutes exactes grammaticalement.
Quand bien même on aurait perçu un sens, une direction, lors d’une première lecture, on gagnera, comme pour tout poème, à en faire plusieurs.
Les montants de la véranda nous mènent la vie dure jamais aucune ———— pierre ne dressera la table en mémoire de nous ———— ma voix fait de chaque espoir un torchon de plus pour l’hospitalité de la plage ———— le vent ne nous cache pas longtemps la forêt toi et moi ———— nous marchons comme tu veux sur le chemin navré de ta langue ———— dans un désordre de flaques
Ces longs tirets, opérant comme des cordes, attachent (relation flagrante avec le travail de Chiharu Shiota), relient des séquences du texte. On peut évidemment y voir un suspens ou une censure (des mots manquants), la lecture en appartient à chacun. Ils sont présents dans tous les poèmes
Or l’arrogance de la prière quand ———— elle écrase le monde entre tes deux mains jointes pour en extraire le pus ———— du moi la décoction des invétérés quand hors de la mort ———— nous trépignons sans os ni sang où nous blottir dans l’apparaître le monde n’est ———— pas un couteau plutôt cette tare
Bergson dans Essai sur les données immédiates de la conscience écrivait : Le poète est celui chez qui les sentiments se développent en images, et les images elles-mêmes en paroles, dociles au rythme, pour les traduire. C’est à cette lecture particulière que nous invitent Étienne Vaunac et Chiharu Shiota.
Tardigrades et intrigues/Nos quotidiennes, Étienne Vaunac et Chiharu Shiota, éditions Épousées par l’écorce, 2025, 48 pages, 19 €
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Le deuxième livre que je souhaite évoquer est, selon l’habitude de la maison, le fait d’un binôme de créateurs : Guillaume Artous-Bouvet pour les poèmes et François Génot pour les dessins : Orphant/Gélugraphies.
Nous avons d’abord ce titre mystérieux, Orphant. À rapprocher de l’anglais (orphan = orphelin) ? Pour ce qui est des Gélugraphies, l’explication est plus immédiate puisqu’il s’agit de dessins à l’encre gelée (réalisés à Wolfskirchen par une température de ‑3°C) . Ces derniers m’évoquent des formes végétales, des feuilles, des palmes : le trait s’élance et se fige en des rondeurs, des courbes…
Les poèmes, à l’exception du dernier qui est un seul bloc assez long, se présentent sous la forme de tercets composés de vers brefs. On sera frappé par l’emploi de mots rares — norne (être de la mythologie nordique) — ou dans des acceptions soutenues (le verbe invigorer) voire d’apparition exceptionnelle (l’adverbe noirement).
D’un point de vue formel, on notera également les nombreuses césures et allitérations.
Faon de mer, et de sel,
Lècherie, là
de bleu.
Bleute, une âme sans âme
en chaque sau
-le, sans.
Saules, seu
-le vivance oubliable du bleu,
impurement.
On gagnera à lire à voix haute ces tercets qui s’enroulent telles des marcottes.

Guillaume Artous-Bouvet et François Génot, Orphant/Gélugraphies, éditions Épousées par l’écorce, 2025, 50 pages, 17 €.
N’arpente nu l’ocreu
-se frondaison de la terre sans terre,
atterrant
le seul sol.
N’ocre quoi, vers le seul.
Ce qui lave lumiè
-re, lavée
par la lumière même.
Un ajour, seulement de lumière.
Les poèmes et les dessins s’appairent dans ce souci de la terre, des origines. On a là une exploration de la langue aussi bien que de la subjectivité.
Les ouvrages soignés et à tirage limité de cette maison intéresseront les esprits curieux, désireux de s’aventurer hors des sentiers habituels de la poésie.
Présentation de l’auteur
Présentation de l’auteur
- Autour des éditions Épousées par l’écorce : d’Étienne Vaunac, Guillaume Artous-Bouvet - 6 janvier 2026
- Autour des éditions de La Crypte : Sara Balbi Di Bernardo, Emmanuel Merle, Clément Bondu - 6 septembre 2025
- Rémi Letourneur, L’odeur du graillon - 29 juin 2025
- Autour des éditions Alidades : Filippo De Pisis, Mais un peu de ta grâce, José Ángel Leyva, LES TROIS QUARTS / TRES CUARTAS PARTES - 6 mai 2025
- Isabelle Lévesque, Passer outre - 6 mars 2025
- Autour des éditions de La Crypte : Romain Frezzato et Benjamin Porquier - 6 mars 2025
- Autour des éditions Alidades : José Ángel Leyva et Filippo De Pisis - 6 janvier 2025
- Les Carnets du Dessert de Lune : Lune de Poche ! - 6 novembre 2024
- Autour des éditions Aux cailloux des Chemins : Matthieu Lorin, Dominique Boudou et Thierry Roquet. - 6 septembre 2024
- Jean-Louis Rambour aux éditions L’herbe qui tremble - 6 mai 2024
- Béatrice Libert, Comme un livre ouvert à la croisée des doutes - 6 avril 2024
- Claude Favre, Thermos fêlé - 1 mars 2024
- Richard Rognet, Dans un nid de flammes - 6 février 2024
- Autour des éditions L’Herbe qui Tremble : Philippe Mathy, Derrière les maisons, Judith Chavanne, De mémoire et de vent - 6 janvier 2024
- Kaled Ezzedine, Loin - 21 décembre 2023
- Les Cahiers du Loup bleu - 29 octobre 2023
- Philippe Leuckx, Matière des soirs - 20 mai 2023
- Benjamin Torterat, L’Etendue passionnelle - 29 avril 2023
- Loïc Demey, Jour Huitième - 21 avril 2023
- Emmanuel Echivard, Pas de temps - 6 avril 2023
- Gustavo Adolfo Bécquer, Rimes - 20 mars 2023
- Ángelos Sikelianós, Le Visionnaire - 6 mars 2023
- Un Sicilien très français : Andrea Genovese - 21 février 2023
- Jacques Vandenschrick, Tant suivre les fuyards - 24 janvier 2023
- Matthieu Lorin, Souvenirs et grillages suivi de Proses géométriques et Arabesques arithmétiques - 21 décembre 2022
- Marilyne Bertoncini et Florence Daudé, Aub’ombre, Alb’ombra - 4 décembre 2022
- Philippe Lekeuche, L’épreuve - 21 novembre 2022
- Une flânerie à travers la poésie contemporaine mexicaine - 6 juillet 2019
- Eric DUVOISIN, Ordre de marche - 31 mai 2017
- Gérard CHALIAND, Feu nomade - 24 avril 2017
















